Le cabinet noir seul auteur des fuites contre Fillon?

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Article écrit pour Atlantico.

Les cris d’orfraie poussés par la gauche à l’évocation d’un cabinet noir piloté par l’Elysée ne manquent pas de piquant. La police politique est une vieille tradition française, et, sous la Vè République, ils sont rares, les présidents qui n’y ont pas eu recours. On peut même dire que, sous Hollande, c’est une stratégie industrielle low-cost qui s’est déployée.

Reste à savoir si, dans le cas Fillon, c’est un cabinet noir ou l’un des “cercles” de la police française qui a agi.

Une tradition de Polichinelle

On ne peut taxer Hollande d’avoir inventé la police politique. Elle fut pratiquée bien avant lui. Tout le monde sait, par exemple, que Mitterrand disposait non seulement d’une cellule d’écoute très semblable à ce fameux cabinet noir reproché à Hollande, mais même qu’une entité spécifique au sein des Renseignements Généraux était chargée de vider les poubelles des autres services pour y collecter tout ce qui pouvait servir à l’exercice du pouvoir: les histoires de fesse, les rumeurs les plus sordides, les truanderies en tous genres dont la simple évocation suffisait à faire trembler celui qui en était le prétendu auteur. Le chantage et la violation de la vie privée ont toujours été au coeur de la raison d’Etat.

Encore pouvons-nous nous estimer heureux si ces pratiques malsaines se sont limitées aux seuls cabinets noirs. En réalité, l’ensemble de la police française est animé de ce virus qui fait confondre la traque aux délinquants et la mise sous contrôle des politiques et des décideurs. Il suffit d’avoir assisté à une réunion de police dans une préfecture pour comprendre que la direction de nos services policiers sur l’ensemble du territoire est friande de ragots et s’abreuve quotidiennement aux sources même de la fange.

L’industrialisation de la rumeur sous Hollande

Je me souviens, en 2002, d’avoir assisté à une réunion de ce genre, dans une préfecture. Les responsables de la police régionale avaient déjà compris le potentiel de violation de la vie privée offert par Internet. L’essentiel de la réunion était d’ailleurs occupé par le portage et le colportage de ragots sur les décideurs locaux, dont la vie privée était passée au crible par une multitude d’informateurs.

Grâce à la loi sur le renseignement, sortie très vite après l’attentat contre Charlie Hebdo (et dont la suite a montré l’inutilité), la police politique française s’est dotée d’un outil qui facilite grandement ce travail d’invasion de la vie privée. Ce n’est pas faute, à l’époque, d’en avoir souligné les risques: rien n’y a fait, le parti qui a élu Fillon candidat de la droite et du centre, a voté cette loi scélérate comme un seul homme. Il était pourtant évident qu’il s’agissait alors de creuser la tombe de la démocratie et des libertés. Cela s’appelle un retour de boomerang.

Pour comprendre l’ampleur des dégâts, il faut lire l’énumération des moyens techniques désormais mis en oeuvre dans la deuxième partie du rapport de la commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), notamment à compter de la page 37:

Entre les captations de paroles, les captations d’images, les captations de données informatiques, les IMSY Catchers et les algorithmes divers et variés, la vie privée des citoyens a disparu.
Bien entendu, tout ceci est supposé être contrôlé…

Les trous dans le contrôle: 1.700 personnalités écoutées en France

Justement, s’agissant du contrôle, le rapport de la fameuse commission cité ci-dessus a le bon goût d’en indiquer lui-même, en toute transparence, les limites, avec ce petit graphique qui détaille assez clairement la mécanique

Bon an mal an, on le voit, ce sont 20% des écoutes qui sont déclenchées sur des motifs ne relevant ni terrorisme ni la délinquance ou de la criminalité. Quand on sait que, en 2015, plus de 8.500 écoutes ont été réalisées (7.700 l’année précédente), on obtient alors ce chiffre: 1.700 écoutes réalisées pour des “autres motifs”, c’est-à-dire concrètement des personnalités écoutées pour être mises sous asservissement par la police et par le pouvoir en place.

François Fillon découvre, avec une dose de naïveté feinte, qu’il fait partie de ceux-là.

Même les socialistes se méfient des écoutes

La généralisation des écoutes est à ce point devenue un fléau que la plupart des candidats, Benoît Hamon compris, se servent désormais de l’application russe cryptée Telegram pour communiquer entre eux. On lira par exemple ce passage d’un article de presse avec délice:

À gauche du PS, où l’on s’arme contre François Hollande en vue de 2017, on trouve également de fervents adeptes de Telegram. Au moins deux candidats déclarés à la primaire auraient rejoint l’application, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, de même qu’Aquilino Morelle, l’ancien conseiller spécial du président de la République et désormais l’un des soutiens du chantre du made in France. Chez les autres opposants de gauche au gouvernement, Jean-Luc Mélenchon et l’ensemble de ses proches communiqueraient également de manière cryptée.

Amusant, non? L’information en elle-même permet de mesurer la méfiance des décideurs parisiens vis-à-vis des dérapages de la police politique.

Le cabinet noir et le second cercle

Reste à savoir si François Fillon est victime de ce cabinet noir ou de ce que la Commission des Techniques de Renseignement appelle le “second cercle”, c’est-à-dire les innombrables officines publiques chargées de collecter des informations sur les citoyens et qui se transforment le moment venu en autant de cellules de dénonciations anonymes dont le pouvoir peut tirer profit pour régler leur compte à ses adversaires.

Voici comment cette commission digne du tribunal des 10 dans la République de Venise décrit le “second cercle”:

Les services du « second cercle » sont :

 sous l’autorité du directeur général de la police nationale :

• l’unité de coordination de la lutte antiterroriste ;

• à la direction centrale de la police judiciaire : le service central des courses et jeux, la sous-direction de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière, la sous-direction antiterroriste, la sous-direction de la lutte contre la cybercriminalité, les directions interrégionales et régionales de police judiciaire, les services régionaux de police judiciaire et les antennes de police judiciaire ;

• à la direction centrale de la police aux frontières : les unités chargées de la police judiciaire au sein des directions déconcentrées de la police aux frontières et des directions de la police aux frontières d’Orly et de Roissy, les brigades mobiles de recherche zonales, l’office central pour la répression de l’immigration irrégulière et de l’emploi d’étrangers sans titre de la direction centrale de la police aux frontières, l’unité judiciaire du service national de la police ferroviaire ;

• à la direction centrale de la sécurité publique : les services du renseignement territorial, les sûretés départementales ;

 sous l’autorité du directeur général de la gendarmerie nationale :

• à la direction des opérations et de l’emploi : la sous-direction de l’anticipation opérationnelle, la sous-direction de la police judiciaire ;

• les sections de recherches de la gendarmerie nationale ;

 sous l’autorité du préfet de police de Paris :

• à la direction du renseignement : la sous-direction de la sécurité intérieure, la sous-direction du renseignement territorial ;

• à la direction régionale de la police judiciaire de Paris : la sous-direction des brigades centrales, la sous-direction des affaires économiques et financières, la sous-direction des services territoriaux ;

• à la direction de la sécurité de proximité de l’agglomération de Paris : les sûretés territoriales ;

 sous l’autorité d’emploi du ministère de la défense :

• les sections de recherches de la gendarmerie maritime, de la gendarmerie de l’air et de la gendarmerie de l’armement.

En voilà, du monde, pour épauler le cabinet noir qui suit toutes les affaires pour le compte de l’Elysée.

On notera en particulier la présence dans cette nombreuse liste des services de renseignement territorial (anciennement appelés les “RG”), la police judiciaire, y compris les services chargés des affaires économiques, le service des courses et des jeux ou encore les services de lutte contre la délinquance financière.

Tracfin, la boîte magique

Dans cette énumération, il ne faut surtout pas oublier “Tracfin”, la cellule de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme dépendant du ministère des Finances. On retrouvera la liste de ses missions ici:

Tracfin est un service administratif de traitement du renseignement financier. Il dispose d’une autonomie opérationnelle pour mener à bien ses missions : lutter contre les circuits financiers clandestins, le blanchiment de l’argent et le financement du terrorisme. Pour ce faire, Tracfin recueille, analyse, enrichit et exploite tout renseignement propre à établir l’origine ou la destination délictueuse d’une opération financière à partir des déclarations effectuées par les professionnels assujettis ou d’informations reçues par les administrations partenaires et les cellules de renseignements financiers étrangères.

Pour ceux qui ne l’ont pas compris, précisons que Tracfin est informée par les banquiers, les assureurs, les avocats et autres qui sont pénalement tenus de dénoncer les faits de blanchiment. Bref, de violer la vie privée de leurs clients, sous couvert de lutter contre la délinquance. Cette obligation de déclaration et de signalement à Tracfin est présentée comme ceci par le site de la cellule:

Que déclarer ?

– Les déclarations de soupçon : les professions assujetties sont tenues de déclarer les sommes inscrites dans leurs livres, les opérations ou tentatives d’opérations portant sur des sommes dont elles savent, soupçonnent ou ont de bonnes raisons de soupçonner qu’elles proviennent d’une infraction passible d’une peine privative de liberté supérieure à un an ou participent au financement du terrorisme ou d’une fraude fiscale.

– Communications systématiques d’informations (COSI) « Transmission de fonds ». Pour les établissements de crédit, de paiement, et de monnaie électronique, les opérations de transmission de fonds effectués à partir d’un versement d’espèces ou au moyen de monnaie électronique. Les seuils à partir desquels les informations sont requises : 1 000 € par opération et 2 000 € cumulés par client sur un mois calendaire.

– Communications systématiques d’informations « Retraits et dépôts d’espèces ». Pour les établissements de crédit, de paiement et de monnaie électronique, sont concernés les versements et retraits en espèces, effectués sur un compte de dépôt ou de paiement, dont les montants cumulés sur un mois calendaire dépassent 10 000 € (en euros et/ou en devises).

Autrement dit, dès lors qu’une personne reçoit plus de 2.000 euros en espèces, elle est supposée être signalée à Tracfin par sa banque. Que fait alors Tracfin? Là encore, le site de la cellule est clair:

Tracfin peut être amené à conduire un travail d’enquête documentaire au moyen « d’actes d’investigations ». Celle-ci a pour objectif de mieux contextualiser le soupçon déclaré et/ou de l’enrichir afin d’évaluer sa pertinence. Parmi ces actes d’investigation, le Service peut être amené à envoyer des droits de communication à toute personne assujettie au dispositif de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme et susceptible de détenir des informations intéressant un dossier en cours. Les informations obtenues dans le cadre de l’exercice d’un droit de communication bénéficient des mêmes règles de confidentialité que celles transmises dans les déclarations de soupçon.

Alors, Monsieur Fillon, le cabinet noir est-il le seul à la manoeuvre?

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