En direct de Nogaro, avec Les Canards en Colère, par Céline Belondrade

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Reportage sur les Canards en Colère par Céline Belondrade

En 25 ans, cette éleveuse-gaveuse de canards dans les Pyrénées Atlantiques n’a jamais connu une telle crise. La grippe aviaire ne cesse de progresser,  145 foyers H5N8 recensés (à actualiser), plus d’un million et demi de canards euthanasiés, et des pertes estimées à 120 millions d’euros par l’interprofession.

Le 10 janvier dernier, les 10 000 canards de l’exploitation de Nathalie Gourdon et son mari sont partis à l’abattoir. Pourquoi ? Parce que leur élevage est situé dans une zone pare-feu, à 10 kms autour d’un foyer détecté de la grippe aviaire. Les animaux sains ont donc été euthanasiés à titre préventif, pour tenter de juguler la progression de l’épizootie. « Nous l’avons très mal vécu avec mon mari. Nous avons deux employés au chômage technique. Et pendant ce temps-là, ils laissent des canards malades gambader dans les champs pendant 15 jours. Nous avons un collègue qui a compté 2000 animaux morts de la grippe dans son élevage parce que les services vétérinaires, débordés, n’étaient pas venus les euthanasier. Si les autorités sanitaires veulent lutter contre la grippe aviaire, un virus qui se transmet dans l’air, elles devraient d’abord abattre les animaux dans les foyers positifs. Bien sûr, il ne fallait rien dire,  pas mettre le bazar pendant les fêtes. D’ailleurs, jusqu’au 30 décembre, les canards continuaient à être gavés et donc partaient à la consommation dans les zones sanitaires. Depuis le 2 janvier, c’est interdit ! »

INCOMPREHENSION ET COLERE DES PRODUCTEURS

Comme plus de 4500 personnes, Nathalie Gourdon a rejoint le groupe Facebook Les Canards en Colère créé il y a un an lors de la précédente crise de grippe aviaire et l’épisode de vide sanitaire pratiqué dans les élevages de 18 départements du Sud-Ouest au printemps dernier. Un groupe qui regroupe différents professionnels, conçu au départ comme un défouloir et qui vient de se transformer en association. Une cinquantaine de professionnels du secteur ont participé à la création de l’association mercredi 18 janvier à Nogaro dans le Gers.

Parmi eux, Bernard Dupuy éleveur gaveur dans le Gers.( cf vidéo) Il a traversé toutes les dernières crises agricoles. Au début des années 2000, ses 80 bovins sont abattus lors de l’épisode de la vache folle. L’agriculteur a décidé d’arrêter l’élevage laitier en 2015 suite à la crise du prix du lait (fin des quotas). Il se consacre depuis uniquement au canard. Il y a quelques jours, les 5600 palmipèdes qu’il avait à gaver ont été euthanasiés dans sa ferme par les services vétérinaires départementaux car ils étaient porteurs du virus de la grippe.

« Tout s’est passé par téléphone, ils ont envoyé des jeunes stagiaires vétérinaires pour pratiquer les injections et j’ai été obligé de déverser moi-même les canards morts dans le camion qui partait à l’équarrissage : 24 tonnes ! Quand je leur ai demandé combien de canards ils avaient euthanasié, ils étaient incapables de répondre. Ils m’ont dit qu’ils verraient en fonction de mes registres ! Et ils ne m’ont laissé aucun papier ! Nous attendons toujours les 30% des indemnisations liées au vide sanitaire de 2016. On ne peut pas continuer comme ça, il va y avoir des suicides dans les campagnes »

Les éleveurs se voient également contraints de payer eux-mêmes les analyses pratiquées par des laboratoires privés dans le cadre des mesures de biosécurité obligatoires. « On m’a dit de payer et de mettre la facture ensuite dans le dossier d’indemnisation : 600 euros, ils m’ont fait moitié prix, c’est les soldes ! » plaisante un producteur.

ETAT ET COOPERATIVES : PAS DE REPONSES

Incohérences, absence de mesures harmonisées entre départements, les membres de l’association Canards en Colère sont excédés de la gestion de la crise par les services de l’Etat, qui semblent dépassés. On signale ici des canards d’un même lot abattus dans un département mais pas dans l’autre, des transports qui continuent alors qu’ils sont interdits dans les Landes et le Gers…

Les producteurs critiquent également les  géants de la filière, les grands groupes coopératifs du Sud-Ouest, propriétaires des principales marques de foie gras (Euralis, Maïsadour, Vivadour) ou encore les groupements qui fournissent les marques de la grande distribution, pour lesquels ils travaillent à 90%.

« Pendant que vous, vous ne travaillez pas, eux ils stockent la merde bulgare ! » lance Lionel Candelon, le fondateur des Canards en Colère. A 30 ans, ce fils et neveu d’éleveurs de canards et producteurs du foie gras du Gers a décidé de mener le combat, un combat apolitique et en dehors des syndicats agricoles selon ses termes. Avec les Canards en Colère, il souhaite désormais mener des actions pour attirer l’attention des consommateurs, notamment sur l’importation de magrets qui serait actuellement pratiquée, en provenance de pays de l’Europe de l’Est comme la Bulgarie, également touchés par la grippe aviaire.

« Le magret bulgare avant la crise de 2016, il était à 10 euros le kilo et il est progressivement passé à 14, 16 et maintenant près de 18 euros le kilo. Les coopératives comme Euralis ont monté des structures de production là-bas, ou encore en Hongrie, en Roumanie et même en Chine… La crainte pour nous aujourd’hui, c’est que ce deuxième épisode de grippe aviaire aboutisse à la destruction de la filière du Sud-Ouest, à la fois traditionnelle et industrielle, et que ce soit l’occasion d’en faire soit une très grosse filière industrielle ici, soit carrément de la délocaliser sur les pays de l’Est ».

LA FILIERE SUD-OUEST SE RELEVERA-T-ELLE ?

Lionel Candelon exprime tout haut ce que beaucoup pensent en effet tout bas. Ils sont nombreux à redouter de perdre leurs contrats avec les coopératives. « Moi, je suis artisan maçon donc je peux prendre la parole sans risquer de représailles. Il y en a qui ont reçu des menaces. On leur a dit d’arrêter de parler sur notre groupe Facebook, sinon ils auraient moins de volumes de canards à gaver ou alors on leur a réclamé subitement le règlement rapide de certaines dettes vis-à-vis d’aides reçues. »

Les Canards en Colère envisagent également un dépôt de plainte contre X pour négligence afin, de tenter de déterminer les circonstances du retour de la grippe aviaire en France. La Chambre d’Agriculture de Lot-et-Garonne a déjà porté plainte contre le Tarn et le groupe Vivadour, car des canards élevés à 500 mètres d’une exploitation touchée par le virus dans le département auraient été déplacés malgré la suspicion de grippe aviaire.

Le modèle de production de la filière française dite « longue » dans le Sud-Ouest ( 80% de la production française), très segmenté, avec de nombreux transports de canards entre différents éleveurs,  gaveurs,  apparait tragiquement mis à mal par cette deuxième crise aviaire.  D’autant que les nouvelles normes de biosécurité sanitaire, pour lesquelles les acteurs de la filière ont lourdement investi,  semblent inefficaces pour limiter l’épizootie. Les élevages dits autarciques (du poussin à l’abattoir dans un seul site), destinés aux circuits courts, sont, eux,  épargnés par la grippe et la crise actuelle. Comment comprendre alors que la grippe aviaire est due aux oiseaux migrateurs ? Pourquoi tous les élevages ne sont-ils pas touchés ?  Mystère…

« On ne nous apporte pas de réponse, que ce soit dans les coopératives ou du côté de l’Etat. On est livré à nous-mêmes. Le problème, c’est que si la crise perdure, les trois-quarts des producteurs vont déposer le bilan » prédit Laurent Gaudin, gaveur en Lot-et-Garonne. La colère et l’inquiétude dominent. Les producteurs de canards et de foie gras du Sud-Ouest sont bien décidés à ne pas en rester là, et ne veulent pas mourir, le bec (de canard) dans l’eau.

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