La France va-t-elle manquer de carburant ?

Désormais pleinement engagés dans la lutte contre le projet de loi Travail, les salariés et les syndicats de l’industrie pétrolière remettent en cause l’approvisionnement de la France en carburants. S’en remettant à la méthode Coué, comme il en a de plus en plus l’habitude, le gouvernement se veut rassurant. La mobilisation contre son texte prend pourtant une ampleur qui devrait l’inquiéter.

Des installations pétrolières très perturbées

La CGT Pétrole se félicite du succès de la grève lancée contre le projet de loi El Khomri : « Six raffineries sur les huit que compte le territoire national sont concernées par des mouvements de grève partiels ou totaux. Seules les raffineries Exxon Mobbil de Notre-Dame-de-Gravenchon et de Fos-sur-Mer ne le sont pas encore mais il faut s’attendre à ce que les salariés de ces deux sites suivent rapidement ceux des sites déjà en grève ». Dans les usines en grève, l’arrêt de la production a été décrété pour une semaine au moins. Etant donné le temps nécessaire au redémarrage de l’appareil de raffinage, les sites en question ne devraient donc rien produire, ou peu, pendant les dix prochains jours. Pour la suite, tout dépendra des décisions prises par les salariés.

A ces perturbations importantes de la production des carburants s’ajoutent celles, non moins importantes, de leur circuit de distribution. « Des dizaines de dépôts pétroliers sont bloqués chaque jour quelques heures. Ces actions, qui sont différentes des grèves qui ont lieu dans le raffinage, sont surtout organisées par des collectifs locaux de mobilisation contre le texte gouvernemental » explique la CGT Pétrole, qui poursuit : « Sur les 180 dépôts de carburant du territoire, il est difficile d’évaluer précisément le nombre de site concernés mais ils sont nombreux. Les routiers participent d’ailleurs largement à ces blocages. » Pour la CGT Pétrole, les choses sont claires : « Nous sommes déterminés à obtenir le retrait pur et simple de ce projet de loi ! »

Au final, comme en témoignent les nombreux articles de presse consacrés à ce sujet, ces grèves dans les raffineries et ces blocages de dépôts perturbent largement l’approvisionnement du pays en essence et en diesel. Jusqu’à présent, la pénurie touche notamment l’Ouest de la France mais, peu à peu, elle se propage vers les régions intérieures. Dans de nombreux endroits, la semaine qui vient s’annonce chaotique.

Pour le gouvernement, tout va bien

Face à cette situation, le gouvernement affiche sa sérénité. Hier, Alain Vidalies, le secrétaire d’Etat aux Transports, était partout : RTL, Europe 1, France 2, et il s’est voulu rassurant : « Dans le pire des cas, dans les agglomérations les plus touchées, il reste encore 60 % des stations qui fonctionnent, donc, on ne peut pas parler de pénurie » ou encore : « Il n’y aura pas de pénurie. Une station sur cinq seulement est en difficulté ». Le secrétaire d’Etat a en outre souligné que le manque de carburant dans les stations-service était généralement moins la conséquence du mouvement de grève et de blocages que de la ruée des automobilistes vers les pompes. Les esprits chagrins noteront, certes, qu’en réalité, la seconde n’est qu’une conséquence du premier.

Tout aussi optimiste que son secrétaire d’Etat, Manuel Valls s’est exprimé, d’Israël, sur la situation intérieure française. Visiblement au plus près du terrain, le Premier ministre s’est montré sûr de lui et ferme : « Nous maîtrisons pleinement la situation, je pense qu’un certain nombre de raffineries ou de dépôts qui étaient bloqués sont débloqués ou vont l’être. » Il a rajouté : « Nous sommes très déterminés à ce qu’il n’y ait aucune pénurie en France. » Face à tant de maîtrise et de détermination, c’est sans crainte et l’esprit léger que le petit peuple de France peut donc s’en retourner à ses ouvrages. Le message officiel qu’il fallait retenir hier était définitivement le suivant : contrairement aux apparences, tout va très bien. La France s’en ennuierait presque…

Une situation hors de contrôle ?

Au-delà de leurs forfanteries, les responsables de l’exécutif laissent pourtant entendre qu’ils contrôlent moins les choses qu’ils ne veulent bien le dire. Ainsi, en évoquant le recours à la force afin de débloquer les dépôts et les raffineries, Manuel Valls a non seulement étalé sa méconnaissance du dossier – les raffineries n’étant pas bloquées mais en grève – mais il a également démontré que l’heure est à la fébrilité. Cherchant à tout prix à cajoler les Français, M. Vidalies a rappelé que la France dispose de « stocks stratégiques auxquels nous n’avons pas touché pour l’instant et qui permettent à la France d’avoir plusieurs semaines, de nombreuses semaines de consommation devant elles ». Le gouvernement en serait-il vraiment à penser à puiser dans ces stocks ?

La CGT Pétrole s’insurge contre ces tentatives gouvernementales de contourner, voire de soumettre le mouvement de grève et de blocages dans les installations pétrolières : « Les réquisitions de salariés des raffineries ont été déclarées illégales en 2010. Un gouvernement socialiste osera-t-il y recourir ? Quoiqu’il en soit, nous nous tenons prêts à lutter, sur le terrain juridique, contre d’éventuelles réquisitions. » En ce qui concerne les dépôts pétroliers, les déblocages par la force sont, a priori, plus faciles à mettre en oeuvre. Néanmoins, étant donné que les forces de l’ordre sont actuellement mobilisées sur de nombreux terrains, il est loin d’être évident qu’elles puissent durablement empêcher que les dépôts débloqués soient de nouveau bloqués.

Pour les syndicats de l’industrie pétrolière, les perturbations du circuit d’approvisionnement du pays en carburants constituent une nouvelle étape dans la radicalisation de la mobilisation contre le projet de loi El Khomri : « Les autres secteurs de l’économie doivent nous rejoindre dans la grève reconductible » appelle la CGT Pétrole. Quand les réservoirs seront à sec, il sera en tout cas plus difficile d’aller au travail…

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