Penelopegate : la fin du « On a toujours fait comme ça ! »

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Article de Daniel Boy paru sur The Conversation.

L’affaire Fillon et bien d’autres analogues dans le passé récent – Urba Gracco en 1990, affaire Elf en 1994, emplois fictifs de la mairie de Paris en 2011, affaire Cahuzac en 2012, etc. – posent une question intrigante : pourquoi des responsables politiques ou des « puissants » (chefs d’entreprise, dirigeants syndicalistes, sportifs ou artistes renommés), que l’on doit supposer raisonnablement lucides, se laissent-ils prendre à enfreindre grossièrement des règles d’éthique qui, au jour de l’affaire, paraissent au public fondamentales ?

Bien souvent on a le sentiment que les responsables mis en cause pour des manquements graves à l’éthique plaident implicitement une sorte de bonne foi qui leur fait dire, ou au moins suggérer : pourquoi me condamner, moi, aujourd’hui, puisqu’« on a toujours fait comme ça » ? À quoi tient cette confusion entre le permis et l’interdit parmi des responsables que l’on pourrait imaginer attentifs aux exigences de la société ? À deux raisons, sans doute complémentaires.

Opacité et impunité ne sont plus de mise

La première tient à l’opacité des systèmes de pouvoir qui, jusqu’ici, garantissait une probable impunité à ceux qui en bénéficiaient. Rappelons ici que la notion de « transparence » trouve ses origines dans les mouvements d’idée du Siècle des Lumières (voir à ce sujet Sandrine Baume, « La transparence dans la conduite des affaires publiques. Origines et sens d’une exigence ») et s’affirme comme une exigence de visibilité du pouvoir destinée à combattre l’arbitraire.

François Fillon demande aux parlementaires LR “de tenir 15 jours” http://lpnt.fr/2kQUK4F 

Dans les sphères du pouvoir (quelle que soit sa nature), il est sans doute bien difficile d’échapper au sentiment d’être hors d’atteinte des regards du public. Pourtant, le développement d’une presse libre a, depuis longtemps, donné naissance à des investigations aboutissant souvent à des mises en cause convaincantes.

Mais au-delà des vertus du Canard enchaîné ou, plus récemment, du succès de telle émission télévisée consacrée au dévoilement de « scandales » (Cash Investigation sur France 2), il apparaît que la technologie de la recherche d’informations a gagné une nouvelle puissance avec la naissance des Wikileaks et d’autres techniques utilisant de façon sophistiquée la quête d’information au sein des big data. Aujourd’hui, aussi puissant soit-il, nul ne devrait se croire à l’abri d’une investigation peut-être dommageable.

L’hypersensibilité de l’opinion

La seconde raison qui explique la relative surdité des puissants quant aux exigences de l’éthique tient probablement à un décalage de plus en plus patent entre ce que les responsables estiment devoir à la société et ce que la société exige réellement d’eux.

Sous l’effet de transformations structurelles, au premier chef, l’augmentation des niveaux d’éducation, la demande d’éthique de la société a considérablement changé au cours des vingt dernières années. Au-delà de ces transformations structurelles la répétition, ad nauseam, des mêmes affaires (prises d’intérêt illégales, conflits d’intérêts méconnus) lasse le public et le rend désormais hypersensible à toute annonce d’une nouvelle crise d’éthique.

La « une » du Canard enchaîné du 1ᵉʳ février 2017.

Il n’est pas sûr que les puissants aient pris la mesure de ces évolutions majeures. Puisqu’« on a toujours fait comme ça » et que, en fin de compte, le public dans le passé s’est montré assez indulgent, pourquoi ne pas continuer comme nos prédécesseurs ? On l’affirme ici : parce que le degré de tolérance de la société a profondément changé.

Remède amer

Les conséquences directes de ce hiatus entre conceptions de l’éthique se lisent dans l’image terriblement dégradée du monde politique dont témoigne, par exemple, le Baromètre de la Confiance politique du Cevipof. Comment remédier à cette situation ?

Sans doute peut-on espérer que les puissants, d’eux-mêmes, prennent conscience des nouvelles exigences d’éthique de la société et, si nécessaire, modifient en conséquence leurs comportements. L’autre solution, sans doute plus lourde, mais infiniment plus sûre, consiste à modifier inlassablement les règles légales de la transparence. Elle passe par des procédures souvent jugées inquisitoriales par les puissants : transparence des revenus et du patrimoine, déclaration des intérêts, faisant l’objet, si nécessaire, de vérifications réelles, etc.

Le remède est amer. Mais le mal est grave parce qu’il contribue au développement d’un populisme qui mine les fondements du système démocratique.

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1 commentaire sur Penelopegate : la fin du « On a toujours fait comme ça ! »

  1. Et une affaire de plus , une !
    A quand la suivante ?
    Oui , hélas , la démocratie est de plus en plus en dérive et en danger , via notre classe politique , qui n’arrive pas à prendre en compte les exigences de la société civile
    exigences maintenant bien formulées et attendues , surtout en temps de crise . ( Mais ne sommes nous pas en définitive toujours en temps de crise ? ) .
    Ces exigences pour mémoire , à la pelle , sont : morales , éthiques , sociétales , économiques , politiques , sécuritaires , environnementales , et j’en passe .
    La liste est importante , et laisse présager de l’immense travail à les préserver !
    Et au lieu de travailler à cela , nous n’avons que quelques tristes individus , aux égo démesurés , qui n’ont rien à faire des mandats qui leur sont confiés , qu’ils utilisent à des fins personnelles , ne rêvant que de privilèges , prêts à mettre en oeuvre les tricheries en tous genres , osant se draper dans leur dignité dès qu’ils sont pris la main dans le pot de confiture !
    Je voudrais rappeler à ces individus de peu de conscience , moi simple citoyen lambda , qui travaille , qui supporte toutes les augmentations d’impôts , sans pouvoir broncher ,
    et surtout sans pouvoir bidouiller et m’enrichir sur les deniers publics , qu’un mandat électoral , n’est pas un chèque en blanc , avec à la clé , toujours plus de sacrifices et d’efforts , supportés par toujours les mêmes !
    Oui , mesdames et messieurs nos politiques , vous avez aussi des comptes à rendre à votre peuple , vous n’êtes pas sans devoirs des résultats , et cela prévaut quelque soit l’obédience et le parti , même si la justice a bien du mal ” a faire justice ” dans ce type d’affaires .
    La démocratie , pour en revenir à cette valeur , est bien en souffrance de par vos agissements aujourd’hui .
    Alors une piste pour lui redonner quelques vigueurs : quelle femme ou homme de pouvoir , aura le cran ( mais aussi de fait , la grandeur ) de mettre en oeuvre dans son mandat à venir , les dispositions suivantes , à savoir :
    >>>> l’intégration , dans tous les rouages décisionnels de notre système politique ( pour mémoire l’art de la politique est de traiter les affaires publiques )
    de citoyens désignés au hasard , mais bien sûr volontaires , renouvelés régulièrement , des auditeurs en quelque sorte , qui auraient un rôle de surveillance , de contrôle , éventuellement de censure .
    Ces “consultants” ( profession bien à la mode par les temps qui courent ! ) deviendraient les garants des valeurs de la démocratie , de la vie politique et surtout d’une bonne gestion des fonds publics , bien mis à mal par beaucoup d’opacité et de bidouilleries diverses et variées , sachant par ailleurs que tout ce petit microcosme , a pris ( la bonne ) habitude de ” faire combles autres ” . .
    Ce que j’évoque est aussi valable pour la gestion des affaires publiques au niveau local , départemental comme régional , ces étages décisionnels sont aussi importants .
    Notre appareil manque dangereusement de système de contrôle , cette vision de ce mode de fonctionnement devient une exigence de salut public ! .
    Vive la révolution .

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