Macron dévoile son projet hollandien, par Jean-Marc Boyer

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Article paru sur la Gazette de l’Assurance.

Les réunions d’En Marche en attestent*, après avoir fait croire à des discussions participatives et en réseaux sociaux, le programme du désormais favori E. Macron révèle la simple prorogation de l’actuel quinquennat**.

Le programme de l’establishment

Le programme s’inscrit dans la poursuite de l’ère Hollande/Valls (tous les deux refusent d’ailleurs de faire campagne pour B. Hamon). La partie économique a été écrite par l’économiste J. Pisani-Ferry (ancien Commissaire général à la stratégie de F. Hollande et M. Valls).

Le programme est aligné sur le bon ton du Médef (allègements de charges, baisse de l’IS à 25%, engagement de l’actuel gouvernement,…) et de la finance (allègements fiscaux ciblés) comme l’a dénoncé F. Bayrou. D’ailleurs, l’interview d’E. Macron sur son programme a été donnée aux Echos et non à la presse généraliste.

Bien sûr, le programme s’inscrit dans la poursuite du quinquennat pro-européen de F. Hollande (maintien de l’Euro, de la PAC,…). La seule différence notable est qu’E. Macron ne disposerait pas d’une majorité parlementaire et serait soumis aux aléas des compromis et alliances, comme pendant la 4ème République. On le compare avec P. Mendès France, qui a été chef du Gouvernement à partir de 1954, mais pendant 7,5 mois seulement (en s’opposant -lui aussi- au colonialisme).

Une absence de réforme structurelle

Les Français voteraient majoritairement, si l’on en croit les sondages, au premier tour pour des candidats aux programmes conduisant à la faillite de l’Etat et/ou la sortie de l’euro. Ils seraient donc prêts à beaucoup perdre, simplement pour produire (et recevoir) un électrochoc.

Le paradoxe, dans ce contexte, est qu’E. Macron est donné favori pour la présidentielle, avec un programme poursuivant les vues d’un président sortant extrêmement rejeté. Pas de grand soir fiscal ni social en vue, un catalogue de promesses de dépenses (d’investissements, et moindres recettes fiscales et sociales) qui seraient supposées aboutir étrangement à des économies budgétaires (affichage pour satisfaire ses relais à Bruxelles).

La réduction des coûts des effectifs publics serait de 120 000 fonctionnaires (70 000 Etat, 50 000 Collectivités Locales). C’est moins que les 500 000 postes à économiser selon F. Fillon, mais cela sera jugé libéral par la gauche et le FN.

60Md€ d’économies non crédibles

Le programme de 60Md€ d’économies se décomposerait en 25Md€ de réduction de l’Etat (lesquelles, si l’on n’annonce aucune fermeture d’officine de la République?), 10Md€ de réduction de budget des collectivités locales (alors qu’elles sont déjà au taquet), 10Md€ sur le chômage (alors qu’il est prévu d’indemniser plus de cas et de reprendre les déficits de l’Unédic), 25 Md€ sur le social (alors qu’il n’y a rien de prudent sur les retraites, et qu’il est prévu plus d’indemnisations en santé : optique, dentaire, auditif, disparition du reste à charge,…).

De plus, 40% des économies visées par F. Hollande ont été dues à la baisse des taux. Ces derniers étant repartis à la hausse, en année pleine, c’est 22Md€ de charges supplémentaires de la dette qui sont oubliées dans le programme.

Là aussi, cela serait moins que les 100Md€ d’économies visées par Les Républicains, mais la gauche et le FN dénonceront le libéralisme de ces économies.

Il est prévu en revanche 50Md€ dits d’investissements, qu’un comptable raisonnable appellerait dépenses. Ces 50Md€ seraient versés dans la formation (alors que les rapports sérieux estiment qu’il convient plutôt de réformer cette activité), la transition écologique (qui pourrait s’auto financer avec un cadre juridique adéquat), la modernisation de l’Etat (informatique, ce qui supposerait des suppressions massives de postes), transports (alors que nous avons une des meilleures infrastructures au monde), santé (des dérapages des dépenses seraient en fait à prévoir avec la suppression du reste à charge) et agriculture (période du salon éponyme oblige).

Ajustements fiscaux complexes

L’ISF serait centré sur l’immobilier. Il est prévu une augmentation de la CSG (inventée par un autre ancien Inspecteur des Finances, M. Rocard fin 1990, et portée à 7,5% par L. Jospin). Le CICE serait converti en allègements de charge. Cette transformation poserait la question d’un non prélèvement l’année du changement (20Md€ manquants).

Le prélèvement forfaitaire des revenus du capital serait à 30%. Pour l’assurance vie, il y a 15,5% de prélèvements sociaux, et une fiscalité décroissante (après abattement de 4600€/personne: 35% avant 4 ans, 15% entre 4 et 8 ans, 7,5% après, sauf à opter pour l’imposition à l’IR). Le passage à 30% (y compris pour les nouveaux versements) poserait de graves problèmes d’application. Les assureurs vie ont connu des changements difficiles à gérer (et à expliquer aux assurés) sur les seuils (âge, dates d’application, et montants) des droits de succession. Aux contrats d’assurance vie, qui sont sur le long terme, s’appliquent plusieurs fiscalités différentes.

Il est projeté une imposition « flat » à 30%, plutôt qu’une imposition dégressive en fonction de la durée d’investissement. Cela ne va donc pas dans le sens de l’investissement long terme dans l’économie, contrairement à ce qui est clamé. Assouplir les contraintes pesant sur les institutions financières avec Solvabilité 2 et Bâle 3 ne coûterait rien et serait plus efficace.

Enfin, le candidat propose d’alléger la taxe d’habitation, ce qui engendrerait un coût de l’ordre de 10Md€.

Ajustements sociaux en trompe l’œil

L’idée phare est d’alléger les cotisations sociales contre une augmentation de la CSG. Pour le reste, rien sur l’augmentation de l’âge des retraites, des dérapages de dépenses de santé en vue, et une indemnisation du chômage qui serait nationalisée.

Macron rappelle un peu M. Rocard (« inventeur » de la CSG) qui avait compris l’importance de la bombe des retraites, mais qui n’avait pas serré les boulons. Aucun allongement n’est évoqué, avec une espérance de vie qui continue à croître (sauf la baisse en 2015) à près de 80 ans pour les hommes et presque 86 ans pour les femmes.

Il suffit de comparer avec les taux de chômage avec nos grands partenaires (RU, Allemagne, USA) pour comprendre que le chômage n’est pas que conjoncturel, puisque la France reste à 10% (outre-mer comprise), quand nos partenaires sont à la moitié. L’idée d’indemniser les démissionnaires n’irait pas dans le sens de la réduction du chômage et encore moins de la réduction des déficits de l’Unédic. Enfin, le candidat propose d’élargir l’indemnisation aux entrepreneurs, en oubliant l’existence de la GSC.

Prospective sombre et passéiste

Le programme proposé aggraverait les dettes fiscales et sociales (50Md€ d’investissements, reprise de la dette Unédic, moindres prélèvements,…). L’avantage de ce programme, dans la ligne politique fiscalo-administrée qui a conduit à plus de 40 ans de crises, de déficits et de chômage de masse, c’est que l’on en connaît déjà le résultat.

Le candidat soi-disant « hors système » est en fait hors parti. Son programme le révèle comme le représentant du système au pouvoir, mais cette fois-ci en prise directe avec le vote citoyen. Quand on arrive jeune haut fonctionnaire à Bercy, on s’entend dire « l’illusion de démocratie nous coûte bien cher ». E. Macron a trouvé la solution, en se passant de parti.

La démarche affichée comme “progressiste” rappelle en fait le passé: V. Giscard d’Estaing (candidat après avoir été ministre de l’Economie et des Finances), M. Rocard (également Inspecteur des Finances, amateur de 3ème voie), voire P. Mendès-France sous la 4ème République. Pour se réjouir un peu, il ne reste plus qu’à repenser à cette période d’après-guerre, où les intellectuels nantis faisaient la fête au Boulevard Saint Germain.

Le candidat au physique de Boris Vian (qui est décédé à 39 ans, l’âge du candidat), « le Déserteur » du Gouvernement Valls, s’inspirerait-il de l’auteur de « En avant la zizique… Et par ici les gros sous »? En tout cas, son succès est également lié au Canard enchainé (B. Vian y fit l’apologie d’un certain S. Gainsbourg), puisque cet anatidé entravé sera probablement l’arrache-cœur de F. Fillon.

*Aux réunions d’En Marche, les participants n’ont pas vraiment le droit d’échanger et leurs réunions sont limitées à seulement une heure. Il leur est demandé de s’en tenir uniquement au document de présentation énonçant les grands axes de la politique d’E. Macron, comme dans les partis les plus dirigistes. Il leur faut répondre par oui ou non à des questions sans ensuite pouvoir discuter de leur choix à la grande frustration d’un certain nombre de participants venus justement pour cela.

**M. Sapin parle de “cohérence” du programme d’E.M. (qui “lui rappelle quelque chose”) avec le quinquennat finissant.

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