L’inquiétant désintérêt pour le MEDEF annonce-t-il la fin de l’organisation patronale?

La course à la présidence du MEDEF suscite peu d’enthousiasme dans les médias et très peu d’intérêt dans l’opinion. Au-delà des raisons circonstancielles qui expliquent cette indifférence, un phénomène plus profond se dessine: la perte d’utilité d’une organisation calibrée pour gérer les dispositifs d’après-guerre dont les nouvelles générations voient moins la pertinence. 

Ce matin, le mouvement Ethic de Sophie de Menthon recevait les candidats à la présidence du MEDEF pour un débat désormais traditionnel. Comme l’usage semble le vouloir, celui-ci avait lieu au Cercle Interallié, l’endroit le plus ringard de Paris, où la cravate est obligatoire et le jean’s interdit. On ne peut pas trouver meilleur salon suranné pour illustrer l’obsolescence du capitalisme que le MEDEF incarne.

Une profusion de candidats dans l’indifférence générale

Combien de candidats sont-ils déclarés à ce stade? Plus personne ne le sait vraiment. Tout le monde connaît les deux « grands candidats »: Geoffroy Roux de Bézieux et Alexandre Saubot. Les candidats issus de MEDEF territoriaux font des apparitions intermittentes dans les medias: Hauts-de-France, Rhône-Alpes, Alsace, Pays-de-Loire, Paris. Puis il y a les « hors catégories »: Fabrice Le Saché, 35 ans, et Jean-Charles Simon (qui a annoncé un ticket avec le président du MEDEF Pays-de-Loire), ancien directeur général du MEDEF. Et la petite dernière qui a semblé un peu « contrainte » de se présenter: Dominique Carlac’h, qui s’occupe du sport au MEDEF. Un programme en soi. 

On annonce également un dernier candidat fin avril: Christian Nibourel, président d’Accenture qui se déclarerait juste avant la clôture des dépôts de dossier et se rallierait ensuite à Alexandre Saubot, de l’UIMM.

Qui cette longue liste de prétendants, aussi fournie qu’un conclave après la mort d’un pape qu’on vient d’empoisonner, intéresse-t-elle encore?

Une procédure obsolète de vote

Il existe des raisons objectives pour que plus personne ne s’intéresse à cette élection. À commencer par le système électoral du MEDEF, qui paraît marqué d’un sceau hésitant entre le monde baroque et le romantisme de la révolution industrielle. Alors que le MEDEF compte moins de 150.000 entreprises adhérentes (du temps de Laurence Parisot, l’organisation en revendiquait cinq ou six fois plus), seuls 560 électeurs sont appelés à voter. Parmi eux, les deux tiers sont des représentants de fédérations qui s’en remettent d’ordinaire à leur bureau pour choisir le candidat qui recueille leur suffrage. 

Autrement dit, le vote se décide à quelque chose comme 250 électeurs réels. Un véritable conclave, qui a du sens lorsqu’on parle d’église catholique et de pape (encore que…), mais qui semble complètement anachronique s’agissant d’une organisation patronale « représentative » au niveau national. On serait bien en peine de dire exactement ce que ou qui le MEDEF représente aujourd’hui. En tout cas pas cette flopée de patrons de start-up en jean’s et sans cravate qui n’ont pas eu accès au débat de Sophie de Menthon pour cause de tenue incorrecte.

10 candidats pour une réforme du MEDEF

De cette faiblesse du MEDEF, de ce malaise interne que trahissent ces légions de candidats soudain sortis de l’ombre, personne ne doute. Et chaque candidat sacrifie désormais à un couplet obligatoire sur la nécessaire réforme de l’organisation, dont l’objectif doit être d’aller vers le mieux: plus de représentativité, de présence sur le terrain, de proximité. 

Ce mainstream (qui n’est pas nouveau) a-t-il pris la mesure des changements sociologiques et technologiques profonds qui minent le capitalisme ligérien traditionnel dont le MEDEF est l’expression? C’est tout sauf sûr, car on peine à voir quel monde futur les candidats appellent de leurs voeux au-delà de l’injonction d’une réforme. 

Je signalerai ici, par souci de précision, les impressionnants programmes de Jean-Charles Simon, qui sont aussi exhaustifs que celui de Bruno Le Maire au moment de la campagne de la primaire. Je confesserai aussi ne pas avoir lu ce programme dont je ne remets nullement en cause la qualité. Il faut même saluer l’engagement haut-de-gamme de Jean-Charles Simon. Simplement, il n’est pas sûr que le bonheur du capitalisme soit une question de taille ou de poids. L’essentiel est surtout dans la façon de s’en servir: souplesse, agilité, rondeur, dont chacun appréciera l’intensité chez l’auteur du programme en question. 

Et si le « système » n’avait plus besoin du MEDEF?

Peut-être le moment vient-il de se poser une question simple: le MEDEF est-il encore utile dans le capitalisme français?

Du point de vue de l’influence politique, il est incontestable que l’existence d’un mouvement patronal structuré, actif, efficace, a son importance. La dernière élection présidentielle l’a démontré. Certains murmurent même que le MEDEF a directement « usiné » des fiches de travail et de propositions pour le candidat Macron, par-dessus l’épaule des équipes de campagne officielles. 

Mais au-delà de cette influence politique, qui est le coeur d’un mouvement patronal, faut-il un autre MEDEF? Et en particulier, que faire de ces légions de salariés qui préparent des accords nationaux interprofessionnels dans l’indifférence générale des entreprises supposées les appliquer? Et des cohortes de mandataires qui siègent dans une multitude de conseils d’administration paritaires (sécurité sociale, institutions de prévoyance, organismes obscurs en tous genres) où ils n’ont d’autre utilité que de maintenir vivante la légende d’un système qui ferait la part belle aux partenaires sociaux, alors qu’il est totalement dirigé ailleurs, que ce soit par l’État ou par de grands intérêts économiques?

Le moment est peut-être venu de dire que le « roi est nu » et de dissoudre officiellement le lien, construit sous la IVè République, entre l’État et le patronat à travers ces grandes structures dont la mission n’a plus besoin des corps intermédiaires pour être menée à bien. Il est aussi probablement venu de tirer toutes les conséquences des ordonnances Macron. Dès lors que la définition de la norme sociale relève principalement de l’entreprise, à quoi bon maintenir cette exception française qu’est le niveau interprofessionnel?

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