Faut-il avoir peur du revenu universel?

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La probable victoire de Benoît Hamon dimanche prochain ouvrira un long débat sur le revenu universel, qui sera probablement un débat à front renversé. Cette idée d’essence libérale s’est en effet transformée, mois après mois (et sous l’influence de think tank auto-proclamés libéraux comme Générations Libres), en une doctrine socialisante sur laquelle le vainqueur de la primaire devrait buter. Il est dommage, pourtant, de voir, par-delà la subversion dont cette ambition a fait l’objet, un principe d’avenir passé à la trappe.

Les quelques lignes qui suivent se proposent donc de renverser la perspective sur ce sujet.

Le revenu universel existe déjà, mais on ne le sait pas

L’erreur fondamentale (entretenue pour des raisons électorales par Benoît Hamon) consiste à présenter le revenu universel comme une idée radicalement nouvelle. En réalité, le revenu universel existe déjà en France, mais sous une forme injuste et dégradée qui s’appelle la sécurité sociale.

Qu’est-ce que la sécurité sociale, en effet, sinon la garantie d’un revenu de remplacement quels que soient les événements de la vie? La différence entre la sécurité sociale et le revenu universel tient aux conditions inéquitables ou injustes qui affectent la délivrance des prestations de sécurité sociale. Alors que le revenu universel est égalitaire et sûr, la prestation de sécurité sociale est aléatoire et différente selon les individus.

Le débat sur le revenu universel n’est donc pas “disruptif” en soi (pour reprendre un terme à la mode). Sa seule portée concerne le lissage ou non des prestations de sécurité sociale. Voulons-nous conserver une protection sociale “à la tête du client” et profondément déresponsabilisante, ou voulons-nous harmoniser et universaliser effectivement la protection sociale en versant la même somme à chacun pour se protéger contre les aléas de la vie?

Telle est la formulation conceptuelle du débat sur le revenu universel. Sur ce point, lorsque Benoît Hamon a déclaré à plusieurs reprises que le revenu universel était la nouvelle forme de protection sociale, il a repris une thématique très proche des idées libérales. En ce sens, la répétition inlassable du credo selon lequel Hamon serait à la gauche de la gauche paraît méconnaître le fond du dossier.

Comment les “libéraux” ont combattu la transformation de la sécurité sociale en revenu universel

La question du revenu universel est donc limpide, et parfaitement conforme aux postulations libérales. Elle consiste à mettre en place un système de protection sociale par une redistribution égalitaire d’une partie du PIB entre tous les individus, de telle sorte que ceux-ci puissent souscrire aux contrats d’assurance et de protection de leur choix. Le paradoxe de ce débat est d’avoir été littéralement pourri par des influenceurs qui se sont réclamés du libéralisme, et qui ont répandu autant qu’ils l’ont pu une idée contraire au libéralisme lui-même. Leur leit-motiv a consisté à soutenir qu’en aucun cas le revenu universel ne devait se substituer à notre obsolète sécurité sociale.

Parmi les rangs de ces lobbyistes qui ont semé la confusion dans les idées et ont renversé le bon sens, j’ai déjà cité le think tank toxique Générations Libres et ses prétendus experts qui ont osé soutenir que la mise en place d’un revenu universel serait neutre pour les finances publiques. Ce faisant, ils ont endormi la vigilance de l’opinion et préparé la voie au projet tel qu’il est formulé par Benoît Hamon.

Voilà comment des “libéraux” (tous, au demeurant, dépendant à un degré ou à un autre, de la dépense publique) ont justifié sur un ton souvent péremptoire une augmentation de la dépense publique de 400 milliards. Ces apprentis sorciers ont été les meilleurs alliés de l’aile trotskyste ou post-trotskyste du PS. Il faudra bien un jour qu’ils nous expliquent quelles étaient leurs véritables motivations dans ce dossier.

Le corner de Benoît Hamon

Dès lors que des lobbies présentés comme libéraux combattaient ouvertement le remplacement de la sécurité sociale par le revenu universel, il était difficile pour Benoît Hamon de se faire plus royaliste que le roi. D’où ce projet irréaliste consistant à ajouter aux 600 milliards de notre sécurité sociale 400 milliards de dépense publique pour financer le revenu universel: il signe le basculement de la France dans une ère de tyrannie fiscale et de confiscation qui stérilisera pour de nombreuses décennies toute prospérité en France.

Redisons-le, ce projet insane qui constituera une sorte d’apothéose de la désincitation à travailler est d’abord le fruit d’une propagande “libérale”, qu’elle soit de gauche (comme celle émanant du Mouvement Français pour le Revenu de Base) ou de droite. Au demeurant, on retrouve souvent les mêmes “experts”, comme Marc de Basquiat, chez les libéraux de gauche et de droite pour soutenir l’idée sotte selon laquelle un revenu universel s’ajoutant à la sécurité sociale serait neutre pour les finances publiques.

Ces libéraux peuvent se glorifier d’avoir placé le revenu universel et son défenseur Benoît Hamon dans un corner socialisant dont nous devons aujourd’hui nous dépétrer. Alors que Benoît Hamon présente un programme assez ouvert sur une réforme fondamentale de la sécurité sociale, en partie inspiré par les notes de la Fondation Jaurès sur le sujet (bien plus libérales que les élucubrations de Gaspard Koenig), il ne manquera pas d’adversaires au sein du PS pour le sommer d’être moins à droite que les gens qui se présentent comme étant de droite.

Il faut maintenant gérer ce bourbier…

La vraie nature du revenu universel

Sur le fond, le revenu universel part d’une idée simple: une fraction de la richesse collective (entre 15 et 20% du PIB) doit être distribuée à chacun pour assurer une protection positive, selon le principe de l’obligation d’assurance, mais de la liberté d’affiliation. Le revenu universel est donc un système de protection sociale, et surtout pas un outil de lutte contre la pauvreté.

Bien mené, le revenu universel pourrait non seulement rallier une large fraction de l’opinion, mais il est porteur de prospérité. Il rebat en effet de façon vertueuse les cartes de la protection sociale en améliorant les protections tout en diminuant la dépense mutualisée. En ce sens, il est porteur d’avenir et s’imposera tôt ou tard comme une évidence indiscutable.

Il pourrait se traduire de façon simple en expliquant qu’il définit un système de protection sociale fondé sur une solvabilisation de la demande et non de l’offre. Par exemple, au lieu de financer l’offre de soins, le revenu universel consiste à financer la demande de soins. Ce renversement des logiques de protection est au coeur de notre future prospérité.

Remettre les pendules à l’heure

Les apprentis sorciers qui ont prononcé la formule magique du revenu universel sans en comprendre le sens nous font évidemment perdre beaucoup de temps sur la route de la prospérité. Là où il faut desserrer l’étau de la dépense publique pour redonner de la compétitivité à nos entreprises sans nuire au pacte social, les projets politiques glissent selon la pente naturelle de la socialisation accrue des dépenses.

Pourtant, le pire n’est pas inexorable et il est encore possible de promouvoir un revenu universel qui serait porteur d’externalités positives. En revanche, il faudra plus de temps que nécessaire, et plus d’habileté que nous l’espérions.

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2 commentaires sur Faut-il avoir peur du revenu universel?

  1. Votre article est une belle invitation à réfléchir.
    D’abord, il méconnaît le revenu d’existence défendu par l’AIRE (Marc de Basquiat…). Son objet est de rationaliser l’effroyable complexité des minimas sociaux et des prestations familiales. Il ne coûte rien s’il reste au niveau moyen de ceux-ci. En fait, il pourrait coûter un peu si l’on ne veut pas que certains y perdent, car étant « lissé », il sera relativement avantageux pour les défavorisés du système actuel : familles de un seul enfant, 18-25 ans, couples au RSA.
    Ce revenu d’existence ne touche pas à la sécurité sociale, qui est le vrai sujet de votre article. Vous préconisez de subventionner la demande de soins (c’est à dire les cotisations à des assurances librement choisies), et de laisser la libre concurrence assurer l’offre. C’est ce que nous sommes en train de vivre sans l’avoir démocratiquement choisi avec le désengagement de la sécurité sociale, et le développement de mutuelles obligatoires qui se battent (frais commerciaux) sur un marché lucratif (l’usager est incapable de comparer les contrats).
    Le résultat, c’est que l’usager paye les frais de gestion deux fois. 6 milliards côté sécurité sociale, et 6 milliards côté mutuelles. Martin Hirsch dénonce cette situation, et propose d’en revenir à une sécurité sociale qui finance tous les soins nécessaires. Il a raison. Remplacer les prélèvements obligatoires de l’État (impôts) par des prélèvements obligatoires de type assurance n’est certainement pas un progrès. Les assurances ont des ratios « remboursements des sinistres / cotisations » opaques, et particulièrement défavorables à leurs clients.
    Ceci dit, il est vrai que le système actuel est perfectible. Par exemple, la multiplication exagérée des opticiens, des audioprothésistes et des pharmaciens va de pair avec des prix de vente trop élevés. Mais c’est vrai aussi dans d’autres domaines (agences immobilières…). La concurrence n’est pas un remède miracle. La réflexion sur le juste équilibre entre « privé » et « public » mérite mieux qu’une réponse idéologique de principe.
    Léon Régent

    • Ce que vous appelez le revenu d’existence n’est pas le revenu universel, nous en sommes d’accord. S’agissant d’un prétendu désengagement de la sécurité sociale, qui relève du mythe urbain, rappelons que la sécurité sociale remboursait 40% des soins en 1950 et environ 75% aujourd’hui. Ce chiffre ne diminue absolument pas depuis 40 ans maintenant… En revanche, les taux de cotisations augmentent de façon continue, et la part de la sécurité sociale dans le PIB aussi. Il est d’ailleurs le plus élevé du monde, donc… le mythe du désengagement de la sécu, je crois qu’on peut se dispenser de le faire vivre sous perfusion.

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