Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

Temps de lecture : 4 minutes

Cet article a été lu 1790 fois

La démocratie libérale, devenue démocratie censitaire sans qu’on y prenne garde, serait malade, et on veut bien le croire. Certains ont vu, dans l’élection de Trump, un symptôme de cette maladie et n’hésitent pas à expliquer que le nouveau président des États-Unis met en danger un système politique merveilleux. À l’usage, c’est pourtant le contraire qui prend forme: Trump est élu en réaction à une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel.

L’émergence d’une démocratie censitaire

Dans la pratique, les élections présidentielles américaines ont prouvé que la fameuse démocratie en Amérique tant adulée des tocquevilliens n’est plus qu’une illusion ou une mise en scène. Elle a cédé la place à une démocratie censitaire, c’est-à-dire fondée sur des barrières à l’entrée des mandats.

Il suffisait de lire le casting pour en dresser le constat. Du côté des démocrates, l’épouse d’un ancien Président s’est imposée. Du côté des républicains, on comptait, lors de la primaire, le fils et le frère de deux anciens Présidents. Jamais les Américains n’avaient été confrontés à un si faible renouvellement de la caste politique, et à des barrières financières aussi importantes dans la campagne.

On se gaussera d’ailleurs des théories laborieuses sur Hillary candidate des pauvres, qui fleurissent dans les journaux de gauche. Si la campagne, dans sa globalité, a coûté plus de 3 milliards$, elle a coûté plus précisément 400 millions de dollars à Hillary Clinton, soit plus cher que celle de Donald Trump. Lorsque des montants pareils sont atteints, on voit bien que la politique n’est plus ouverte à tous les citoyens de façon identique…

La démocratie censitaire en France

En France, le plafonnement des dépenses de campagne empêche d’atteindre des montants aussi élevés. Toutefois, la sélection à l’entrée existe sous d’autres formes, qui ont le même effet: l’accès aux mandats n’est pas ouvert à tous uniformément, et suppose d’appartenir à une caste qui défend ses intérêts de classe.

La caste à la française ne repose pas seulement sur la fortune. Elle intègre la reconnaissance par les grandes écoles et le respect d’un parcours d’élu. Les règles du jeu sont différentes, mais le parrainage par 500 élus pour être candidat à la présidentielle constitue une sorte de garde-fou pour éliminer les hurluberlus qui menaceraient l’équilibre du système.

Bref, tous les Français ont le droit de vote (une fois tous les cinq ans pour les mandats nationaux), mais ils n’ont pas la même chance de devenir députés ou sénateurs, ou présidents de la République. L’expérience montre que les partis politiques n’effectuent pas le tri de leur investiture sur la compétence, mais de préférence sur d’autres critères, dont l’appartenance fidèle à la nomenklatura.

Les conséquences de la démocratie censitaire

Ces barrières à l’entrée des mandats expliquent les profonds déséquilibres dans la composition socio-professionnelle de la représentation nationale. En France, on compte à peine une poignée d’employés et d’ouvriers parmi les 577 députés, alors que ceux-ci représentent la moitié de la population active. En revanche, on trouve plus de 70 enseignants ou assimilés, 14 permanents politiques, 30 fonctionnaires des grands corps de l’Etat, plus de 60 autres fonctionnaires, 13 cadres d’entreprises publiques, 54 pensionnés et retraités civils. Plus du tiers de l’Assemblée Nationale est composé de ces gens liés par des points de vue proches.

Encore le décompte est-il faussé par des arrangements avec le siècle. Par exemple, Daniel Vaillant, qui est un professionnel de la politique, est renseigné comme agent technique. Dans les cadres du secteur privé (ou présentés comme tels par l’Assemblée), des noms nous défrisent les moustaches: Claude Bartolone, Henri Emmanuelli, Karine Berger, Benoît Hamon, Patrick Balkany, Eric Woerth, dont la connaissance des entreprises semble très fictive.

En réalité, très peu d’élus ont effectué un véritable passage en entreprise, alors que l’une de leurs principales missions consiste pourtant à réglementer le secteur privé. On voit bien comment, ici, la démocratie censitaire est à l’origine des maux qui la tuent: faible représentativité de l’Assemblée, hypertrophie réglementaire pour les entreprises, lois mal ficelées et impossibles à appliquer faute d’être adoptées par des gens qui comprennent réellement les problèmes qu’ils prétendent régler.

Le populisme, cette maladie sénile de la démocratie censitaire

Face à la dérive de la démocratie libérale qui s’est transformée en démocratie censitaire, les peuples, malgré leur grande sagesse, n’ont plus guère d’autre choix que d’adopter les grands moyens. Encore le font-ils avec prudence puisqu’ils multiplient les avertissements avant de passer à l’acte.

Ces grands moyens s’appellent le populisme, c’est-à-dire le recours à des forces politiques dont le principal discours repose sur le grand remplacement des élites sortantes par de nouvelles élites. Sur ce point, on a bien tort de présenter les mouvements populistes comme des forces qui rejettent les élites. En réalité, les populistes ne les rejettent, ils veulent seulement les renouveler et les remplacer.

L’accusation de populisme de la part des élites sortantes constitue donc une stigmatisation facile, mais maladroite, dans la mesure où elle mésinterprète la vraie nature des mouvements populistes.

Réinventer la démocratie libérale

Face à cette folie qu’est la réaction nobiliaire devant la montée du populisme, il devient urgent que les authentiques libéraux (pas ceux qui prônent une mise de la démocratie sous la tutelle des élites) réinventent la démocratie libérale. La seule alternative durable à un remplacement des élites par d’autres élites… qui se comporteront inéluctablement de la même façon lorsqu’elles arriveront au pouvoir tient en effet à une nouvelle donne…

Pour ce faire, il faut réinventer des modèles de gouvernance, comme la mise en place de la transitivité des mandats, où l’administration numérique…

Le chemin sera long, et restera à réinventer.

print

A propos Éric Verhaeghe 148 Articles
Fondateur de Tripalio, auteur.
Contact: Twitter

1 commentaire sur Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Lire les articles précédents :
France TV/Bygmalion : la QPC de dernière minute dénoncée par le procureur

L'article reproduit ci-dessous provient du site de la CGC des Médias.   C’est à peine un quart d’heure avant que...

Fermer