Contre le paritarisme de gestion, pour le paritarisme de stratégie

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Le paritarisme est, en France, une bête curieuse née dans les années d’après-guerre, que le grand public continue de méconnaître alors qu’il structure fortement la vie sociale et syndicale du pays. Comme la campagne électorale est obsédée par d’autres sujets, il faut bien que les acteurs de la “société civile” prenne l’initiative de porter le sujet publiquement.

Le paritarisme, ou le syndicalisme bureaucratique

Rappelons d’abord le pourquoi du paritarisme. En 1945, la CGT est majoritaire parmi les salariés, et elle est d’essence révolutionnaire. Elle revendique les trophées de la résistance. Alors… il faut bien transiger. Les gouvernements qui se succèdent considèrent que la meilleure façon de la neutraliser est de créer un “pluralisme” syndical et de multiplier les instances loin des entreprises où ses meilleurs cadres devront faire de la co-gestion avec le monde patronal.

D’où le paritarisme. D’où la profusion d’instances paritaires qui immobilisent, dit-on, 500.000 syndicalistes dans des mandats dont certains sont extrêmement obscurs.

Loin de l’entreprise…

L’objectif du régime était évidemment simple à comprendre: tant que les ténors syndicaux étaient occupés à co-gérer des machines obscures (et molles), comme la sécurité sociale, ils n’étaient pas occupés à semer la grève et la révolte dans les entreprises. Et c’était bien le calcul du paritarisme que de créer des “machins” incompréhensibles, chronophages, des labyrinthes mystérieux où l’énergie syndicale s’abimerait pour éviter ce qu’on appelle aujourd’hui l’inversion de la hiérarchie des normes.

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison historique pour laquelle, à rebours des entreprises anglo-saxonnes ou allemandes, les entreprises françaises ont un sévère retard à l’allumage dans le dialogue social d’entreprise. Pour contourner la CGT, on l’a délibérément sacrifié au sortir de la guerre.

L’avantage d’un faible taux d’adhésion

Grâce à cette tactique de bureaucratisation du syndicalisme, la France a développé un “pluralisme” syndical (cinq syndicats reconnus représentatifs nationalement… un record!) marié à un désert d’adhésions. Comme on le souligne souvent, les syndicats français ont peu d’adhérents (moins de 10% des salariés sont encartés). Mais c’est évidemment un choix: le capitalisme étatique français s’est organisé pour faire vivre le syndicalisme sans qu’il n’ait besoin d’adhérents.

Grâce à quoi, la conflictualité en entreprise est aujourd’hui très faible.

L’inconvénient d’un paritarisme de gestion bloquant pour l’économie

L’inconvénient est que, faute d’adhérents, le syndicalisme français manque d’argent. Il a donc dû compenser en se finançant par… le paritarisme. La tentation était grande de créer et multiplier des structures qui chacune pouvait apporter son obole au système. D’où, là encore, des inventions incongrues, comme l’APEC dans les années 60, qui permettait de financer la CGC. Ou comme les institutions de prévoyance, qui ont toutes multiplié les accords de branche permettant de croiser les financements avec leurs signataires.

Progressivement, s’est mis en place un système de financements croisés, donc, qui repose sur des réglementations en expansion constante, dont l’objectif indirect est de permettre le financement des organisations qui les négocient.

L’incongruité de la négociation interprofessionnelle

Au sommet de cette cascade, on retrouve donc les fameux “ANI” (accords nationaux interprofessionnels), prévus par l’article 1 du Code du Travail, et qui n’ont pas d’équivalents dans le monde industrialisé. Partout ailleurs, le seul espace où, au mieux, les partenaires sociaux négocient, est la branche professionnelle. En France, on a rajouté une couche, puisqu’on adore les règles et la réglementation qui étouffe l’entreprise.

Le niveau interprofessionnel consiste à demander à des syndicalistes généralement issus de la fonction publique de négocier, avec des mouvements patronaux généralement représentatifs des grandes entreprises, de nouvelles règles qui visent à encadrer le droit social, c’est-à-dire la gestion de la main-d’oeuvre. D’où le compte pénibilité, le compte personnel d’activité, la généralisation de la complémentaire santé, et autres inventions déconnectées de la réalité économique?

La nécessaire rupture avec ce système

Dans la pratique, la machine paritaire de gestion a un objectif profond: assurer sa propre survie, quel que soit l’environnement économique et ses évolutions.

On comprend mieux pourquoi si peu de salariés employés dans les très petites entreprises se déplacent pour voter. La machinerie sociale relève, pour eux, de l’hydroponique. Bien sûr, les confédérations syndicales expliquent que cette indifférence est le fruit d’un complot. Mais, en ouvrant les yeux, on peut admettre que la préoccupation quotidienne du salarié dans son entreprise n’a rien de commun avec les obsessions sociales de la bureaucratie syndicale qui se nourrit de mandats factices et des médailles qu’on y récolte pour mieux endormir les consciences.

Et peu à peu, la France a sombré dans une rupture profonde, incisive, entre les bureaucrates qui disent représenter les salariés, et les salariés eux-mêmes.

Nous avons besoin d’un dialogue social constructif

Cette situation de rupture est risquée. Les syndicats policiers en ont fait les frais à l’automne. L’économie française n’est pas à l’abri, face aux révolutions technologiques qui la touchent et la bouleversent, d’une lame de fond qui la broierait. Collectivement, nous avons donc intérêt à construire les bases d’un dialogue intelligent, dans lequel les salariés mesurent que leurs préoccupations sont entendues, traitées, et prises en compte.

Il n’y a guère que les bureaucrates syndicaux pour croire qu’ils soient capables, entre une réunion dans une institution de prévoyance et une séance de négociation au MEDEF, d’incarner cette sincérité. En profondeur, c’est la règle du jeu qu’il faut changer.

Vers un paritarisme de stratégie

C’est le sujet même du paritarisme de gestion qu’il faut évacuer. On voit mal pourquoi des syndicalistes passent du temps à négocier des accords de branche dont le principal objectif est d’assurer leur financement, alors que les préoccupations des salariés sont laissées en jachère. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est préparer intelligemment, collectivement, l’adaptation de la main-d’oeuvre à la révolution technologique qui commence.

Arrêtons, donc, la gestion des bidules paritaires, et faisons émerger une nouvelle élite syndicale, qui connaît le “terrain”, et qui sait comment amener nos salariés à mieux maîtriser les outils numériques. Négocions des stratégies sur ce point: des formations longues, intelligents, compatibles avec un maintien en poste, des prises en compte de l’effort, de nouvelles formes de travail.

Pour renouveler l’alliance avec l’entreprise

Sur tous ces points, le dialogue social doit aussi renouveler le pacte entre les salariés et l’entreprise. Sur ce point, je trouve exemplaire la négociation lancée par la CPME sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Moins de normes, mais de meilleures normes. Moins de contrôles, mais de meilleurs contrôles, définis ensemble, entre salariés et employeurs, pour un progrès social commun.

Le paritarisme de stratégie, clé du progrès social de demain

Bien sûr, les entreprises françaises ont besoin d’organisations syndicales et de dialogue social. Mais le syndicalisme bureaucratique créé de toutes pièces par le paritarisme de gestion a vécu et doit céder la place à un paritarisme intelligent. Celui qui définira les normes rendant possibles l’adaptation de nos entreprises et de notre main-d’oeuvre au monde de demain.

C’est ce paritarisme de stratégie qu’il faut bâtir aujourd’hui.

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