Contre le césarisme technocratique de Macron, par Sébastien Laye

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Article initialement paru sur Contrepoints.

Quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, et alors qu’on lui demandait sa prédiction sur le résultat électoral, Alain Minc souhaitait une victoire de Macron suivie d’une cohabitation-collaboration avec Bruno Le Maire.

Porte-drapeau de longue date de la France d’en haut, influent, énarque, inspecteur des finances (tout comme Macron et Juppé), Minc a théorisé dans les années 1990 la convergence de tous ceux qui prôneraient le « cercle de la raison ».

On objectera que dans tout pays rationnel, ce dénominateur commun serait censé regrouper la quasi-totalité des décideurs, mais pour Alain Minc, il s’agissait essentiellement de ceux qui 1) connaîtraient les bonnes solutions pour le pays (les sachants ou comme les désigne Charles Gave, les « Oints du Seigneur » ceux dont parole vaudrait ipso facto caution scientifique quel que soit le salmigondis intellectuel servi) et 2) ceux qui présenteraient des gages de Raison au système politico-administratif, notamment par le passage par un grand corps.

LA PRÉVALENCE DU CONSENSUS MOU

Effet de mimétisme et de corps aidant, ce parti sans nom traverserait les deux grands partis et expliquerait les similitudes remarquées par les électeurs entre les deux camps.

Loin d’en analyser les conséquences désastreuses pour la nation française – prévalence du consensualisme mou, absence de réformes claires et ambitieuses, sentiment d’entre-soi et de domination des élites, matrices de nouveaux populismes –, Minc mais aussi un chorus unanime des médias et de l’élite française, souhaite depuis plusieurs années l’abolition du clivage politique. C’est ce soubassement idéologique qui a servi de jalons à l’ambition de Macron et de son entourage.

LA FRANCE TECHNOCRATIQUE D’EN HAUT

Puisque les partis politiques seraient incapables de réformer le pays, seule la technocratie, réunie dans un parti et de droite et de gauche, qui est de facto le parti de la France d’en haut, de celle qui réussit, et n’a cure des souffrances de la France périphérique et des territoires, pourrait imposer ces réformes à des Français qui rechigneraient depuis des décennies à les accepter.

Il a suffi à Macron d’envelopper dans un discours mièvre très marketing sur la nouveauté, la jeunesse et le renouvellement, ce qui est en fait (comme analysé ici par Eric Verhaeghe) une révolution « jeunes Turcs » d’énarques quadragénaires qui se sont coalisés pour effacer leurs aînés des grands corps et se débarrasser de l’alternance politique.

UNE PROMOTION DE L’ENA EN CHASSE UNE AUTRE

La promotion Sedar Senghor a pris la place de la promotion Voltaire, mais force est de constater que là où la promotion Voltaire maintenait au moins artificiellement le clivage gauche-droite (Hollande et De Villepin), nos jeunes technocrates, emmenés par Macron, se sont mis d’accord pour l’abolir et imposer leur agenda aux Français.

Ce faisant, nulle idéologie, nul programme précis, nulle ambition ne les anime si ce n’est leur désir de pouvoir. Car si on entend depuis des décennies la même antienne, « nous savons tous ce qu’il faut faire, tout a été dit dans des rapports, il faut juste mettre en œuvre ces réformes », cela ne signifie pas qu’elle correspond à la réalité économique et politique, tant s’en faut.

DISSENSUS SUR MACRON

En premier lieu, il suffit de lire les colonnes de Contrepoints pour constater qu’au sein de la galaxie libérale par exemple, il y a loin du consensus entre les auteurs et économistes.

Le vague programme de Macron peut reprendre des généralités libérales défendues par exemple par Génération Libre, mais pour qui prend la peine d’entrer dans les détails notamment fiscaux, ce programme est très différent de la vision de certains contributeurs (l’auteur de ces lignes compris).

À cet égard, les programmes économiques Macron et Fillon n’étaient pas aussi similaires que d’aucuns l’ont dit, avec une politique plus sociale-démocrate et consensuelle d’un côté, un programme de l’offre plus assumé de l’autre.

Les recommandations d’un Christian Saint-Étienne ou d’un Pierre Garello sont clairement antinomiques de celles de France Stratégie et Pisani-Ferry qui constituent le maigre corpus idéologique en économie du macronisme.

HYPER-PRÉSIDENTIALISME

Par ailleurs, nos jeunes-Turcs font un peu trop vite fi du contexte politique pour appliquer leurs réformes. Nous ne sommes pas en 1958 et Macron ne dérive pas son pouvoir hyper-présidentialiste d’une quelconque gloire (militaire, intellectuelle, héroïque) surpassant le politique et le transcendant.

Mal-élu à la suite d’un scandale, drapé dans les oripeaux commodes –mais trop faciles – de l’antifascisme, le jeune technocrate est tout sauf immensément populaire et devra composer durant son quinquennat avec les équilibres politiques pour maintenir une majorité de travail à l’Assemblée.

Sa seule jeunesse et fougue n’en font pas un de nos génies de notre histoire politique. On le sait prompt au narcissisme et à l’autoritarisme, tant le fonctionnement d’En Marche mais aussi son passage à Bercy ont montré une difficulté à déléguer, une sensibilité à fleur de peau, et une absence de tempérament de manager. Ses tergiversations auraient d’ailleurs pu coûter à la loi Macron de ne point exister, si ce ne fut par l’intervention  musclée de Valls via le 49-3.

REPRENDRE LA MAIN SUR LES PASSIONS POPULAIRES

Si rien, au niveau de la pensée politique ou économique, ne permet de définir le macronisme, du point de vue de la sociologie des élites telle que l’envisage par exemple Pareto, il s’agit de la tentative désespérée d’une technocratie monolithique de reprendre la main sur les passions populaires. Elle se construit contre une France périphérique et populaire qui se serait vendue au populisme.

Au lieu de faire son propre aggiornamento sur ses échecs (à coup de ni-ni et de consensualisme mou, nulle politique de l’offre n’a été appliquée dans ce pays et ce n’est pas le programme timoré de Macron sur la fiscalité, la dépense publique ou le coût du travail qui opèrera un changement de paradigme en la matière), cette Élite a porté sur les fonts baptismaux un jeune leader qui va devoir composer avec son manque de popularité initiale, le serpent de mer de la recomposition politique et le manque de clarté de sa vision : face à ces obstacles, il ne lui restera que ses attributs jupitériens (c’est lui qui a introduit le concept pour sa présidence, qui sera donc tout sauf une présidence modeste ou normale, mais bien une présidence magistrale en majesté, verticale, condescendante) pour compenser le vide de sa vision (et de sa personne, diraient les mauvaises langues) : 49-3 imposés au Premier ministre, ordonnances, dissolutions intempestives, gesticulation à l’international pour exister face à Trump et Poutine.

DÉRIVE POSSIBLE ?

Soutenu par un quarteron de jeunes technocrates très fidèles et installés avec lui à l’Élysée, Macron pourrait être tenté par une dérive autoritaire dans le respect des institutions : ce que certains ont théorisé pour la Turquie et la Russie sous le terme de Démocrature.

Dans le cas français, c’est la solidarité de caste liée au système des corps de haut fonctionnaires, associée à la honte de cette Élite face à son propre début d’échec sous Hollande et plus encore l’absence de résultats pour sa génération de mentors (Attali, Jouyet, Salat Barroux), qui expliquent cette subite coalition de la France d’en haut et cette révolution jeunes Turcs dont parle Verhaeghe.

Bien sûr, ce groupe d’une trentaine de personnes a pu s’appuyer sur le désir de renouvellement de pans entiers de la société française (bourgeoisie d’affaires, médias, startuppers, jeunesse aisée et cosmopolite), mais c’est bel et bien cette élite monolithique, très classique et très convenue, qui a piloté la prise de pouvoir par Macron.

ABOLIR LES CLIVAGES

Les conditions troubles de l’élection et la pression exercée par les médias augurent d’une reprise en main de l’État et de la Nation par un groupe étroit. La faille de la manœuvre réside en sa trop grande réussite : abolir les clivages politiques revient à s’exposer en pleine lumière à l’accusation de parti du « cercle de la raison », aux attaques en règle de tous ceux qui ont vu venir cette coalition… mais plus prosaïquement, c’est bien le réel économique qui risque de forger la chute de ce parti qui vient de magistralement prendre le pouvoir ; en effet, les mesures convenues que l’on trouve dans tous les rapports depuis vingt ans, et que ces jeunes technocrates ont hâte de mettre en œuvre, ne sont pas – c’est mon point de vue de chef d’entreprise et d’analyste – de mesure à redresser de manière significative notre pays et son économie.

L’échec de cette nouvelle démocrature ouvrira la voie à une vraie recomposition des idées et des partis et, il faut l’espérer demain, un chemin réaliste pour le redressement de la France.

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2 commentaires sur Contre le césarisme technocratique de Macron, par Sébastien Laye

  1. Le discours est argumenté, une prose efficace, quelques effets de manche.
    Mais sur le fond la critique est facile et enrobée tel le grissini dans une pate nutellatesque.
    Tout ce qui est nouveau est suspect.
    C’est sur qu’en pilotant des Fusac à partir de NYC, on participe au redressement de la Nation…
    Allez sans rancune, on a tous qu’une envie au fond, c’est qu’il réussisse son pari, même jupitérien

  2. Rien de nouveau en ce bas monde,c’est la confiance des entrepreneurs qui fait que notre économie ira mieux, malheureusement d’ici quelques mois on va s’apercevoir que la Macronite aigue, n’était qu’un leurre, tant les oppositions de vues entre ministres vont faire jour! Comment un Hulot peut travailler avec un Lemaire !!!

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