J’ai passé une soirée avec un parti autonomiste alsacien, et je me suis bien amusé

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Hier soir, le parti autonomiste alsacien Unser Land m’a invité à donner une conférence à Strasbourg sur la démocratie et la moralisation de la vie politique. Comme la soirée m’a plutôt diverti, je me permets d’en faire le récit anecdotique… il est bon que nos amis parisiens (qui lisent assez massivement ce site) découvrent quelques petites réalités dont ils sont trop loin… si loin!

L’étrange exercice équilibriste de rencontrer le mouvement alsacien

Le régionalisme alsacien est un sujet douloureux pour moi (puisque ma conférence est passée, je peux bien le dire maintenant…). J’ai grandi à quelques encablures de l’Allemagne. Ma grand-mère (qui était née en 1899) se souvenait d’avoir vu passé ces bouillonnants voisins deux fois par son jardin. Ils n’avaient pas eu la politesse de lui demander l’autorisation de massacrer son gazon pour faire passer leur char d’assaut, et cette grossièreté l’avait fâchée. Mon grand-père n’a pas passé le cap de l’année 1941 compte tenu de ses mauvaises relations avec eux. Et tout illettrés qu’ils étaient, mon oncle, mon père et mes tantes avaient appris l’allemand sur le tas, au gré des visites amicales que des allumés en vert-de-gris venaient leur rendre de temps à autre à la recherche de tracts de la résistance, d’un proche ou d’un Juif qu’on cachait dans les greniers, ne manquant jamais de pointer le bout de leur fusil dans leur direction. Le fait qu’ils n’étaient même pas adolescents à l’époque ne semblait pas poser de problème majeur à ces militaires que nous sommes sommés de présenter aujourd’hui comme de vieux amis qui font l’Europe du bonheur avec nous.

Compte tenu de cette façon particulière de pratiquer les relations de voisinage, je n’ai pas grandi dans un milieu où il était de bon ton de la jouer copain-copain avec les enfants des envahisseurs, comme si les fantômes n’existaient pas et comme si nous avions la mémoire courte.

J’ai même eu, par ma mère, un parrain né en 1930 à Colmar qui avait fui en Suisse pour ne pas porter l’uniforme que des Feldgendarmes lui avaient apporté avec un billet aller pour le front de l’Est. Le même parrain s’était retrouvé ensuite en Corée avec un uniforme français. Pour moi, l’Alsace que j’ai accepté d’envisager se limitait à ces gamins qui avaient choisi leur camp entre 1940 et 1944. Et ce camp-là, nous savions pourquoi c’était le bon.

C’est vrai que, lors de ma scolarité à l’ENA, j’ai failli tomber dans les pommes à la caisse du Coop de Strasbourg (le jour où je me suis installé dans la capitale alsacienne) où je voulais payer mon bibeleskas aux myrtilles. La petite grand-mère qui faisait la queue devant moi s’est adressée à la caissière dans un patois germanique qui m’a mis au bord de l’apoplexie, et j’ai pris acte qu’il ne fallait pas juger l’Alsace trop hâtivement, parce que, manifestement, ceux qui avaient vécu là entre 1940 et 1944 n’avaient pas tous eu assez honte pour veiller à ne pas être entendu en train de parler allemand dans un lieu public.

J’envie les Français qui ne sont pas étouffés par les névroses familiales construites pendant l’Occupation et si oppressantes qu’elles se transmettent bien fraîches et bien vivantes de génération en génération. Ce doit être agréable une existence où l’on n’a pas froid dans le dos quand un Allemand qui se dit écologiste, ou gauchiste, ou humaniste, vous parle du retour à la nature ou des bienfaits de la pureté. Moi, quand j’entends ces mots, j’ai des cris de douleur et d’angoisse qui me viennent dans la tête. Ces acouphènes ont singulièrement compliqué ma relation avec l’Alsace.

Où je découvre le parti alsacien

Bref… lorsque le parti Unser Land me demande de venir faire une conférence à Strasbourg, je me dis que se présente une belle occasion de forcer ma nature et de faire amende honorable. Je me fais régulièrement allumer pour ma prétendue germanophobie, dont je devrais demander le remboursement par la sécurité sociale. J’ai bien conscience que mes propos sur l’Allemagne me portent autant préjudice que si, à l’inverse, je tressais des couronnes de laurier à Adolf Hitler. En France, expliquer que la Shoah n’est pas le fait des nazis mais des Allemands est aussi dangereux que de soutenir qu’elle n’a jamais existé.

Donc, je me dis, je vais me réconcilier avec mon époque et j’accepte l’invitation. De façon assez sympathique, un responsable du parti vient me voir à Paris pour préparer la conférence. Je fais même effort pour ne pas réagir lorsqu’il m’explique amicalement que l’âge d’or de l’Alsace se situe entre 1870 et 1914. Je me permets juste de l’interroger sur le statut des langues régionales en Allemagne. Et là, il m’explique tout de go qu’il n’existe pas de langue régionale outre-Rhin.

Je reconnais que, malgré toute l’amitié que je puis avoir pour les autonomistes alsaciens, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur leur connaissance réelle de l’Allemagne. Moi qui me souviens de quelques conversations avec des membres de la CSU bavaroise, et même avec des membres du parti bavarois, l’aveuglement des autonomistes alsaciens vis-à-vis de ce qu’est vraiment l’Allemagne m’a fait sourire. Et elle m’a aussi convaincu que la déliquescence de la République, sa décomposition, sont si avancés qu’aujourd’hui tout est bon pour la quitter et justifier qu’on la quitte.

La réforme territoriale au coeur du bouillonnement alsacien

J’arrive donc hier soir dans la salle Léon XIII du foyer universitaire chrétien où a lieu la conférence. L’endroit est plutôt sympathique. Une cinquantaine de personnes remplit la salle. Je comprends que la réunion est un tour de chauffe pour les législatives dans les circonscriptions de Strasbourg. Et assez vite, je mesure l’objet même du débat: l’absorption de l’Alsace dans la région Grand-Est a mis le feu aux poudres. Certains Alsaciens n’ont pas admis de perdre leur identité et commencent à bouillonner pour obtenir l’indépendance ou, en tout cas, l’autonomie de leur région historique.

Un jour, il faudra bien prendre le temps de comprendre ce que François Hollande a fait, et comment il l’a fait, en se lançant dans cette réforme territoriale. La gouvernance Hollande est un véritable cataclysme par le recours systématique aux bombes à retardement. Et on peut bien le dire maintenant: la France a mis des siècles à trouver un équilibre territorial, à stabiliser sa géographie administrative. En quelques semaines, Hollande et ses apprentis sorciers ont sapé cet équilibre en procédant à des redécoupages aveugles et insensés. Le système de copinage généralisé, de connivence institutionnelle que l’ancien Premier Secrétaire du Parti Socialiste a impatrié à l’Elysée commence à faire sentir ses effets.

Ainsi, pour la réforme territoriale, il y a bien eu les copains qui ont sauvé leur peau. C’est le cas de la Bretagne protégée par Jean-Yves Le Drian et Bernard Poignant. Eux ont évité le pire. Et puis il y a eu les autres, ceux qui n’étaient pas assez courtisans ou introduit pour échapper à la règle. Ou ceux qui se sont laissés corrompre, d’une façon ou d’une autre. Les mauvaises langues disent que ce fut le cas en Alsace, où la perspective d’une présidence de région accordée à un Alsacien a permis de panser bien des plaies.

Certes, tactiquement et à très court terme, la méthode allemande a permis de faire passer la réforme sans trop de résistance. Mais c’est à long terme que le désastre apparaîtra: en touchant brutalement aux grands équilibres, François Hollande a ouvert une boîte de Pandore. La réforme territoriale n’a pas simplifié la géographie administrative française. Elle l’a compliquée, et elle coûtera cher. Elle n’a remporté l’adhésion des Français. Elle apparaît juste comme un jeu entre des féodaux qui sont arrogés de nouveaux privilèges sans lien avec l’intérêt général.

À l’usage, nous le paierons cher et, dans l’immédiat, la gouvernance Hollande a nourri le sentiment d’une rupture irréconciliable entre les Français et leurs dirigeants.

Les dégâts d’une présidentielle ratée

À l’issue de ma conférence, j’ai acquis une conviction profonde: le parti autonomiste alsacien Unser Land n’existerait pas si la République fonctionnait normalement. Il a fallu des siècles pour légitimer l’Etat central en France, et il a fallu trois décennies pour relancer les mouvements autonomistes ou régionalistes. Trois décennies de réaction nobiliaire, d’arrogance des élites et d’incompétence dans la gestion.

La présidentielle de 2017 aurait pu, et même aurait dû participer d’un mouvement de redressement. En discutant en petits comités avec des membres de l’assistance, je prends rapidement la mesure du contraire. Un octogénaire sympathique m’explique qu’il voulait voter pour François Fillon, que ces histoires de costume, de montres et autres affaires ne l’intéressent pas. Mais quand même, il n’est plus bien sûr de son choix et, s’il le maintient, on sent bien que le feu sacré est passé.

C’est probablement la leçon que nous pouvons tenir pour acquise aujourd’hui: le quinquennat Hollande laissera des traces profondes dans l’esprit républicain. Il a été un quinquennat de copinage mal vécu. Et le scrutin de mai est déjà un scrutin perdu pour tous les candidats.

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13 commentaires sur J’ai passé une soirée avec un parti autonomiste alsacien, et je me suis bien amusé

  1. “Unser Land n’existerait pas si la République fonctionnait normalement”

    Bien sur, comme les partis politiques qui ont été très puissants avant 1918 dans l’Alsace allemande (il ne faut pas oublier que l’autonomisme alsacien est né du rejet du nationalisme allemand suite à l’annexion de 1871) et dans l’entre deux guerre en France, n’auraient pas existé si ses 2 pays ne s’étaient pas montrés si nationalistes/assimilateurs.

    • Moi-même, je n’aurais pas la moindre envie de m’engager dans l’autonomisme, si la France respectait un peu plus le principe de subsidiarité, avec des territoires cohérents aux compétences réelles.

      Il s’agit avant tout de deux objectifs légitimes :
      – Sauver notre langue régionale et tout ce qui touche au Droit Local d’Alsace-Moselle
      – Arrêter le repli sur la France de notre région, qui a pour conséquence une acculturation et le chômage qui augmente parallèlement à la baisse du nombre de germanophones qui ont la possibilité de travailler outre Rhin

      Aucun autre objectif.

  2. Ça doit vous horrifier d’entendre que “l’âge d’or de l’Alsace se situe entre 1870 et 1914”, mais factuellement, c’est difficile à contre dire :

    – Avancées sociales majeurs (dont la sécurité sociale avec des décennies d’avance sur la France)
    – Aujourd’hui encore le régime local d’assurance maladie d’Alsace-Moselle, est une protection sociale plus juste que le régime général, avec des frais de fonctionnement très bas.
    – Industrialisation, et grosses amélioration économiques alors que ça allait plutôt mal avant 1870.
    – AUTONOMIE politique progressivement acquise. En 1911 l’Alsace-Moselle était devenu un Land autonome, avant que la guerre ne bouleverse une nouvelle fois toutes les avancées acquises.

  3. “j’ai pris acte qu’il ne fallait pas juger l’Alsace trop hâtivement, parce que, manifestement, ceux qui avaient vécu là entre 1940 et 1944 n’avaient pas tous eu assez honte pour veiller à ne pas être entendu en train de parler allemand dans un lieu public”

    C’est moi qui suis au bord de l’apoplexie !!!! .Vous ne manquez pas d’air de la pratique de l’alsacien en l’assimilant à des reste de sympathie de l’annexion de 40 et d’une langue dont on devrait avoir honte ! toute l’alsace parlait alsacien jusque dans les années 70 y compris à Strasbourg. Ce n’est pas lié à l’annexion ! ce n’est pas un vestige d’un amour pour l’occupant dot ils devraient avoir honte ! c’est la même langue qu’en Souabe, dans le Bade Wurtemberg, Bavière, Suisse ; ces pays furent autrefois parfois unis puis désunis…je suis outrée de tant de préjugés et d’ignorance ! l’alsacien n’est pas la langue de l’occupant !

  4. Je suis surpris par ma présentation historique. L’usage d’une langue germanique (l’alémanique) en Alsace ne remonte pas aux occupations allemandes mais au 4e siècle et au recul du limes romain. Pendant la Révolution l’abbé Grégoire à eu l’initiative d’une politique dee francisation à laquelle Napoléon à renoncé très vite. On lui prête “peu importe qu’ils prient en allemand, pourvu qu’ils sabre en Français”. La politique de francisation forcée en 1919 et la volonté, vite abandonnée, de revenir sur le Concordat qui était resté en vigueur après 1871 sont les vraies sources de l’autonomie alsacien d’inspiration démocrate chrétienne. Ce mouvement s’est discrédité dans les années 30 en se laissant financer par l’Allemagne nazie. Beaucoup de ses cadres se sont compromis avec le nazisme durant l’annexion de 1940 à 1945. Unser Land n’est aujourd’hui qu’une résurgence folklorique et douteuse partagée par des militants que beaucoup considèrent comme des marginaux illuminés.
    Quant à la prospérité de l’Alsace entre 1875 et 1916, elle est réelle. L’industrialisation, la place de carrefour de la région et la volonté de l’empire allemand d’en faire une vitrine face à la France ont entraîné une prospérité confortée par l’application des lois sociales bismarkiennes et une université très bien dotée.

    • “Ce mouvement s’est discrédité dans les années 30 en se laissant financer par l’Allemagne nazie. Beaucoup de ses cadres se sont compromis avec le nazisme durant l’annexion de 1940 à 1945”

      C’est loin d’être aussi simple. Vous semblez limiter ce mouvement à la Landespartei de Karl Roos (qui a été écarté à la fois par les électeurs et par les vrais autonomistes dès qu’il a commencé à afficher une sympathie pour le nazisme [et donc à montrer qu’il n’était pas du tout autonomiste]).

      Or l’essentiel de l’autonomisme était dans la Volkspartei (UPR) qui n’a jamais fricoté avec le nazisme.

  5. “Trois décennies de réaction nobiliaire, d’arrogance des élites et d’incompétence dans la gestion.”
    On peut parler d’incompétence si le but recherché était celui de l’intérêt général, mais de génie si ce but est la destruction de la nation au nom de leur idéologie.

    • Certes,

      mais en l’occurrence il s’agissait avant tout de l’idéologie socialiste française qui:

      – voulait punir une région qui ne l’a jamais aimée
      – dans sa démarche nationaliste, cherche à éradiquer toutes les identités qui ne correspondent pas au modèle parisien.

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