La France en lévitation au-dessus du gouffre

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Production manufacturière en baisse en octobre, absence de création d’emploi au 3ème trimestre ; les choryphées et thuriféraires du déclin reviennent en force. Les fissures pré-insurrectionnelles ne débouchent pas encore en l’absence de catalyseur, mais la chute -comme dans Camus- semble inexorable.

Déclinistes et déclinologues font florès dans les médias, mettant en exergue l’hédonisme libertaire de Michel Onfray, ou les théories contestées d’Eric Zemmour. Pourtant, la notion de déclin n’est ni nouvelle ni française (le déclin nietzschéen de l’esprit, ou le déclin de l’occident -selon Oswald Spengler- qui a généré des dictatures) et l’histoire risque de bégayer.

Les facteurs exogènes, qui étaient favorables à la croissance, se retournent:

* L’économie est artificiellement dopée par les taux bas et le Quantitative Easing à rallonge de la BCE. Mais les USA vont remonter leurs taux, à partir de décembre probablement. Cela devrait maintenir l’euro assez bas pour favoriser les exportations. Or, le déficit commercial français, qui s’était résorbé un peu, reste abyssal (9,7Md€ au 3ème trimestre 2015). Les USA sont même passés devant la France comme premier partenaire de l’Allemagne.

* Les taux bas devraient motiver à fuir les obligations d’Etat (le mouvement a commencé) pour investir dans les actions. Or le CAC montre de nouveaux signes de fébrilité en décembre (la BCE a pris des mesures, mais inférieures à certaines anticipations).

* En pratique, nous sommes dans une trappe à liquidité : la BCE a beau réinjecter à doses allopathiques des liquidités, celles-ci ne sont pas réinvesties, faute de confiance, mais au contraire thésaurisées. Le monétarisme serait mort selon James Galbraith.

* Les matières premières sont historiquement basses (le baril WTI atteignant les 40$ seulement), mais cela aggrave le réchauffement climatique.

* La croissance a été mondiale, portée par les BRICS. Mais elle s’essouffle, comme au Brésil, en Argentine (tous deux en récession), ou en Chine (officiellement +6% de PIB en 2016, mais plus proche de zéro officieusement, « disparitions » de dirigeants, risque sur l’immobilier et fébrilité boursière à Shanghaï).

* Le djihad (جهاد) de la ceinture de feu islamique (conflits en Syrie, Lybie, Mali, Egypte, Palestine, Irak, Afghanistan, Yemen,…) se propage au monde (Russie versus Turquie, USA, Chine avec les Ouïghours,…). La baisse du baril voulue par l’Arabie Saoudite – pour contrer le retour sur ce marché de l’Iran- va aussi se traduire par une déstabilisation des pays exportateurs (Vénézuela, Nigéria, Russie,…).

Un déclin français protéiforme:

* Nous sommes au 58ème trimestre d’affilé de repli de l’industrie française (source INSEE), du fait des contraintes fiscalo-administrées. Par phénomène d’hystérésis, quand on veut regagner le terrain perdu, on arrive à un point plus bas, car il faut reconstituer la filière alors que d’autres sont devenus plus compétitifs entretemps.

* L’atonie économique française entraîne exceptionnellement des avantages, comme la baisse de notre part des dépenses européennes. Mais pour l’essentiel, les déficits publics depuis 40 ans de suite, sans sanction du marché (faiblesse aggravée des taux des emprunts d’Etat) ne sont rendus possibles que grâce à la complicité des instances européennes. Leur tolérance à l’égard des déficits de la France et son absence de réforme véritable ne se retrouve pas dans les autres pays du « club med ». Sans aller jusqu’à la concussion qui relève du pénal, on peut se demander s’il n’y a pas de renvoi d’ascenseur, façon prévarication chez le Commissaire européen en charge: Passe-moi la rhubarbe je te passe le séné*.

* La crise s’est prolongée au-delà des 30 piteuses, expression mise en exergue par Nicolas Baverez, en symétrie des 30 glorieuses de Jean Fourastié, ancien commissaire contrôleur des assurances.

* La France ne tient plus que par la protection de l’Europe, via le bouclier de l’euro contre les spéculateurs. J.C. Juncker a expliqué que l’euro saute si Schengen saute. Or l’Europe de la libre circulation des biens et des personnes est justement menacée via la tentation de suspendre Schengen (porosité des flux migratoires devenus ingérables).

* Le déclin financier est caché (les comptes font apparaître de fortes plus-values grâce à la faiblesse des taux). En fait, l’explosion de la dette publique (Etat plus protection sociale, sans compter les hors bilan) ne sera plus re-finançable à la première hausse de taux. Les agences de notation, qui semblent rouler en regardant dans le rétroviseur, en sont encore à AA, mais challengeront cette note l’année prochaine.

* Socialement, la croissance du chômage est désespérément linéaire, par-delà l’alternance politique, de plus de 200 000 par an.

* Politiquement, les partis non conformistes, extrêmes, populistes représentent la majorité des suffrages.

* La montée du terrorisme pourrait coûter 0,1% de PIB (soit à peine 1,4% de croissance en 2016). La guerre des religions a passé la vitesse supérieure avec l’entrée unilatérale en guerre de la France contre certains terroristes, alors que la politique française était dans l’ouverture sociétale, voire permissive. Cette guerre se déploie dans une région complexe qui nous dépasse (liens de nos partenaires commerciaux Saoudiens et Qatari avec les frères musulmans ou les salafistes, liens des Chiites avec des milices en Irak et en Syrie, Yémen déchiré, « confrontation de la mort » des Peshmergas contre la Turquie, retour de la guerre froide par la Russie contre l’Occident,…). Depuis le temps du protectorat français de 1920 au Levant, on sait que les Français avaient bien été accueillis au Liban par les Maronites, mais rejetés en Syrie.

Un sursaut est-il possible ?

Notre civilisation peut disparaître comme les autres. Paris peut devenir une simple ville touristique comme Rome. Alors, comment passer du gai déclin à du Guesclin** ? Il faut sortir de la pensée unique et de son solipsisme (« think outside the box » comme disent les anglophones). Faute de pouvoir réformer, le salut viendrait-il d’une révolution ? Edgar Faure disait que la France est toujours en avance d’une révolution, car en retard d’une réforme.

De doux rêveurs avaient signé le manifeste Russell-Einstein*** en 1955, prônant la paix plutôt que la prolifération nucléaire. Il faudrait aujourd’hui relancer les échanges face à la généralisation des conflits et des barbelés, ce qui supposerait de refonder l’Europe.

Le Royaume–Uni s’est effondré après-guerre, passant du premier empire mondial, à l’homme malade de l’Europe dans les années 1970. Certes, le pétrole de la mer du Nord a aidé, mais c’est surtout la restructuration drastique (parfois violente****) qui explique le regain du RU, même au prix de l’Etat providence. Mais en France, à part Jean Giono autrefois*****, qui croit au Regain ?

*Molière dans L’amour médecin : « passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné » (et non pas la salade comme l’a dit un ancien Président de la République).

**Connétable (comes stabuli) de Charles V, de fait chef des armées et libérateur de la France. Le «dogue noir de Brocéliande» est donc un prédécesseur de Le Drian, également breton.

*** Même si Albert Einstein est plus connu comme découvreur de la relativité (Quoiqu’Henri Poincaré l’avait décelée juste avant, en contemplant la transformation d’Hendrik Lorentz).

****Christie’s organise la vente des biens de Lady Margareth Thatcher.

*****Repris en film par Marcel Pagnol

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