Macron dira-t-il “la Sécu, c’est moi”? par Frédéric Buffin

Vis à vis des quadras Jeunes Turcs qui viennent de prendre le contrôle des manettes administratives et politiques du pays, pour les soixantenaires qui viennent de se faire éjecter de leur siège, ce n'est pas une défaite, c'est une béresina, une débâcle, une déroute qui vient de se produire. 

À la retraite tous ces vieux routiers qui tenaient le haut du pavé. Non seulement ils sont condamnés à subir l'augmentation de la Csg-crds sur leurs pensions et celle de la taxe foncière qui pèse sur leur logement, mais de plus, ils doivent renoncer à tous les schémas droite-gauche qui structurent leur univers mental depuis des lustres.

Bref place aux jeunes et finis les raisonnements d'un autre temps. Sur la Sécu, c'est particulièrement le cas. Tous les vieux connaisseurs de cette si jeune institution pourtant déjà percluse de rhumatismes et qui traîne derrière elle le boulet de sa dette de 134 milliards d'euros, n'ont cessé d'en appeler aux mânes de son fondateur Pierre Laroque pour indiquer qu'elle constitue un pilier de la démocratie sociale à préserver absolument.

Or, tous les sondages démontrent que pour l'opinion publique la Sécu n'est pas vécue comme une institution paritaire selon le principe défini par l'ordonnance du 4 octobre 1945 de la participation des intéressés à la gestion de leur protection sociale.

Le plus grand nombre pense qu'elle est gérée par des fonctionnaires (souvent revêches pour venir à bout des assurés sociaux). En somme la Sécu et l'Etat, c'est du pareil au même.

La preuve, c'est que comme en 1995 ou en 2010, quand un gouvernement veut réformer tout ou partie de notre débonnaire vache à lait en donnant l'impression qu'on veut lui faire subir une cure d'amaigrissement, d'immenses cortèges de manifestants se déploient sur tout le territoire national, ce sont les représentants de l'État qui sont critiqués et pas les dirigeants de la Sécu que personne d'ailleurs ne connaît.

Le principe cardinal, c'est que l'État gère la Sécu et que, en cas de réforme, nous sommes tous prêts à dire: "surtout pas touche à ma Sécu!"

Néanmoins cette prise en main par l'État demeure aujourd'hui très imparfaite et de multiples contre-pouvoirs chronophages et budgétivores s'agitent en son sein pour éviter de faire de la puissance publique le vrai; le seul, l'unique gestionnaire de la sécu. 

Fredo la Sécu maintenant retraité plus que soixantenaire et donc à ranger au magasin des accessoires obsolètes, se permet de proposer aux quadras qui sont maintenant au pouvoir et qui veulent gérer vite selon le principe "de l'audace, de l'audace toujours de l'audace" quatre mesures qui achèveront d'étatiser la Sécu.

1) Il faut d'abord en finir avec les vieilleries d'antan, en supprimant dans les textes le principe de la gestion de la Sécu par les intéressés eux-mêmes. Quand une institution pèse plus de 350 milliards d'euros, il est hors de question d'en confier la gestion à des amateurs. Il faut confier celle-ci encore plus qu'aujourd'hui à des pros comme ceux de la Direction de la sécurité sociale rue de Ségur et à ceux de la direction du budget. 

Depuis 30 ans, ils n'ont pas su ou pu maîtriser les déficits et la dette de la Sécu, mais ce n'est pas par incompétence, c'est bien sûr parce que leurs prérogatives étaient trop limitées. Il faut donc leur en confier davantage de façon à faire de la Sécu une quasi monarchie sociale.

2) Dans cet esprit un peu autoritaire mais pourvu d'un "régalianisme social" de bon aloi, il est proposé de retirer le pouvoir d'avis des caisses nationales requis avant tout projet de loi et de décret. Tous les connaisseurs le savent. C'est une perte de temps que ces séances de conseil d'administration des caisses nationales où les représentants syndicaux et patronaux font de trop longues déclarations pour s'opposer la plupart du temps au projet de texte présenté par l'administration et le gouvernement. La parlotte négative à ses limites!

3) La troisième mesure plus radicale viserait à supprimer la personnalité morale des organismes de base qui deviendraient de simples établissements pilotés par l'échelon national. Cette réforme aurait pour grand avantage de supprimer les conseils d'administration locaux dont les responsabilités n'ont cessé d'être réduites au fil des années. Puisqu'au niveau local, le paritarisme n'est plus que de façade, autant franchir le pas et faire des caisses locales de simples succursales des caisses nationales. 

La mesure aurait un grand avantage. Les directeurs de caisse locale n'auraient plus à perdre du temps dans d'interminables séances de conseil d'administration à se justifier sur la déclinaison locale de la convention d'objectif et de gestion passée entre cette dernière et l'État devant des représentants d'organismes locaux rétifs.

Dotés d'un budget imposé par la France sociale d'en haut dans la plus pure tradition jacobine, les directeurs de caisses locales n'auraient plus qu'à appliquer, ce qui est déjà assez compliqué comme ça.

4) Grâce à la suppression de la personnalité morale des organismes, il serait très pertinent de nationaliser le recrutement des agents des caisses de base et notamment celui des directeurs et des agents de direction. Cette mesure aurait l'immense avantage de faciliter la mobilité géographique et professionnelle qui est indispensable à l'évolution des organismes. 
Ceci permettrait bien entendu de renforcer l'autorité des directeurs de caisse nationale sur les directeurs locaux souvent mus par une volonté d'autonomie souvent excessive vue de Paris.

Dans ce cadre, fusionner l'École nationale supérieure de Sécurité sociale qui forme les cadres supérieurs de cette dernière, avec l'école nationale d'administration, constituerait un bon moyen de former des cadres superieurs attachés au principe de la gestion (necessairement bonne)  par l'État de notre mére nourriciére qui nous alimente de ses largesses du berceau à la tombe.  

5) Une mesure encore plus subversive, constituerait à mettre en place un corps d'agents comptables indépendants des directeurs de caisse de sécurité sociale dont certains avec le temps deviennent de véritables potentats locaux de la Sécurité Sociale. Les agents comptables seraient placés sous la tutelle du ministère des Finances pour qu'il soit mis fin à leur dépendance administrative vis-à-vis des directeurs.
Ce renforcement du noble principe de l'ordonnateur et du comptable, principe cardinal de la gestion publique, aurait pour avantage de constituer au niveau local, les mêmes conflits peu visibles mais larvés et bien réels qui peuvent exister au niveau national entre la direction de la Sécurité sécurité sociale et la direction du Budget qui freinent la gestion des affaires sociales au quotidien.

Nul doute que cette réforme irait dans le sens du ralentissement des dépenses. Quant au service dû à la population, ce serait évidemment une autre paire de manche.

Vous allez dire: Frédo la Sécu retraité de celle-ci, aigri par la croissance de la pression quotidienne de l'État sur la Sécurité Sociale, commence à délirer. Un exemple très récent montre qu'il n'en est rien.

Un des derniers décrets du quinquennat Hollande a consisté à transférer la gestion de la Caisse d'amortissement de la dette sociale à l'agence France France Trésor  qui gère les créances de l'État. Désormais, les créances de la Sécu (135 milliards d'euros) seront gérées par les mêmes agents de l'AFT au même titre que celles de l'État qui dépasse les 1600 Mds. Par une telle mesure discrète mais bien réelle, le Leviathan accentue son autorité sur la sphère sociale.

La question dans cette affaire d'accentuation de la pression de l'État sur la gestion de la sécurité sociale est de savoir si celle-ci est efficace. Frédo la Sécu se permettra d'être sceptique.

Sur le temps long, la tendance à l'étatisation croissante est manifeste sans le domaine social. Des ordonnances dites "scélérates" de 1967 à celle de 1996 qui a mis le Parlement dans le jeu des affaires de la Sécurité Sociale, le mouvement de l'État Providence qui confond son rôle de garant à celui de gérant est un continuum remarquable.

Or, cette tendance n'a pas pas permis d'enrayer la croissance des déficits et de la dette. Oh je sais! les derniers résultats sont encourageants puisque la dernière et la seule ministre des affaires sociales du quinquennat Hollande,  s'est réjouie du quasi équilibre de la sécu en 2016 en oubliant les dettes du passé.

Néanmoins, face aux moucherons que nous sommes et qui souhaitent absolument consommer un peu de Sécu sans trop compter, le lion est nu faute de gestionnaires intermédiaires comme les partenaires sociaux dotés de pouvoirs suffisants pour limiter notre appétit glouton. 
Sous la monarchie absolue, La Fontaine avait tout compris sur sa faiblesse à venir. En un temps où la sécu n'existait pas encore en écrivant sa remarquable fable du Lion et du Moucheron. Que notre dirigeant très techno fraîchement élu prenne garde: si sur les conseils de cette élite administrative remarquable que constitue les membres de l'inspection générale des affaires sociales, il lui prenait l'envie d'affirmer "la Sécu c'est moi" comme Louis XIV l'affirmait pour l'Etat, Il pourrait s'exposer à de sérieux retours de bâton à ne pas faire davantage confiance à la société civile et aux corps intermédiaires dans la gestion des affaires sociales.

Frédéric Buffin est un ancien directeur de caisse de sécurité sociale. Il tient le blog www.fredericbuffin.fr.
Que notre dirigeant très techno fraîchement élu prenne garde: si sur les conseils de cette élite administrative remarquable que constitue les membres de l'inspection générale des affaires sociales, il lui prenait l'envie d'affirmer "la Sécu c'est moi" comme Louis XIV l'affirmait pour l'Etat, Il pourrait s'exposer à de sérieux retours de bâton à ne pas faire davantage confiance à la société civile et aux corps intermédiaires dans la gestion des affaires sociales.
Frédéric Buffin

1 commentaire sur Macron dira-t-il “la Sécu, c’est moi”? par Frédéric Buffin

  1. De toute façon , depuis 1945 , la sécurité sociale repose sur des ” organismes de sécurité sociale ” , à l’origine prévus pour être des mutuelles , mais dont aucun n’a rédigé de statuts , et qui sont donc des sociétés en participation ; en d’autres termes , depuis plus de 70 ans , on gère un budget supérieur d’un quart à celui de l’Etat , sur du vide .

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