A Sermaize-les-Bains : la France du FN sans haine

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Sermaize-les-Bains, où j’habite depuis maintenant près de quatre ans, est un petit bourg d’environ 2000 habitants situé aux confins de la Marne, à la limite de la Meuse et de la Haute-Marne. Les noms des trois petites villes les plus proches : Vitry-le-François, Saint-Dizier et Bar-le-Duc, sembleront peut-être exotiques aux oreilles de ceux qui connaissent mieux la géographie de la côte Est américaine ou celle de la corne de l’Afrique que celle de notre vieille France. A Sermaize, au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen, la candidate du FN, a frôlé les 40 %, très loin devant Emmanuel Macron, le candidat d’En Marche ! (15,9 %) et Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France Insoumise (15,75 %). Alors que le second tour de l’élection se profile, quel est l’état d’esprit dans le village ?

Démobilisation partisane générale

Dimanche dernier, comme tous les dimanches matins, les Sermaiziens et certains habitants des petits villages alentours se sont retrouvés sur la place centrale du bourg, où se tenait le marché hebdomadaire. Si les commerces de bouche – et ne parlons même pas des producteurs… – s’y font rares, plus rares notamment que les marchands de chiffons et de babioles plus ou moins inutiles, il est autre chose qui s’y fait plus rare encore : la campagne présidentielle. Bien que l’élection en cours soit sur beaucoup de lèvres, la campagne, en tant que telle, n’a pas fait escale à Sermaize. Aucune distribution de tracts, aucun collage d’affiches hors panneaux officiels, aucune réunion publique prévue avec des représentants locaux des deux finalistes : les Sermaiziens s’intéressent à la présidentielle, causent de la présidentielle mais rien n’y fait, au second tour pas plus qu’au premier tour, la campagne présidentielle ne vient à eux.

Il faut dire qu’ici, pour les deux formations présentes au second tour de l’élection à la magistrature suprême, faire campagne n’a pas nécessairement grand intérêt. Si l’on se fie aux résultats du premier tour, il est peu probable qu’une campagne suffise à inverser les tendances structurelles du vote local.

Le triomphe du FN et des Insoumis

Trois enseignements peuvent être tirés des résultats locaux du premier tour de l’élection présidentielle. Le premier, c’est, évidemment, que le Front National y a réalisé un score qu’il n’avait encore jamais atteint jusqu’alors. Avec 428 voix, il a séduit 39,6 % des quelque 1105 électeurs qui se sont déplacés – sur 1413 inscrits, soit 78,2 % de participation. C’est bien plus qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, où Marine Le Pen, qui était déjà arrivée en tête du scrutin, avait recueilli 370 voix et 32,37 % des suffrages. C’est, également, nettement plus que lors des élections européennes de 2014 et des élections régionales de 2015, où le FN avait, certes, atteint respectivement 40,7 % et 50,3 % des suffrages mais avec seulement 222 puis 329 voix. A Sermaize-les-Bains, plus que jamais, le vote FN s’ancre dans les pratiques électorales les plus routinières. Bien loin des anathèmes cosmopolito-parisiens dont il fait l’objet, il renvoie, ici, à une norme sociale.

Le second grand enseignement du premier tour, c’est le score élevé de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. S’il est vrai qu’avec 15,75 % des voix, M. Mélenchon est moins haut qu’il ne l’est au niveau national, il n’en demeure pas moins que sa progression par rapport au premier tour de la présidentielle de 2012 est considérable. Il s’était alors attiré les faveurs de 88 électeurs seulement, soit 7,7 % des votants. Surtout, la percée de la France Insoumise était d’autant moins prévisible qu’aux élections européennes et régionales de 2014 et 2015, le Front de Gauche a fait partie de listes d’union de la gauche, qui n’ont alors guère connu le succès. Dans un bourg rural où l’empreinte communiste ne m’a jamais vraiment sauté aux yeux, les 15,75 % de Jean-Luc Mélenchon constituent donc un véritable événement.

L’Etablissement en déroute

Enfin, le troisième grand enseignement du premier tour, c’est la déculottée subie par les formations politiques de l’Etablissement. A l’occasion du premier tour des élections présidentielles de 2012, l’UMP de Nicolas Sarkozy (24,3 %), le PS de François Hollande (21,4 %) et le Modem de François Bayrou (8,1 %) avaient réalisé un score total de 54 % des voix. Lors du scrutin du dimanche 23 avril dernier, Emmanuel Macron (15,9 %), qui est, quoi qu’il en dise, le candidat officiel de l’Etablissement, François Fillon (14,1 %) qui, à une Pénélope près, aurait pu être ce candidat officiel, et Benoît Hamon (3,8 %), tout à fait largué, ne dépassent que très péniblement, à eux trois, le tiers des suffrages. Dans une terre qui, sans discontinuer depuis 1993, fait confiance au député centriste Charles de Courson, cette défaite cuisante des “candidatures officielles” d’aujourd’hui mérite d’être soulignée.

Commentaires indigènes des résultats

Ici ou là, sur le marché dominical, ces résultats font jaser. Le représentant local des Insoumis, un vieux de la vieille de la CGT, de style Georges Marchais bien plus que Clémentine Autain, se félicite du score de Jean-Luc Mélenchon dans le village. “C’était pas gagné ! Mais on a fait autant que le banquier !” Après l’élimination de son candidat, il pense moins au second tour qu’aux élections législatives. D’autres électeurs de son camp n’en sont pas à des considérations si lointaines et se demandent que faire au second tour. Ce que je sais de certains d’entre eux me laissent penser que, contrairement à la consigne de vote donnée par M. Mélenchon, chez les Insoumis du premier tour, il y aura plus d’une voix pour Marine Le Pen au second tour. Il y aura également des voix pour M. Macron, un peu plus peut-être que pour Mme Le Pen, dans la mesure où, ici, au premier tour, la France Insoumise semble avoir siphonné les voix du PS. Toutefois, dans l’ensemble, au second tour, les électeurs de la gauche radicale de Sermaize devraient surtout massivement s’abstenir ou voter nul.

Du côté des électeurs des partis de l’Etablissement, on se montre perplexe. Trois membres importants de l’équipe municipale, tous favorables à la droite parlementaire, échangent quelques mots sur la situation politique nationale. Chacun se garde bien de dire, précisément, ce qu’il compte faire au second tour du scrutin. On se contente de répéter en boucle que la situation est “inédite”. Je ne peux, là encore, me fier qu’à ma connaissance du paysage politique municipal pour dire que les consignes de vote en faveur de M. Macron données par les responsables nationaux des “Républicains” risquent fort d’être moins respectées à Sermaize-les-Bains qu’ailleurs en France. Et ce, y compris parmi les conseillers municipaux…

On peut considérer comme un bon indice de ce probable phénomène le fait que les trois partisans de la droite parlementaire n’ont pas du tout jugé bon d’intervenir dans la discussion qui se tenait juste à côté d’eux, où l’on se déclarait ouvertement satisfait du score atteint par le FN et où l’on comptait bien en remettre une couche à l’occasion du second tour. A Sermaize-les-Bains, étant donné le niveau atteint par le vote pour le Front National, ses électeurs ne cachent plus du tout leurs opinions. Sans animosité particulière, sur un mode tout à fait entendu, on fait part de sa volonté de mettre un coup de balai sur le personnel politique national : “Il y en a qui disent du mal d’elle. Ils disent qu’avec elle, ce serait la catastrophe, qu’elle ferait encore pire que les autres. Mais on n’en sait rien, elle n’a jamais eu le pouvoir ! Pourquoi ne pas essayer ?” Apparemment soudainement convaincues par cet argument, deux femmes, qui se sont abstenues au premier tour, promettent de voter Le Pen au second. A Sermaize, le FN a encore de belles réserves de voix.

Le peuple FN, raciste et intolérant ?

Afin d’expliquer pourquoi, élection après élection, Sermaize-les-Bains accorde une telle confiance au Front National, il pourrait être tentant et conforable de déplorer, non sans mépris, la xénophobie ou, pire encore, le racisme des électeurs. Ce serait pourtant se méprendre sur la réalité de leurs sentiments. A Sermaize, on n’est pas plus xénophobe ou raciste qu’ailleurs en France et dans le monde. Certes, les villageois portent un regard méfiant sur les flux migratoires incontrôlés, sur les délinquants des cités HLM des trois petites villes environnantes et sur le développement, dans les rues de ces trois mêmes villes, d’un islam de plus en plus visible et revendicatif. Mais enfin, qui, sincèrement, ne peut pas en dire autant ? Surtout, quelles que soient leurs craintes, les villageois conservent un sens certain de l’hospitalité. Ainsi, l’épicier maghrébin, venu d’on ne sait où et qui a un accent à couper au couteau, a été bien accueilli. A Sermaize, on peut aussi s’appeler Farid, rentrer régulièrement au bled et faire partie du club de chasse. A Sermaize, enfin, on peut être un jeune ouvrier bulgare et marier une jeune fille du coin. Non, en vérité : à Sermaize, on est bien moins xénophobe et raciste qu’on ne peut l’être aux Etats-Unis, aux Emirats Arabes Unis ou dans certains esprits de non droit en France. Il faut donc chercher une autre explication au vote FN des habitants du bourg.

Dans l’espace public, c’est-à-dire dans les discours politiques et médiatiques autorisés, il est fréquent d’entendre que le vote FN résulte généralement d’un manque d’éducation et de culture, qui se traduit par un défaut d’ouverture et de tolérance vis-à-vis des “progrès” du monde contemporain et qui engendre, finalement, une attitude de “repli sur soi”, nécessairement qualifiée de “réactionnaire”. Il est vrai qu’à Sermaize, le sens commun n’est guère réceptif aux revendications des minorités diverses et variées, aux coups d’éclat des Femen, à la GPA ou aux injonctions permanentes aux repentances aussi multiples qu’univoques. Ceci étant dit, à Sermaize, à condition que l’on n’importune pas son voisin, on se trouve libre de mener à peu près la vie que l’on veut mener et de penser ce que bon nous semble. Au fond, à Sermaize, on est plutôt tolérant avec l’autre. On l’est bien plus, en tout cas, que ne le sont par exemple certaines élites autoproclamées ou prétendûment élues qui insultent ceux qui osent développer une pensée différente de celle élaborée dans les salons germanopratins.

Non, décidément : ce n’est pas parce qu’ils ont racistes ou intolérants que les Sermaiziens ont massivement voté Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle.

Sermaize-les-Bains, ou la France délaissée

Si l’on veut vraiment comprendre les raisons de leur comportement électoral, il faut plutôt se pencher quelques instants sur la situation économique et sociale du bourg. Avec un taux de chômage officiel situé, d’après l’INSEE (voir la zone “Vitry-le-François/Saint-Dizier”) aux alentours de 12 % et un taux de chômage officieux, incluant la non participation à la population active, qui doit plus être proche de 25 ou 30 %, Sermaize ne figure pas précisément parmi les communes les plus riches de France. On ne croise, certes, pas la misère à tous les coins de rue, mais les “sans dents” chers à François Hollande y sont nombreux. En outre, toujours d’après l’INSEE, ceux d’entre les habitants qui sont en âge de travailler et qui travaillent effectivement viennent avant tout grossir les rangs des ouvriers et des employés (70 %) mais aussi des classes moyennes inférieures (ETAM et professions intermédiaires, 19 %) et des petits indépendants (6,5 %). En somme : le Sermaize qui travaille, c’est celui de la France qui se lève tôt, qui travaille dur mais qui est pourtant loin de rouler sur l’or.

Par ailleurs, et c’est important de le noter, Sermaize-les-Bains fait partie de ces “pays” de France fiers d’un passé glorieux mais profondément déboussolés par le fait que leur âge d’or est bel et bien révolu. En l’occurrence, il est loin le temps où, entre les années 1930 et 1970, l’activité de la grande raffinerie de sucre battait son plein et où les thermes faisaient, jusqu’à Paris, la renommée du bourg. Longtemps symbole de cette attractivité : la gare de Sermaize, où le Paris-Strasbourg marquait volontiers l’arrêt. A Sermaize, désormais, il y a bien longtemps que plus aucun train ne marque l’arrêt à la gare, puisqu’elle a disparu. Depuis la mise en place du TGV Est, le Paris-Strasbourg ne passe d’ailleurs plus par Sermaize ! Ceci étant dit, il serait exagéré d’affirmer que le bourg est désert : les commerces et les services y sont encore en nombre suffisant et une usine de plasturgie, qui se porte globalement bien, emploie une centaine de salariés. Malgré tout, il n’en demeure pas moins indéniable, comme on le dit souvent ici, que “Sermaize n’est plus ce qu’elle était”.

Le FN, puissant dénominateur commun

Dans une telle configuration, les motifs de divisions de la population sont potentiellement nombreux. Certains ne manquent pas de se donner à voir au grand jour. Un en particulier : les habitants qui occupent un emploi ou plutôt, devrait-on dire : qui s’échinent au travail, ont tendance à juger sévèrement les “cas sociaux”, qui n’en occupent pas et vivotent en “profitant des allocations”. Ces derniers se défendent en assurant qu’il n’y a pas de travail pour eux. Et ils n’ont pas tort : non seulement les entreprises qui embauchent ne sont pas nombreuses mais plus encore, aussi incroyable que ceci puisse paraître, à Sermaize-les-Bains, qui ne se caractérise pas vraiment par son manque de bras, deux immeubles sont remplis de Bulgares qui viennent débiter du bois dans les forêts locales. Si le Sermaize qui travaille dur est forcé de constater que cette présence immigrée n’est pas faite pour arranger les choses, il n’est toutefois pas pleinement convaincu que les “cas sociaux” seraient prêts à se lever de bonne heure afin de faire le travail dont se chargent ces Bulgares.

Traversée par ces lignes de fracture, la petite société villageoise réussit pourtant à les surmonter. Au bistrot, à la chasse, à la pêche, sur le parvis de l’église, sur le marché, lors des réjouissances organisées par le comité des fêtes, on parle, on mange, on boit un coup et on en vient souvent à échanger ses impressions sur le cours de la société. On se rend bien compte que l’industrie, les commerces et les services publics disparaissent peu à peu, que le bourg décline, qu’à part quelques Bulgares payés au lance-pierre, l’Europe n’a rien apporté, que tout ce qui coûtait 1 franc coûte à présent 1 euro, que les salaires et les pensions de retraite stagnent alors que les “politicards” et les “grands patrons” gagnent de l’or, que le petit entrepreneur et le petit propriétaire sont assommés de charges et de taxes diverses et variées, que la police n’est là que pour placer des radars sur le bord des longues lignes droites, que les changements de majorité, c’est “blanc bonnet et bonnet blanc”, qu’en bref : une toute petite caste tout à fait déconnectée de la réalité impose ses choix au peuple et le tue à petit feu.

Face à cela, le FN est le seul parti qui s’adresse aux Sermaiziens en leur disant non pas : “si cela ne va pas, c’est qu’il faut continuer sur la même voie, en accélérant” mais en mettant des mots sur leurs problèmes, en leur assurant qu’ils sont légitimes à considérer qu’il s’agit de problèmes et en leur promettant une voie radicalement autre que celle actuellement suivie. Ce parti pris retient l’attention du villageois de bon sens. Le mépris affiché par l’ensemble de “l’élite” à l’égard du FN achève de le conforter dans l’idée que choisir ce parti est pertinent. Ereintés par la mondialisation, marginalisés par la métropolisation, considérés comme des moins que rien par une élite politique plus tournée soit vers le 93 ou Sarcelles, soit vers Neuilly et Deauville, que vers les campagnes de France, les Sermaiziens retrouvent leur dignité avec le bulletin “Marine Le Pen”. Ce faisant, le vote FN fonctionne alors, pour le village, comme un puissant facteur d’unité, un dénominateur commun qui redonne du baume au coeur.

En jouant, à gauche, la partition, dite “populiste” par la scène bien-pensante, de critique radicale de “l’élite”, Jean-Luc Mélenchon espère bien profiter, à terme, d’une dynamique semblable à celle dont bénéficie Marine Le Pen. En attendant, dimanche prochain, à Sermaize-les-Bains, selon toute vraisemblance, Marine Le Pen devrait arriver en tête du scrutin.

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1 commentaire sur A Sermaize-les-Bains : la France du FN sans haine

  1. Que nos dirigeants politiques aient failli, c’est certain. Mais cela ne justifie pas le populisme fondé sur le principe des boucs-émissaires.
    On ne peut donner l’assistanat comme avenir, on ne peut pas accepter l’appauvrissement d’une majorité de français. La dignité passera par des changements profonds de notre système, par une confiance retrouvée dans l’avenir de notre pays et de nos enfants. Mais ce ne sont que des mots, parce que la situation est désastreuse et les problèmes très complexes.
    Cette campagne aura au moins permis de tuer le vieux monde et de poser de bonnes questions. Si on commençait par s’écouter ?

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