J’ai passé une soirée avec les “jeunes natios”, par Sengo

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Sengo est un jeune auteur qui, pour des raisons évidentes, a souhaité garder l’anonymat.

Une soirée chez les jeunes natios

En cette période électorale où le Front National est plus sûr que jamais de sa présence au second tour, il me paraît intéressant de dévoiler les dessous d’un milieu qui ne constitue certes pas le noyau dur de son électorat, mais une source de diffusion idéologique qui sera possiblement le foyer d’un important basculement à venir.

Je précise à titre préliminaire que cette strate particulière parmi les jeunes de 25 à 35 ans de l’électorat inconditionnel du Front National, qu’ils considèrent comme un pis-aller car trop à gauche, fait preuve de la plus grande prudence et de la plus grande discrétion à l’égard de ses opinions et son appartenance à ce genre de groupes ; ce n’est donc qu’après avoir fréquenté un ami durant un an, et après bien des discussions sans filtres ponctuées d’humour au vitriol, qu’il me dévoile son identité idéologique de faf (France Aux Français), ainsi que la place qu’il occupe dans ce réseau occulté. Il me confiera plus tard que l’humour est à leurs yeux le signe le plus évident d’ouverture d’esprit, et que c’est d’abord par ce moyen qu’ils testent leur entourage.

Je suis rapidement présentée à ce que j’appellerais la partie émergée de l’iceberg, ces quelques jeunes agitateurs qui ont renoncé à l’anonymat en recourant largement aux réseaux sociaux, et qui ont au passage sacrifié leur tranquillité, car agressions, procès et menaces de mort font souvent partie de leur quotidien, à tel point qu’ils déménagent régulièrement.

Deux semaines plus tard, je me retrouve invitée à une soirée entre intimes. On me précise avec beaucoup de gentillesse que mes origines métisses ne doivent en rien me mettre mal à l’aise, bien que je serai très minoritaire, et que je suis plus que la bienvenue. Leur rappelant que je ne suis pas du tout politisée mais curieuse de l’expérience, j’accepte sans hésiter. 

A première vue, il s’agit d’une simple soirée entre jeunes comme il en pullule tous les vendredis soirs dans les appartements haussmaniens, où boissons et chips trônent sur une table comme sur un îlot, et finissent rapidement délaissés au fur et à mesure de l’avancée des débats. On observe toutefois qu’il y a une écrasante majorité de jeunes hommes, et que les archétypes vestimentaires dominants sont l’Universitaire de gauche, le Versaillais et le Hipster (n’oublions pas que la genèse de cette mode se trouve entre autres parmi des jeunes groupuscules d’extrême-droite). Deux des trois seules filles de la soirée portent un crucifix autour du cou. Les catégories socio-économiques auxquelles ils appartiennent manifestement ne font qu’attiser davantage ma curiosité et mon désir de me mêler aux discussions, car j’en imagine peu qui se feraient agresser par un Maghrébin près de chez eux, ou traiter de sales babtous au quotidien, ou encore qui se sont « convertis » après les attentats du 13 novembre. Ceux-là donnent leur voix au Front National par choix et non par ultime mécanisme de défense.

Autant dire que je n’ai pas été déçue ; j’entends parler de colonialisme, d’avortement chez les filles, des dernières études scientifiques sur l’existence de races parmi les hommes, de féminisme, etc. J’ai pour ma part rarement vu une pareille concentration de sujets polémiques par mètre carré de parquet, mais le ton paisible et décontracté de la discussion, ainsi que l’amplitude dialectique des débats, du moins chez les hommes, jurent quelque peu avec cette radicalité qui est la marque de fabrique de leurs médias de diffusion.

Je remarque assez vite qu’il y a finalement deux catégories de jeunes fafs : les tradis et les désabusés. Les premiers appartiennent à des familles de vieille aristocratie chrétienne, les seconds, peut-être les plus nombreux, sont devenus les renégats de leur famille de tradition gauchiste (on les repère à leur culture afférente). Ils aspirent pourtant à la même chose : un désir de préservation ethnique et culturelle, et de retrouver la grandeur perdue de leur nation.

Il faut reconnaître que notre génération actuelle a le vertige, face à l’effritement des valeurs de la République, face à cette déstructuration de l’individu devant l’infinité de groupes et de sous-groupes auxquels il peut appartenir dans ce mode anglophone, transparent et sans frontières (car nous ne sommes plus des pays, ni même des peuples, mais avant tout des individus), face à ce raz-de-marée d’informations, vraies et fausses, chaque fois qu’on rallume son smartphone, qui ne nous laisse le temps de « lire qu’avec les yeux ». Le sentiment de dégoût et d’égarement ne disparaitra que le jour où nous saurons quoi en penser. De plus en plus nombreux sont ceux qui dénoncent le « despotisme mou » démocratique, « tyrannie de la majorité » (Tocqueville) qui génère une société centrée à gauche, athée voire islamophile, féministe, émasculée, bâtarde, inculte et illettrée, où la morale populaire a eu raison de la liberté d’expression.

Face à cela il y a ceux qui s’enferment dans une bulle temporelle, en refusent en bloc le mode de vie caractéristique de la génération Y, fait de consommation et de culture de masse (séries anglophones et blockbusters américains, jeux vidéos, réseaux sociaux, etc.), en préférant arborer l’élégance vestimentaire de dandy aristo qui était celle de leurs grands-parents et se plonger dans la culture française qui était la leur. Ils sont peintres, écrivains, conférenciers et s’offrent la vie de bohème de leurs idoles, et le plus grand des luxes, celui de pouvoir sentir le temps s’écouler, avec sérénité.

Il y a ceux au contraire qui vivent pleinement le monde moderne et fondent dans la masse, à la différence qu’ils ont intériorisé ce désir de faire sortir le meilleur d’eux-mêmes et croient en la valeur du travail. Ils partagent tous cette exaspération pour l’assistanat de manière générale, et cette testostérone nietzschéenne : ils ne sont sensibles qu’`à la « morale des forts ».

Il y a enfin ceux qui vivent ouvertement leur patriotisme en militant à l’Action française, les agitateurs d’idées, qui proposent de repenser la France autrement, et de convertir les masses populaires. Le plus souvent, chacun est bien sûr une combinaison des trois…

Quel sont les points de réconciliation pour les jeunes natios ?

Le jeune natio cherche avant tout à sortir de cette aporie socratique qui nous paralyse à coups de surinformation et de principes moraux. L’un d’entre eux m’explique qu’il revendique avant tout le droit de faire des amalgames (un des principaux gros mots actuels) au nom de l’efficacité, donc la liberté de commettre délibérément des erreurs judiciaires pourvu qu’il y ait moins de coupables impunis, en somme il souhaite remplacer le déontologisme kantien par du conséquentialisme pragmatique.

La jeunesse faf semble posséder le monopole de la connaissance de l’Histoire de France et des grands auteurs français des XIX et XXe siècles à l’intérieur de sa génération, et se sert souvent de sa belle maîtrise da langue française comme d’un argument idéologique à part entière face à ses détracteurs. Leur désir de retrouver la nation française dans l’état dans lequel leurs grands-parents, dont ils veulent être les dignes enfants, l’ont laissée marque une certaine scission générationnelle souvent incomprise. Ils aspirent à être un peuple uni sous un régime autoritaire dirigé par un chef charismatique, où toutes les communautés seraient dissoutes comme autant de grumeaux qui en bloquaient les rouages.

En les entendant, on retrouve un peu cette idée d’« homme nouveau » du fascisme italien, vertueux et sans aspérité, pour être une brique solide de l’édifice. 

Et effectivement, tout est au masculin. Les filles, en quantité homéopathique dans ce genre de milieux, méritent toutefois qu’on s’y attarde un peu. J’ai eu dès le début le sentiment d’avoir été happée par leur militantisme qui semble un peu plus laborieux, car elles dissimulent souvent leur appartenance aux réseaux d’extrême-droite, au profit d’une alternative au féminisme tel qu’il nous est proposé.

Ce néo-féminisme s’y oppose en tous points : si les garçons s’affairent à repenser la nation, discuter de leur dernière relecture de l’Enquête sur la monarchie de Charles Maurras, ou passer Soral au crible, elles semblent se préoccuper en premier lieu de ce qui serait attendu d’elles, de leur droit à la féminité et revendiquent l’importance de la maternité dans leur existence, l’importance de la tâche qui leur incombe de veiller au confort du foyer, qui est le pilier d’une nation stable. Les liens sacrés du mariage sont un garant nécessaire et suffisant pour qu’elles fassent le sacrifice de leurs meilleures années auprès de ceux qu’elle aime.

De manière plus intéressante, elles semblent vouloir rendre à la société sa masculinité d’antan, car elle a été ravie par le désir des féministes de faire disparaître les inégalités biologiques, d’une part en trichant grâce à la science, d’autre part en exigeant des hommes qu’ils aient la décence de réduire leurs libertés et céder de leur territoire.

En conclusion

La « fachosphère » est un univers particulièrement vaste, et il existe autant de nuances à ces différents groupes que de motivations pour ceux qui décident de l’adopter. Je n’ai pu décrire ici qu’un échantillon bien spécifique, celui des jeunes intellectuels, certes capables entre eux de faire preuve de nuance mais qui ont pour vocation d’être des diffuseurs d’idées, des foyers d’ondes sismiques qui ont le pouvoir de susciter des réactions en chaîne sur Internet telles que « de toute façon je touche pas à une fille qui vient de l’extérieur de l’Europe, c’est sale ». Si la compagnie des prosélytes peut être agréable, je craindrais pour ma peau à l’idée de croiser leurs adeptes dans la rue à deux heures du matin, car de l’anti-sionisme et l’anti-immigration entraînent rarement des marches pacifistes…     

Le vote croissant des jeunes pour le Front National ne peut à mon avis être uniquement le résultat de l’évolution de son programme : il n’est que la partie visible d’un mode de vie à part entière qui est le produit d’une crise bien plus profonde et d’un désir de rupture souterrain d’une amplitude pour l’instant difficile à mesurer. Un phénomène à mon sens non pas national mais plus largement européen, que toutes les classes politiques actuelles auraient bien tort de négliger.

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