Pourquoi l’échec des universités technologiques?

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Cet article est écrit par Jean-François Cervel, ancien inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche.

Le feuilleton de la réforme de l’Ecole Polytechnique et, à travers le cas de cette école prestigieuse, de l’évolution du dispositif français des écoles d’ingénieurs, vient de connaître un nouvel épisode avec les déclarations de Monsieur Bernard Attali dans le journal Les Echos ( 21 Mai ) et le rapport de Monsieur le sénateur Berson sur le projet Paris-Saclay. Quand s’arrêtera-t-il ? Comme toutes les grandes séries, il a sans doute encore de beaux jours devant lui ! Les péripéties qui ont marqué les dernières décennies témoignent en ce sens….

Une brève histoire des universités technologiques

Sans prétendre en aucune manière à l’exhaustivité on peut rappeler quelques épisodes passés en ne remontant qu’aux années 90 du siècle dernier.
En 1988, Monsieur Roger Fauroux, alors ministre de l’industrie, avait fort justement mis l’accent dans son programme d’action à la tête de ce ministère, sur la qualité des ressources humaines pour l’industrie. Il avait lancé à ce titre quelques initiatives fortes parmi lesquelles :
-donner un statut d’établissements publics aux écoles des mines qui jusque là étaient gérés en régie directe par son ministère et créer une sixième école des mines ( qui sera implantée à Albi en raison de la fermeture des mines de Carmaux….) ;
-développer le réseau des centres de l’ENSAM en créant notamment un centre franco-allemand ;
-développer l’apprentissage industriel qui était alors moribond ;
-créer une université technologique de Paris en regroupant l’école polytechnique et ses écoles d’application.
Cette dernière initiative tourna assez vite court en raison notamment de l’opposition du ministère de l’éducation nationale qui s’évertua, dans les années qui suivirent, à créer de nouvelles formations qui avaient pour objectif de concurrencer les diplômes d’ingénieurs ( magistères, projets de diplômes à Bac +6…).
L’idée fut néanmoins reprise dans les années suivantes, avec le projet Paris-Tech qui avait pour ambition de regrouper une dizaine d’écoles d’ingénieurs parmi les plus importantes afin notamment d’affirmer leur visibilité internationale. Malgré des avancées significatives avec la création d’un pôle de recherche et d’enseignement supérieur à statut d’EPCS, ce grand projet se heurta à de multiples difficultés et oppositions tant internes qu’externes qui ont finalement abouti à sa disparition. L’absence de volonté interministérielle est l’une des raisons, parmi de nombreuses autres, de cet échec extrêmement dommageable pour l’efficacité du dispositif français d’enseignement supérieur, de recherche et d’innovation.
S’en suivirent des initiatives diverses portées par différents ministères et notamment la réforme des statuts de l’Ecole Polytechnique, la création de l’Institut Mines-telecom, les regroupements d’établissements dans le cadre des initiatives d’excellence, la mise en place des COMUE créées par la loi de 2013, etc….

Une guerre entre écoles d’ingénieurs et universités technologiques

Ces réalisations désordonnées sont le fruit des activités des différentes institutions en présence et de leurs ministères de tutelle respectifs et de l’absence de choix entre trois logiques différentes quant à la politique à conduire en matière de réorganisation du paysage de l’enseignement supérieur et de recherche français.
Une première logique est de type territoriale. Il s’agit de constituer des regroupements d’établissements qui s’inscrivent dans un même périmètre géographique pour constituer de grandes universités pluridisciplinaires susceptibles d’accroître leur visibilité internationale.
Une deuxième logique est de verticalité sectorielle. Il s’agit de regrouper des établissements relevant d’un même secteur scientifico-économique sous la houlette de grands ministères dits « techniques ». L’ Institut agronomique, vétérinaire et forestier pour le ministère de l’agriculture, ou l’Institut Mines-Telecom pour le ministère de l’économie en sont de bons exemples.
Une troisième logique est de regrouper les établissements par catégories et en particulier de créer d’une part des universités de recherche et , d’autre part, des universités de technologie par regroupements des principales écoles d’ingénieurs.
Cette troisième logique me paraît être celle qui est la plus porteuse d’avenir. La France est en effet l’un des seuls grands pays à ne pas disposer d’universités de technologie au sens international de ce terme en dépit de l’existence, depuis les années 70, d’établissements portant ce nom. On en trouve aux Etats-Unis d’Amérique, on en trouve dans les pays de tradition germanique, on en trouve désormais dans les pays émergents. Une telle évolution permettrait de valoriser les grandes qualités du système français de formation d’ingénieurs dont l’efficacité est clairement plébiscitée par toutes les entreprises qui travaillent en étroite relation avec lui. Elle lui permettrait de monter en puissance et d’effectuer les regroupements indispensables pour atteindre une véritable masse critique sans tomber dans le gigantisme.
Ces regroupements pourraient prendre la forme soit de réseaux organisés sur l’ensemble du territoire national par des établissements de même profil soit d’entités territoriales.
Ces regroupements devraient être dotés de statuts de type industriel et commercial permettant la plus large capacité d’initiative en matière de formation initiale, de formation continue, de recherche, d’innovation, de participation à l’économie et de relations avec les entreprises. Ils devraient évidemment travailler en relation étroite avec le tissu économique et notamment avec les centres techniques industriels et avec les grandes institutions de recherche technologique ( CEA, ONERA, INRIA…) et pourraient travailler en complémentarité avec des écoles de management.

Pourquoi l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne est-elle devenue en peu d’années une université technologique de notoriété mondiale et pourquoi n’avons nous pas l’équivalent en France alors que le potentiel existant est tout fait considérable ? Parce que nous avons perdu 25 ans, depuis le projet de Roger Fauroux, en batailles internes et en initiatives contradictoires. Il est peut-être encore temps d’y remédier

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