La loi El-Khomri est-elle la goutte d’eau que la gauche conservatrice attendait?

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La loi El-Khomri permettra-t-elle à la gauche conservatrice de cristalliser les mécontentements qu’elle tente d’agréger depuis longtemps et de remporter l’ultime victoire dont elle rêve depuis l’arrivée de François Hollande au pouvoir? La semaine qui vient donnera un éclairage crucial sur cette question qui traverse la majorité présidentielle depuis 2012.

La loi El-Khomri, repoussoir de la gauche étatiste

On s’amusera tout particulièrement, dans la foulée de la loi El-Khomri, à lire les réactions de la FSU, syndicat communiste bien connu de l’Education Nationale, entièrement dédié à la défense des avantages enseignants et qui ne comporte pas une seule adhésion d’un salarié du privé. La FSU est logiquement partie en guerre contre une réforme du code du travail qui ne la concerne pas, à laquelle elle ne comprend goutte, et pour laquelle elle n’a pas la moindre représentativité.

On lira en particulier avec hilarité ces propos de Bernadette Groison, secrétaire générale momifiée de la FSU:

« Nous, ce que nous dénonçons dans cette loi, c’est un recul des droits pour nombre des salariés, explique Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU : il y a la question des indemnités prud’homales, donc les critères de licenciements. Mais aussi un certain nombre d’articles sur la formation professionnelle, qui nous inquiètent particulièrement aussi à la FSU. »

C’est bien connu! les enseignants que représente la FSU sont tous menacés de prud’hommes, de licenciements, et de toutes ces choses inapplicables ou presque au statut des fonctionnaires! En ce sens, la FSU trouve auprès de FO, très représentée dans la fonction publique, et de la CGT, où les fédérations du public et des cheminots sont toutes puissantes, un soutien d’autant plus fort que l’impact de ces syndicats dans le secteur privé est faible.

Au contraire, les syndicats où les salariés du privé sont majoritaires (CFDT, CFTC, CGC) se situent sur une ligne réformiste. Cherchez l’erreur.

La loi El-Khomri est-elle une insulte à la gauche?

Pour expliquer cette mobilisation hors du commun, beaucoup ont argué de « l’insulte » que cette loi représenterait pour la gauche et pour ses valeurs. Une fois de plus, l’argumentation présentée par la gauche conservatrice ne relève pas du registre rationnel, ni de l’examen raisonné des faits, mais il se place dans le registre de l’émotion et du sentiment (on retrouve la même chose sur les migrants). Dans ce type d’argumentation bien connu, l’objet n’est pas de montrer que l’argumentation adverse n’est pas juste, il consiste à se placer dans le registre de l’offense, de l’offensive et, à rebours, de la défense et de la défensive.

Sur ce point, tous les arguments sont bons pour biaiser la présentation des faits et procéder par allusion, par assimilation, par approximation, et non par démonstration. Ainsi, beaucoup de pourfendeurs de la loi ont affirmé que ce qui était rendu possible par des accords majoritaires négociés au sein de chaque entreprise devenait une norme accessible à tous. Que, de fait, les petites entreprises soient sorties de cette comptabilité, que la signature des accords soit rendue très parcimonieuse par une règle de majorité à 50% et non à 30% n’est plus ici ni présenté ni réfléchi. Le seul fait de rendre possible une réalité, sous réserve de respecter la fameuse démocratie sociale, devient une attaque insupportable contre le progrès humain.

Et tant pis si, dans certaines entreprises, une majorité de salariés souhaite échapper à la règle légale. La démocratie sociale n’est acceptable que dans la mesure où elle va dans le sens qu’on lui prête. En revanche, qu’elle débouche sur des constats opposés aux croyances plus ou moins naïves de la gauche conservatrice, et elle devient alors un attrape-nigaud qu’il faut dénoncer.

La loi El-Khomri et le combat des jacobins

En réalité, la lutte qui se joue n’oppose pas les libéraux et les socialistes, mais bien les Jacobins et les Girondins.

D’un côté, de gauche comme de droite, on trouve le pêle-mêle de ceux qui croient à la loi et se méfient de toutes les diversions qui peuvent brouiller les pistes. Une loi qui propose de déroger à la loi par accord d’entreprise, et peut-être, à la limite, de branches, est forcément une mauvaise loi, une loi dangereuse, une loi scélérate qui risque de bouleverser un ordre social tenu par le gouvernement. La gauche conservatrice ne dit pas autre chose lorsqu’elle explique que l’art de la négociation en entreprise est d’abord un art de la subordination des salariés aux employeurs.

De l’autre côté, on trouve le pêle-mêle des « libéraux » girondins qui pensent qu’une infinité de normes définies au niveau local vaut mieux qu’une seule norme imposée au niveau national par le gouvernement ou le Parlement. Pourvu qu’il existe un minimum plancher pour tous, il revient à chacun, ensuite, de choisir ce qui est le mieux pour lui.

C’est ce combat-là auquel nous assistons, et la France donne, comme en 1789, le splendide spectacle d’un pays malade de ses lois, de ses normes, de ses réglementations, et qui leur accorde une importance quasi-fétichiste.

La loi El-Khomri, goutte d’eau du vase?

Reste à savoir qui remportera ce conflit qui n’est ni neuf ni surprenant. Il dure depuis des siècles et touche au plus profond du désarroi français.

Plus que jamais peut-être, son issue dépend du bon vouloir des acteurs qui en sont parties prenantes. Que Manuel Valls propose un texte final qui ne soit pas la copie conforme des souhaits exprimés par la CFDT et le front réformiste basculera du côté de la contestation. Il ne restera plus au Premier Ministre qu’à remballer sa marchandise dans la R16 et à chercher de nouveaux preneurs, dans une vie future.

Qu’au contraire il transige avec sa vision et ses principes, qu’au besoin il vide la loi de ses aspérités les plus gênantes pour passer en douceur, et le tour sera joué.

Plus la France est en crise, et plus son destin se joue sur un coup de dés. Les époques de déconstruction proclament toujours le retour en force des actions individuelles et le déclin de l’action collective, le triomphe du hasard et la défaite des prévisions. C’est bien à ce jeu-là que nous assistons: la gauche conservatrice veut la mort de Valls et de ses horribles projets, mais il suffira d’un coup de dés pour qu’elle triomphe ou qu’elle périsse.

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