Bayrou – Macron : notre interview à la presse russe

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Cet entretien est paru sur le site RT news.

 

Pour l’essayiste Eric Verhaeghe, François Bayrou doit beaucoup à la droite. Ce qui explique les critiques émises contre son alliance avec Emmanuel Macron bien que d’un point de vue politique elle s’inscrive dans la tradition française centriste

 

RT France : A l’annonce de l’alliance entre François Bayrou et Emmanuel Macron, internautes, journalistes et politiques ont exhumé toutes les phrases acides de François Bayrou contre le candidat. Certains critiquent l’opportunisme de la tête du Modem. Partagez-vous ce sentiment ou voyez-vous plutôt cette alliance comme la plus sensée ?

Eric Verhaeghe (E. V.) : Je distinguerai ces deux points. Ce qui est certain, c’est que François Bayrou n’a pas été tendre avec Emmanuel Macron. Jusqu’à ces dernières semaines et derniers jours, il n’avait pas de mots spécialement amicaux pour lui. On ne peut pas dire qu’humainement ou affectivement cette alliance s’imposait. Néanmoins, il y a une cohérence politique historique en France qui est celle de l’orléanisme. C’est une vision plutôt élitiste, très centriste et molle du développement du pays, plutôt tournée vers les grandes entreprises et le grand capital visant à instaurer de grands équilibres socio-économiques. C’est la marque de fabrique à la fois de François Bayrou et d’Emmanuel Macron. C’est ce qu’on appelle l’orléanisme dans la tradition de Louis-Philippe d’Orléans et de la famille d’Orléans qui ont défendu après la révolution une vision centriste grande-bourgeoise du développement. Historiquement, il y a une cohérence dans l’alliance de François Bayrou et Emmanuel Macron puisque à de nombreux égards ils appartiennent à la même tradition politique et philosophique. Malgré cette connivence politique naturelle, François Bayrou a eu, à titre personnel et humain, des propos très désagréables vis-à-vis d’Emmanuel Macron.

 

François Bayrou est une sorte d’héritage, de mascotte de la vieille tradition française centriste

 

RT France : Les médias et commentateurs politiques parlent de l’hypothèse Bayrou depuis des mois. On questionnait son rôle de fauteur de trouble pendant la primaire de la droite, son nom était crédité de 5% d’intentions de votes dans les sondages… François Bayrou représente-t-il encore un électorat en France ou est-il un baron médiatique de la politique ?

E. V. : A titre personnel, François Bayrou n’est plus rien ou du moins plus grand chose. Il a encore son mandat de maire, mais il l’a obtenu parce qu’Alain Juppé est intervenu aux dernières municipales. Il a poussé les Républicains – encore UMP à l’époque – à ne pas lui mettre de bâtons dans les roues. C’est parce qu’il a eu des soutiens chez les Républicains et qu’il n’y a pas eu de candidat alternatif à sa candidature que François Bayrou a pu devenir maire de Pau. François Bayrou sans le soutien des Républicains n’existerait plus politiquement. Il doit beaucoup de choses à la droite. Ce qui rend extrêmement acrimonieux à droite les personnes qui se disent «S’il est encore quelqu’un, c’est grâce à nous mais à chaque fois qu’il le peut, il nous trahit.» Aujourd’hui, François Bayrou est une sorte d’héritage, de mascotte de la vieille tradition française centriste, de défense d’un ordre raisonné, globalement libéral mais pas trop, conservateur mais pas trop. Une tradition de la modération et de la haute bourgeoisie qui a deux cents ans en France. Tout le monde se dit qu’on a besoin de la faire vivre. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est au passage de flambeau. C’est-à-dire que le représentant de cette tradition – dont on a régulièrement besoin pour compléter les majorités – était jusqu’à présent François Bayrou. On voit aujourd’hui le passage de témoin de ce dernier dans la main d’Emmanuel Macron. On peut penser que le reste de la carrière politique d’Emmanuel Macron sera faite autour de cette tradition orléaniste. Il sera certainement le représentant d’une vision d’une société ordonnée, bourgeoise, défendant les grandes entreprises et les intérêts du capital tout en étant favorable à une forme de modernité et de libéralisation des mœurs assez éloignée de la vision chrétienne, et attachée au multiculturalisme. On assiste donc à un moment assez historique de passage de flambeau entre les deux hommes.

 

Une conscience orléaniste n’a plus vraiment sa place au PS ou à gauche. Le seul couloir politique durable qui s’ouvre à Emmanuel Macron, c’est celui du centre droit

 

RT France : Ce passage de flambeau dont vous parlez ne sera-t-il pas plutôt défavorable à Emmanuel Macron qui se présente dans l’idée d’apporter de la nouveauté à la vie politique française ?

E. V. : En réalité, Emmanuel Macron est en train de sortir de l’ambiguïté. Cette ambiguïté a été très longtemps celle de Laurent Fabius par exemple. Ce qui est intéressant est de voir qu’avec vingt ou trente ans d’écart, cette ambiguïté ne se révèle et ne se dissipe plus de la même façon. Laurent Fabius a incarné un orléanisme proche de celui d’Emmanuel Macron mais il a pu rester au parti socialiste. Jusqu’ici, il a navigué sans avoir à se déclarer de centre droit. Manifestement aujourd’hui ce n’est plus possible. Une conscience orléaniste n’a plus vraiment sa place au PS ou à gauche. Le seul couloir politique durable qui s’ouvre à Emmanuel Macron, c’est celui du centre droit incarné auparavant par François Bayrou.

 

RT France : François Bayrou a conditionné leur alliance à quatre conditions dont celle d’imposer la moralisation de la vie politique. Peut-on prendre cela comme une ultime pique à François Fillon et Marine Le Pen ?

E. V. : Le problème reste que personne ne sait réellement ce qu’est la moralisation de la vie politique. Le point central est avant tout d’éviter la corruption dans de grandes proportions. Je pense qu’il va y avoir des discussions très compliquées entre Emmanuel Macron et François Bayrou. La question des conflits d’intérêts va devoir être réglée. On peut reprocher à Marine Le Pen et François Fillon des conflits d’intérêts sur leurs assistants parlementaires, mais on ne sait pas encore quels sont ceux qui pourraient toucher Emmanuel Macron. C’est donc peut-être une pique contre François Fillon et Marine Le Pen mais cela peut aussi probablement être un premier pique mis dans les relation entre François Bayrou ou Emmanuel Macron. Si des affaires de conflits d’intérêt sortent d’ici quelques semaines sur Emmanuel Macron, on pourra se dire que François Bayrou a mis dans le mille et a placé une bombe à retardement dans la campagne d’Emmanuel Macron.

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