Libre-échange: le règne de l’enfumage

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Les politiques de libre-échange ont-elles vécu? Le plaidoyer français en faveur de l’arrêt des négociations avec les Etats-Unis pour le traité transatlantique peut le laisser croire. Mais la réalité est un peu plus complexe… et opaque, de telle sorte que la fin des grands traités n’est pas encore pour demain.

Pourquoi la France s’attaque au TAFTA

On sait désormais pourquoi la France demande officiellement la fin des négociations sur le TAFTA: l’accord ne sera pas signé avant le départ d’Obama, et le ou la successeur(e) de celui-ci voudra probablement imprimer sa marque au texte. Les discussions auront lieu durant la campagne des présidentielles en France. Au cas où François Hollande parviendrait à être candidat, il n’a évidemment pas envie de devoir traiter ce sujet symbolique. De bonne guerre, il propose donc une interruption des négociations de façon pour ainsi dire préventive.

L’Allemagne n’a pas dit son dernier mot

Toujours officiellement, le vice-chancelier allemand Siegmar Gabriel, social-démocrate, soutient la demande française en expliquant urbi et orbi que le traité transatlantique est mort. Ce petit coup de pouce entre sociaux-démocrates est bien sympathique et fait chaud au coeur. Il n’ébranle néanmoins pas la détermination de la Chancelière Merkel, qui continue à dire plein de bien de ce texte:

«Il est dans notre intérêt de ne pas rétrograder derrière d’autres régions du monde, comme par exemple les régions asiatiques qui ont déjà conclu un tel accord avec les Etats-Unis», avant de poursuivre : «je pense qu’un tel accord offre des chances de créations d’emplois pour nous et nous avons besoin d’emplois de façon urgente en Europe».

L’ambiguïté de Sigmar Gabriel

Non seulement l’Allemagne n’a pas vraiment renoncé au TAFTA, mais le même Sigmar Gabriel qui a prêté un renfort à la France sur ce sujet, prend une position totalement inverse sur le traité UE-Canada qui lui vaut, en Allemagne, le surnom de “Zigzag-politicien”. Il ne faudrait pas imaginer que le ralliement de Gabriel à la position française s’inspire d’un renoncement au libre-échange (pas plus que la position socialiste en France d’ailleurs). Elle est juste un élément de circonstance qui ne touche pas “au coeur” des objectifs commerciaux européens.

La lutte contre le traité canadien commence

Précisément, sur ce petit frère du traité transatlantique qu’est le CETA (accord Europe-Canada), l’engouement du gouvernement profond européen reste le même. Et ce n’est pas l’action de groupe menée en Allemagne, devant la Cour de Karlsruhe, ni les revendications des agriculteurs, qui vont arrêter le mouvement. Artis Pabriks, député démocrate-chrétien letton en charge du dossier au Parlement européen, vient de l‘expliquer clairement:

L’accord économique et commercial global est un accord négocié entre le Canada et l’Union européenne très complet et extrêmement moderne. Il constitue un exemple pour de futurs accords commerciaux et repose sur une compréhension entre des partenaires qui partagent de nombreuses valeurs.

Le libre-échange, un credo inusable

Contrairement à une idée répandue, l’inspiration libre-échangiste n’a donc pas quitté l’Europe, et beaucoup de ses décideurs continuent à promouvoir de grands accords commerciaux inter-régionaux qui permettent d’intensifier les échanges entre sphères multilatérales. Croire à un reflux durable du libre-échange est donc un enfumage dans les grandes largeurs.

Mais de quel libre-échange parlons-nous?

En revanche, le problème est de savoir de quoi on parle au juste quand on évoque la notion de libre-échange aujourd’hui. Dans la pratique, les accords qui sont négociés visent à faciliter les échanges de biens et de marchandise, mais ils excluent systématiquement la libre circulation des personnes. Nous sommes donc loin de l’esprit des physiocrates, et en particulier de François Quesnay, qui posaient un principe général de libre circulation. Autrement dit, le libre échange n’est certainement pas une doctrine de la libre circulation.

La mort de Schengen et le libre-échange

On remarquera d’ailleurs que la première mort du TTIP vient d’u phénomène totalement extérieur: la montée du terrorisme international, favorisée par la “crise des réfugiés”, a mis un terme à toute forme de candeur sur la question de la libre circulation des personnes. Sur ce point, le libre-échange tel qu’on a pu l’entendre avant les années 70, est bien mort. Mais on évitera de dire la même chose des autres aspects de cette doctrine économique, encore très structurante pour l’Europe.

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A propos Éric Verhaeghe 148 Articles
Fondateur de Tripalio, auteur.
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Cet article est tiré du site the Globe and Mail et traduit par nos soins. Cet article fait partie d'une...

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