Martinot: “Le métier du banquier central, c’est de transformer de la dette en monnaie”

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Décider & Entreprendre a interviewé cette semaine Bertrand Martinot sur son dernier livre qui traite de l’épisode de John Law, sous la Régence.

John Law, le magicien de la dette (préface de Michel Pébereau, édition nouveau monde)

Pourquoi un livre sur John Law ?

C’est l’histoire d’un pays qui est comme à l’arrêt. L’Etat est surendetté, la déflation menace, l’économie est atone. La fiscalité écrase les producteurs, le pouvoir est décrédibilisé, les corps intermédiaires sont sclérosés et s’opposent aux réformes. Les tentatives orthodoxes de redressement des finances publiques échouent du fait des blocages politiques.

Ce pays, vous l’aurez sans doute reconnu…  C’est la France de 1715, à la mort de Louis XIV. Mais je me suis dit que certains parallèles avec la situation contemporaine n’étaient pas hors de saison.

Poursuivons. L’écossais John Law, financier génial qui a amassé une immense fortune aux tables de jeux et par la spéculation, convainc le régent Philippe d’Orléans de créer de la monnaie de papier pour relancer l’économie. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Sauf que cette monnaie va être gagée non pas sur un quelconque métal précieux, mais sur de la dette publique et que le projet politique de l’aventurier écossais est de faire disparaître purement et simplement tout ancrage de la monnaie à du métal précieux ! Pour bien prendre la mesure de la percée conceptuelle de John Law, je rappelle que ce n’est que depuis 1971 et la dénonciation par le Président Nixon des accords de Bretton- Woods que le système monétaire international n’est plus ancré sur l’or.

Gager la création monétaire sur de la dette publique, c’est très exactement ce que font au quotidien les banquiers centraux modernes. Et créer de la monnaie en achetant chaque mois 60 milliards d’euros de titres d’endettement public pour assurer aux européens (et aux Etats surendettés !) des taux d’intérêt proches de zéro, c’est la politique actuelle de la BCE. C’est le fameux « quantitative easing » auquel ont recours également le banques centrales américaines, japonaises et anglaises. Jusqu’ici le résultat de ces politiques a surtout été de faire grimper les prix des actifs et de donner de l’oxygène aux finances publiques. Mais personne ne sait vraiment comment cela finit.

Fondamentalement, John Law a été, sans le savoir, le premier à craquer le code secret de la politique monétaire moderne : le gage de la monnaie, c’est l’endettement public. Le métier du banquier central, c’est de transformer de la dette en monnaie ! Et ce que l’expérience malheureuse de Law nous apprend et que nous devrions méditer, c’est qu’en la matière, tout est un problème de tact et mesure…

Quel est le bilan de cet épisode extraordinaire pour l’économie française de l’époque ?

A court terme, l’économie française a bénéficié du bas niveau des taux d’intérêt provoqué par la création monétaire (2 %, un record pour l’époque). L’économie a été relancée. Le poids de la dette publique a diminué, même si on est loin de l’euthanasie du rentier ! La hausse vertigineuse du Système puis sa faillite ont généré des fortunes rapides et des ruines spectaculaires. La société a été mise en mouvement. Du reste, on a évité la spirale inflationniste qu’aurait inévitablement fini par provoquer cette exubérance monétaire. L’hyperinflation a pu être évitée par un retour à une politique monétaire orthodoxe et une stabilisation de la valeur de la monnaie par rapport à l’argent et à l’or peu de temps après l’exil de l’Ecossais.

C’est à long terme que les vrais dégâts se sont faits sentir. La population française a conçu une aversion profonde pour toute idée de crédit et de banque centrale. Il faudra attendre la fin de la Révolution et Napoléon pour que la France rattrape une partie de son retard par rapport à l’Angleterre en matière de développement de la finance. Entre-temps, l’épisode des assignats avait de nouveau traumatisé les esprits.

Faut-il en tirer comme conclusion qu’aujourd’hui, la bonne politique financière consisterait à faire défaut sur des dettes publiques pesant excessivement sur nos économies ?

John Law n’était pas un partisan d’un défaut sur la dette. Il pensait sans doute sincèrement que la création monétaire allait tellement relancer l’économie que les recettes fiscales allaient suivre,  que la dette finirait par être transformée en une sorte de dette perpétuelle et que la monnaie serait stabilisée. Du reste, tous ses écrits attestent que Law détestait l’inflation, qu’il assimilait à une taxe injuste et aveugle. C’est, il est vrai, paradoxal, tant son nom est associé à une expérience de planche à billets parmi les plus déraisonnables de tous les temps !

Aujourd’hui, on peut naturellement imaginer des défauts partiels et des rééchelonnements concertés sur la dette de pays pauvres ou aux prises avec des difficultés particulières. Cela se pratique couramment. Mais on peut vivre correctement et pendant très longtemps avec une dette très élevée si elle est gérée intelligemment, que les taux d’intérêt donc les charges d’intérêt, ne sont pas excessifs et que la politique économique suivie (et la politique tout court) donne quelques bonnes perspectives en matière de croissance.

Plus généralement, et c’est encore plus vrai dans une économie mondialisée, le problème du défaut unilatéral sur la dette d’un pays, c’est « the day after » : personne n’acceptant plus de vous prêter de l’argent, vous êtes évidemment condamné à tout financer en interne. Si vous êtes en zone euro, vous devez au préalable recréer votre propre monnaie, car la BCE arrêterait évidemment de prêter de l’argent à vos banques. Cette monnaie, vous devez en créer autant qu’il en faut pour financer vos déficits (puisqu’aucun étranger, et certainement pas le FMI,  ne vous prête plus rien). Vous vous retrouvez donc dans une situation hyper-inflationniste classique, du genre de celles qu’ont connu la plupart des pays d’Amérique latine au XXe siècle. Les plus riches auront planqué leurs actifs à l’étranger dûment convertis en devises fortes. Mais pas les autres, par exemple les salariés et les retraités, qui verront leur pouvoir d’achat fondre à grande vitesse. En général, ces épisodes se terminent par des cures d’austérité dont celle que subit aujourd’hui la Grèce ne donne qu’une pâle idée. 

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