François Ruffin, faux marxiste, vrai maccarthyste

En 2013, François Ruffin avait rendu hommage à Daniel Mermet, attaqué pour son management brutal et son mépris vis-à-vis des salariés. Il avait alors dénoncé un maccarthysme de gauche chez ceux qui avaient pris la défense des plus faibles. En revanche, il n'a pas hésité, lors de la Fête de l'Humanité, à appeler à la violence physique contre le PDG de Whirlpool qui licencie. On n'en est pas à une contradiction près chez ce fils de cadre de Bonduelle dont la défense binaire du prolétariat est devenue un fonds de commerce.

C'est quand même inédit d'entendre un député de la République inciter publiquement ses concitoyens à mettre le feu à une demeure privée. Pour François Ruffin, cet appel semble évident: il s'agit de punir le méchant capitaliste qui licencie chez Whirlpool. Quelle chance il a, François Ruffin, de vivre dans un monde simple et évident! Il y a les gentils: les ouvriers, les prolétaires, les réfugiés (rebaptisés travailleurs immigrés), à qui il faut tout donner. Et il y a les méchants: les capitalistes, les patrons, les employeurs, à qui il faut tout prendre.

Bienvenue dans le monde des copains-coquins de Ruffin

Ben, évidemment il y a des exceptions pour les copains.

Daniel Mermet, son pote qui le faisait passer à la radio, a droit à un traitement différent. Lorsque des journalistes ont fait connaître les souffrances qu'ils avaient endurées en travaillant avec Mermet, Ruffin a volé à son secours (voir ci-contre) pour expliquer que toute cette souffrance ne pouvait effacer les innombrables bienfaits du producteur de Radio France.

Parmi ces bienfaits, Ruffin ne manque pas de rappeler que Mermet lui a rendu un fier service en l'arrachant à l'anonymat. Dans la bouche de Ruffin, entendons-nous, il ne s'agit pas de dire "Merci Daniel de m'avoir donné une chance", mais plutôt d'expliquer que Mermet donnait "la parole aux damnés de la terre", aux "intellectuels dissidents", et créait une "véritable université populaire" dont Fakir était un élément notable. 

Voilà comment, dans la République des bien-pensants, on se tient la bourre. Tu m'as fait passer à l'antenne, donc je te renvoie l'ascenseur en expliquant que les quelques journalistes que tu as lessivés ne pèsent rien face aux "damnés" à qui tu as donné la parole. 

Erreur chez les bourgeois, vérité chez les bobos. Certaines souffrances au travail sont plus défendables que d'autres. On connaît la musique des donneurs de leçons.

Ruffin passé du côté des lyncheurs

En bon ancien élève d'un lycée chic d'Amiens, Ruffin s'était à ce propos senti obligé de nous infliger une déclaration morale:

Moi qui pratique un journalisme engagé, de lutte, depuis quatorze ans maintenant, jamais je n’ai traité mes adversaires – Gilles de Robien, Bernard Arnault, Jean-Charles Naouri – avec cette violence personnelle, psychiatrisant leur cas, leur découvrant des perversions.

Manifestement, depuis que Ruffin n'est plus journaliste, depuis qu'il est devenu député, la tentation de la violence personnelle a pris possession de lui. Là où le journaliste assurait ne pas nourrir de haine, le député appelle à brûler les maisons, à semer la terreur, dans des proportions pires que celles des adversaires de Mermet. 

S'agissant de ce dernier, Ruffin expliquait que ses adversaires avaient procédé à une "exécution". Le mot était une figure de style. Dans la bouche de Ruffin, le sort promis au patron de Whirlpool n'est guère plus enviable. Mais il ne s'agit plus de figure de style cette fois. 

Non, ni Ruffin ni les Insoumis ne sont marxistes

Certains y verront l'excès propre aux diatribes marxistes-léninistes. Ils ne lui tiendront donc pas rigueur de cette dangereuse outrance morale qui serait durement sanctionnée si elle sortait de la bouche d'un député Front National ou Républicain. On verra dans cette différence de traitement l'autre effet de la partialité intellectuelle imposée par la bien-pensance. Mourir à Auschwitz, c'est monstrueux, mais mourir sur la Kolyma, c'est au fond pour la bonne cause. La mortalité du Goulag, pour tous ces imposteurs du progrès humain, est acceptable, comme la violence au travail imposée par un Mermet était défendable. 

Pourtant, il faut le redire ici, ni Ruffin ni les Insoumis ne sont marxistes. Marx voulait émanciper les travailleurs et fondait sa théorie sur l'idée que le salariat était une aliénation. Les Insoumis, dont Ruffin, pensent au contraire que le salariat est l'horizon indépassable du bonheur. Ils défendent farouchement ce fonds de commerce et seraient marris de voir d'autres formes de travail apparaître où leur venin n'aurait plus cours. 

Au demeurant, ceux qui ont essayé un temps soit peu le travail à la chaîne dans une usine se montrent beaucoup moins affirmatifs sur l'inconvénient qu'il y a à le voir disparaître. Car effectivement il faut nourrir une connaissance purement romantique (et fondamentalement méprisante) du prolétariat pour imaginer que le remplacement progressif du travail posté par d'autres formes professionnelles moins pénibles soit une nuisance. Les vrais prolétaires n'ont aucune nostalgie pour l'aliénation dont ils sont victimes. Cela ne signifie pas qu'ils soient heureux d'être licenciés mais aucun à ma connaissance ne refuserait des métiers moins pénibles. 

Mais, dans ce mépris social occulté par un romantisme controuvé, cette vérité-là n'a pas sa place. Il est plus confortable d'en rester aux vieux mythes sur le monde ouvrier qui n'ont jamais abusé que les gens des beaux quartiers. Les mineurs de fond descendaient à la fosse de père en fils et autres mensonges qui font croire que le métier d'ouvrier salarié rend heureux. 

Là encore, qu'une quantité colossale d'ouvriers du bâtiment choisissent le statut d'auto-entrepreneur, c'est-à-dire de devenir patrons, pour échapper à leur aliénation, plutôt que de mettre le feu à la maison de leur patron qui veut les licencier est une réalité sociologique qui n'est pas entrée dans les logiciels bourgeois de l'imposture prolétariste. Au contraire même, on ne tardera pas à entendre des bien-pensants nous expliquer que ces ouvriers qui deviennent maîtres de leur destin sont des traîtres à leur cause. 

Là encore, redisons-le, le recours au marxisme est ici un prétexte pour maintenir le prolétariat sous surveillance et sous le contrôle d'une bureaucratie syndicale ou politique. Il ne s'agit certainement pas de chercher à l'émanciper.

Le maccarthysme de gauche, on ne pouvait pas mieux dire

On remerciera François Ruffin d'avoir proposé lui-même, dans Fakir, l'expression qui donne la meilleure intelligibilité à sa posture et à celle des Insoumis: celle du maccarthysme de gauche. 

Le sénateur du Wisconsin dénonçait des ennemis imaginaires, présentés comme les vrais ennemis. Quelle jouissance de sortir une mallette vide et de la brandir devant les spots des télévisions, hurlant "j'ai ici les preuves et la liste des coupables".

Bien entendu, cette fièvre paranoïaque ne repose sur aucun substrat idéologique ni aucune présomption de vérité. Il s'agit plutôt de faire profession de dénonciation binaire. Les gentils d'un côté, les méchants de l'autre. Mettez le feu et la vie sera meilleure. La civilisation ne se construit pas, elle se brûle. De McCarthy à Ruffin, la musique n'a pas changé.

Ruffin peut se féliciter (et il a raison d'en profiter) d'avoir face à lui un macronisme intellectuellement vide et une droite aux abonnés absents de la vision idéologique. Pendant ce temps, les départs de feu qu'il allume prospèrent, prospèrent. 

 

La critique de Mermet – pas seulement de son management, mais de sa ligne éditoriale, de ses invités, de son ton – est plus que légitime, nécessaire, comme de toute personne qui exerce un pouvoir, qui occupe une position dans l’espace public.
Les papiers que je lis, en revanche, relèvent moins de l’enquête que de l’exécution, davantage de la vengeance personnelle que du souci de justice pour l’homme et pour son œuvre.
Pour l’homme, mi-ange mi-bête, ou ni ange ni bête, avec ses zones d’ombre, avec ses fautes, avec ses hontes, mais également avec sa lumière et sa gloire : dans ce portrait tout en obscurité, je ne reconnais pas mon patron.
Pour l’œuvre, surtout, car elle existe, tout de même, et on ne saurait compter pour rien cette heure de dissidence qui, chaque jour, a donné la parole aux damnés de la terre, à une classe ouvrière oubliée, méprisée durant ces décennies, cette parenthèse de lucidité qui a ouvert au grand public des intellectuels dissidents, Castoriadis, Lordon, Hazan, ces dix points d’audimat qui ont parfois sorti nos travaux – PLPLLe Plan BFakir, le rassemblement des Glières, etc. – de la confidentialité, cette véritable université populaire qui, chaque jour, a éveillé au monde, à la politique, des milliers d’auditeurs.
Pourquoi tout cela devrait-il s’effacer derrière la souffrance, bien réelle, de quelques salariés ? Pourquoi ce malheur pèserait-il le poids du plomb, et le bonheur délivré, celui de la plume ? Pourquoi la balance serait-elle pareillement truquée ?

Car il ne suffit pas qu’on découvre à Daniel Mermet une tache : il faut maintenant qu’on le résume à cette tache, en une sorte de maccarthysme passé à gauche. Il ne suffit pas qu’on fasse tomber, avec fracas, la statue du Commandeur, il faut maintenant qu’on le traîne dans la boue, que chacun y aille de son petit glaviot sous forme de « commentaire », que l’attaque tourne au lynchage.
Moi qui pratique un journalisme engagé, de lutte, depuis quatorze ans maintenant, jamais je n’ai traité mes adversaires – Gilles de Robien, Bernard Arnault, Jean-Charles Naouri – avec cette violence personnelle, psychiatrisant leur cas, leur découvrant des perversions.

in - Fakir

1 commentaire sur François Ruffin, faux marxiste, vrai maccarthyste

  1. Focaliserait-il l’attention sur des lampistes (ici, le PDG de Whirlpool) afin que l’on ne voit pas les causes réelles des dégradations des conditions de vie de tout un chacun (à 1% près ?).
    Les chefs d’entreprise ne sont pas à blâmer puisque toutes les législations venant de l’U.E. et imposées aux états, vont dans ce sens.
    Même les gouvernements ne font qu’appliquer ces recettes d’ultra-libéralisme contenues dans les traités européens qui ne sont modifiables qu’à l’unanimité.
    On ne peut se battre contre un monstre de la maison duquel on ne veut pas sortir…

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