Etats-Unis : mythes et réalités autour de la reprise industrielle

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Cet article est initialement paru sur le site The Conversation, sous la signature de Philippe Frocrain.

Une version antérieure de cet article a été publiée en 2015 dans La Revue Parlementaire (www.larevueparlementaire.fr).

Le déclin de l’industrie américaine, continu depuis le début des années 1970, s’est encore précipité durant la « Grande Récession » de 2008 et 2009. Au début des années 2010, la production industrielle américaine est même passée en dessous de celle de la Chine. Pourtant, on a assisté en sortie crise à un rebond impressionnant outre-Atlantique, alors que l’industrie européenne peine à sortir de la stagnation. La production manufacturière y a largement dépassé son niveau d’avant la crise, et le secteur a même créé des emplois (830 000 depuis 2010).

L’explication la plus répandue de ce regain repose sur trois facteurs : la révolution énergétique, le faible coût de la main-d’œuvre et le dollar faible (au moins jusqu’à la fin 2014), qui auraient conjointement permis à l’industrie de rebâtir sa compétitivité, au point de susciter une vague de relocalisation des entreprises américaines, depuis la Chine principalement. Cette analyse est pourtant erronée à plusieurs titres.

Qui bénéficie des bas coûts de l’énergie ?

Tout d’abord, l’exploitation des sources d’énergie non conventionnelles n’a pas eu un effet aussi massif que ce qui avait été prédit, en tout cas pas sur la compétitivité du secteur manufacturier. Certes, le prix du gaz naturel s’est drastiquement réduit sur la dernière décennie. Cette baisse a favorisé le dynamisme de la demande, d’une part, et a amélioré d’autre part la structure de coûts d’un nombre restreint de secteurs gazo-intensifs. Parce qu’elles utilisent le gaz naturel comme source d’énergie et comme matière première, certaines industries ont pu tirer pleinement profit de cette nouvelle abondance ; elles connaissent un essor remarquable, à l’image de la chimie de base. L’American Chemistry Council recensait fin 2014 près de 200 projets d’investissements, drainant au total 123 milliards de dollars. Autant de menaces pour l’industrie chimique européenne, déjà déstabilisée par le développement d’énormes capacités au Moyen-Orient.

Cette nouvelle ruée vers l’or montre toutefois des signes d’essoufflement : le prix du gaz naturel évoluant autour des 3 dollars le MBtu, de nombreux sites éprouvent les plus grandes difficultés à rester rentables. La chute des cours du pétrole a également conduit la plupart des opérateurs à ralentir leurs investissements dans le pétrole de schiste.

Par ailleurs, l’impact du facteur énergétique sur la compétitivité coût de l’industrie est fréquemment surestimé. La baisse du coût de l’électricité pour les clients industriels, longtemps annoncée, ne se vérifie pas dans les faits et 92 % de l’emploi manufacturier est situé dans des secteurs où les dépenses énergétiques représentent moins d’1 % des coûts de production (Houser et Mohan, 2014). Finalement, les 830 000 emplois créés dans l’industrie américaine depuis 2010 n’ont que peu à voir avec « l’effet gaz de schistes ».

La vague de relocalisations n’a pas eu lieu

Autre facteur surestimé : le coût du travail. Les États-Unis ont certes connu une période de modération salariale importante sur les quinze dernières années, plus importante même que celle observée en Allemagne, sans cesse citée en exemple. Certains n’ont d’ailleurs pas hésité à parler des États-Unis comme d’un nouveau pays low-cost, allant jusqu’à prédire un retour massif d’activités manufacturières autrefois délocalisées dans des pays à bas coût de main d’œuvre. Plusieurs grands groupes (Apple, Motorola, etc.) ont annoncé qu’ils allaient rapatrier une partie de leur production sur le territoire américain.

Mais le mouvement de relocalisations reste dans les faits d’une ampleur limitée : la « Reshoring Initiative » table sur 100 000 postes créés grâce aux relocalisations entre 2010 et 2013, ce qui compense à peine les destructions d’emplois liées aux délocalisations intervenues sur la même période. Les obstacles à une telle démarche sont en effet nombreux, comme l’illustre l’exemple du projet d’usine Apple à Phoenix (Arizona) pour la production d’écrans. Confronté à des problèmes de qualité de la part de son partenaire GT Advanced Technologies, le géant californien a été contraint de renoncer à son projet et a transformé ce site de production en data center.

Le rebond de la demande à l’origine de la reprise

En réalité, malgré la baisse des coûts de l’énergie et du travail, la reprise industrielle américaine ne s’explique pas par une amélioration de la compétitivité. Le déficit commercial industriel n’a cessé de se dégrader depuis la fin de la crise, pour atteindre les 630 milliards de dollars en 2015. Hormis l’aéronautique et la pétrochimie, aucun secteur n’échappe à cette réalité.

C’est un phénomène de rattrapage, enclenché par le retour de la demande domestique, qui a alimenté le rebond. Le cas de l’automobile, qui explique à lui seul presque un tiers de la croissance de l’emploi et de la production industrielle entre 2010 et 2015, est particulièrement parlant. Ce secteur a fortement souffert de la crise et la quasi-faillite de General Motors et Chrysler a marqué les esprits. L’intervention des pouvoirs publics, qui ont injecté 80 milliards de dollars pour soutenir les deux constructeurs en difficulté, a été déterminante pour sauver le secteur. Aidé par une politique monétaire très accommodante qui a permis de relancer le crédit et la demande, le secteur a enregistré une reprise fulgurante en sortie de crise.

Mais tout rattrapage a une fin, et le secteur manufacturier est franchement atone depuis deux ans. Les observateurs – en particulier les plus optimistes – vont devoir reconnaître que l’industrie américaine se transforme plus qu’elle ne renaît.

La montée en puissance du Mexique

Les restructurations, auxquelles l’aide fédérale était conditionnée, ont profondément modifié la géographie de l’industrie automobile américaine. De même, la montée en puissance du Mexique depuis les années 2000 a joué un rôle structurant. Cet « hinterland-atelier » américain est devenu une alternative de plus en plus sérieuse à la Chine pour la localisation des activités industrielles, du fait d’une main-d’œuvre peu coûteuse et productive, permettant de réduire les coûts logistiques.

Pays atelier, le Mexique est en train de devenir un concurrent redoutable pour l’attraction de nouveaux sites de production, comme en témoigne l’ouverture de nouvelles usines par trois constructeurs (Nissan, Mazda et Honda) entre 2013 et 2014. Aujourd’hui, le véhicule moyen des grands constructeurs américains incorpore plus de 40 % de contenu mexicain.

La ré-industrialisation par le numérique

Il est probable que la ré-industrialisation américaine, si elle a lieu, se fera à la faveur d’une transformation profonde : celle du passage de l’industrie à l’ère du digital. L’impression 3D, l’exploitation de big data sur les clients, la vie des produits et les fournisseurs, la robotique avancée, la communication avec les équipements de production et les produits… vont permettre de produire en masse des biens de plus en plus personnalisés et de façon toujours plus efficiente, d’anticiper les besoins des clients et les accompagner dans leurs usages. La diffusion rapide du numérique bouleverse donc aussi bien les modes de production que lesbusiness models, de même qu’elle renforce l’imbrication de l’industrie et des services.

Grâce à leur avance incontestée dans le domaine du logiciel et l’intégration des technologies numériques, les États-Unis semblent particulièrement bien préparés pour être à l’avant-garde de cette transformation économique majeure. La domination exercée par les géants du numérique Google, Apple, Facebook, et Amazon, dont la capitalisation boursière est supérieure à celle de l’ensemble des entreprises du CAC 40, symbolise tout le potentiel américain en matière de high-tech. La capacité des industriels américains à mobiliser des ressources matérielles et humaines pour tirer profit de ces grandes transformations sera déterminante.

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