Macron invente l’orléanisme de gauche

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Emmanuel Macron a réussi un joli coup avec son mouvement « En marche », lancé à Amiens mercredi. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas le personnage, il faut lui reconnaître le talent de savoir faire parler de lui, plutôt en bien, et dans une espèce de confort qui tient presque de l’agilité avec laquelle une antilope traverse un troupeau de lions endormis. Ce succès tient-il seulement aux qualités intrinsèques de l’individu? Il est assez tentant de répondre par la négative, tant le ministre de l’Economie semble comme une résurgence d’un personnage pour ainsi dire familier de notre histoire post-révolutionnaire.

Macron, figure moderne du Rastignac

Impossible évidemment de contempler Emmanuel Macron sans penser à son paradigme littéraire: Rastignac, l’ambitieux balzacien qui fut une sorte d’emblème de la société orléaniste. Le hobereau de naissance au fond obscure, mais talentueux, assez peu étouffé par les scrupules, et attiré par les feux des salons, d’une épaisseur intellectuelle contestable, mais formaté pour les beaux quartiers, les tables brillantes et les arcanes du pouvoir, n’a cessé de hanter la société française depuis deux cents ans. Incontestablement, Emmanuel Macron en constitue une forme de résurgence, avec son air bien élevé, son intelligence pénétrante et sa capacité à séduire par des idées bien amenées.

On notera avec amusement que les époques sont plus ou moins fastes pour ces parcours singuliers. Les années trente, par exemple, en ont connu assez peu. Mais l’après-guerre en a fourmillé. Mitterrand en fut une version un peu « vintage ». Giscard en fut une incarnation plus pure que Jacques Chirac, dont le style plus direct, plus prolétaire, détonnait.

La gauche en a connu une version proche, dans la personne de Laurent Fabius. On se souvient ici des commentaires désobligeants à l’époque sur les voitures de sport, les filles emballées et la morgue lointaine de celui qui fut une sorte de pré-Macron.

Macron et le libéralisme orléaniste

Qu’ils se retrouvent à gauche (comme Macron ou Fabius) ou à droite (comme Giscard), nos Rastignac ont un point commun: ils pratiquent un libéralisme officiel que l’on qualifiera d’orléaniste. Celui-ci se caractérise par plusieurs points.

Economiquement, il est très loin d’affronter l’Etat et son rôle, bien au contraire. Il a même plutôt tendance à s’appuyer sur celui-ci, sur sa force, sur son rôle économique, sur sa tradition colbertiste. Il aime les grandes entreprises dont le capital est intimement lié aux noyaux durs. Il respire par les poumons de l’inspection générale des finances. Il n’est pas hostile au Plan, à la planification gaulliste s’entend, à la cartellisation, à l’entente entre quelques géants de chaque secteur pour dominer l’économie.

Politiquement, il se retrouve assez volontiers dans l’idée d’un progrès social, mais maîtrisé, modéré. Il faut favoriser la reconstitution de la force de travail, sans toutefois modifier la nature profonde de la propriété ni celle des moyens de production. Les politiques sociales sont une arme naturelle pour doser cette domination douce.

Telle est la pensée orléaniste. C’est le retour de la monarchie constitutionnelle, plutôt libérale, située dans un entre-deux moral: ni conservatrice, ni libertaire, ni révolutionnaire. Il faut desserrer la contrainte, mais ne pas relâcher les efforts.

Quel avenir pour Macron?

La question qui reste est évidemment de savoir quel avenir la société française peut réserver à cette résurgence de l’orléanisme parmi nous. Le destin de Fabius en a donné un exemple frappant que Macron n’a sans doute pas manqué de méditer.

Les qualités intrinsèques de Laurent Fabius lui ont permis d’aller vite et bien jusqu’à Matignon (parcours sur lequel Macron est en retard, d’ailleurs!) Mais on résumera la suite par une question mélangeant le hasard et les racines. Historiquement, Fabius n’a guère eu l’occasion de sortir du bois pour les présidentielles, parce que l’occasion ne s’est pas complètement présentée. Mais il lui manquait, pour ce faire, des racines: il n’avait pas de motion puissante au sein du PS, et ses changements de posture au cours des années 2000 l’ont éloigné de ses bases.

Macron sera-t-il capable de sublimer son orléanisme par un enracinement politique et idéologique déchiffrable dans l’histoire de la gauche marxiste? La question reste entière.

Macron et le gouvernement profond

Mais le plus grand obstacle politique pour Emmanuel Macron risque probablement de reposer sur ses liens avec le gouvernement profond. La caste des orléanistes se distingue en effet par sa capacité à influencer le pouvoir, à le coloniser discrètement, mais solidement, pour en faire un instrument au service d’intérêts identifiés et constitués.

Il s’agit d’un double point faible pour Emmanuel Macron.

D’une part, il n’est pas sûr que l’économie française n’ait pas besoin, dans les mois ou les années à venir, de remanier en profondeur ceux qui constituent ce gouvernement. Avoir été l’un de leurs hommes liges pourrait un jour devenir un handicap.

D’autre part, il n’est pas sûr que les citoyens n’aient pas tôt ou tard la tentation de passer à une autre étape de la démocratie, ou la contrainte même distante et modérée exercée par ce gouvernement profond exaspèrera et rebutera. De ce point de vue, l’installation de son mouvement au domicile du directeur de l’institut Montaigne constitue un premier point de dérapage qui ne manquera pas de poser clairement la question de l’indépendance effective du jeune Macron.

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1 commentaire sur Macron invente l’orléanisme de gauche

  1. Intéressante analyse d’un mouvement…centriste. Mais le centrisme peut être tout à fait adapté à une situation complexe ! Malheureusement on tourne autour sans y arriver depuis de nombreuses années….
    Jean-François CERVEL

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