Splendeurs et misères de Cahuzac

Temps de lecture : 4 minutes

Cet article a été lu 755 fois

Jérôme Cahuzac, dont le procès devrait commencer cette semaine, est, contre sa volonté, devenu un emblème de la génération Mitterrand – celle qui a fait un usage personnel et débridé du pouvoir, en se brûlant les ailes au contact d’une technocratie qui ne lui a fait aucun cadeau. Son procès est aussi celui de cette lente dérive des élites politiques loin de l’intérêt général qui devrait les guider.

Cahuzac et les réseaux

Les premières années de Cahuzac en politique sont à l’image de sa carrière: copinantes et hors des sentiers battus par la technostructure publique. En 1977, Cahuzac a 25 ans, il est chirurgien à Paris. Il est à la fois charismatique et brillant. Il est un homme du système avec des parents proches de Mendès-France, mais il n’est pas énarque. Il croise le constitutionnaliste Guy Carcassonne qui l’introduit auprès de Michel Rocard.

Comme tant d’autres en politique, il se place derrière son suzerain et entreprend de récolter les fruits de cet engagement calculé. À titre personnel, Cahuzac n’a rien du prolétaire de gauche. Il appartient à ce milieu « caviar » qui gravite autour du Parti Socialiste de la fin des années 70, et qui va en récupérer tant de bénéfices.

C’est l’époque où Mitterrand attire à lui une foule de courtisans qu’il met en selle sur le principe d’une alliance simple: les courtisans servent le prince, et le prince récompense les courtisans. Cahuzac le rocardien est aussi franc-maçon et épicurien. Toutes ces facettes sont autant d’atouts pour faire carrière.

Cahuzac et les lambris de la République

Dans cette nouvelle caste qui prend forme au tournant des années 80 sans que la gauche n’en ait le monopole, Cahuzac le chirurgien plutôt libéral hautain, choisit le mauvais cheval. Son engagement auprès de Michel Rocard retarde son arrivée en cabinet ministériel. Il lui faut attendre 1988 pour se caser auprès de Claude Évin, ministre de la Santé. Il y reste trois ans. Il a presque 40 ans quand le gouvernement Rocard tombe.

Certains se souviennent que, pour Cahuzac, l’apprentissage fut rude. La technostructure socialiste lui en veut de son engagement auprès de l’ennemi Rocard, et de sa non-appartenance à l’énarchie. Quand le chirurgien cherche une misérable vacation, il se trouve toujours un décideur du ministère de la Santé pour expliquer tout le mal qu’il pense de ce recasage. Cahuzac devra attendre sa chute en 2013 pour revivre ces heures douloureuses où la machine du pouvoir décide de vous rayer de la carte.

Pour la technostructure, Cahuzac est un imposteur, un médecin qui s’imagine fonctionnaire, une personnalité cassante qui fait de l’ombre. L’État partial n’a aucune pitié pour lui.

Cahuzac et l’argent

La mort dans l’âme, Cahuzac est donc condamné à s’enrichir. Il devient lobbyiste pour l’industrie pharmaceutique. Concrètement, il utilise son carnet d’adresses pour favoriser certains laboratoires, pour débrouiller des affaires scabreuses ou faciliter l’adoption de normes conformes aux intérêts qui le financent.

Là encore, Cahuzac est bien le symbole d’une génération. Combien de hiérarques publics n’ont-ils pas utilisé le carnet d’adresses construit grâce à leurs fonctions officielles pour gagner de l’argent à titre privé? C’est la République des copains-coquins, des conflits d’intérêt, des amitiés particulières qui se bâtit ici.

Il serait injuste d’en faire le reproche à Cahuzac. Il n’a certainement pas le monopole de cette pratique, qui s’est, au fil des ans, généralisée sous une multitude de formes.

Cahuzac et l’intérêt général

Progressivement, la dérive de Cahuzac devient un principe de vie. Le phénomène explique largement le rejet viscéral dont les actuelles élites publiques font l’objet auprès des Français. Le mensonge et l’imposture deviennent la règle, le respect l’exception.

C’est d’abord vrai dans sa vie privée, où ses innombrables conquêtes, dont certaines qui lui étaient attribuées occupaient des postes ministériels, lui valent un terrible divorce. Sa femme Patricia, on le sait, est à l’origine de sa chute, puisque c’est elle qui a révélé l’existence de son compte en Suisse. Toutefois, qui à Paris n’avait pas entendu parler de cette Arlésienne concernant le chirurgien séduisant qui suscitait tant de jalousies?

C’est surtout vrai dans sa vie publique, où le pourfendeur de la fraude fiscale en était l’un des plus beaux représentants? Cahuzac illustre là encore la dérive existentielle d’une génération politique qui se gorge de mots, de postures, de principes, affichés en public mais dont aucun n’est jamais mis en application à titre personnel.

Le procès Cahuzac est bien le procès d’une classe politique dont la profession repose sur des affichages et des mensonges que les Français rejettent en bloc. C’est à cette aune-là que les débats seront lus, observés, décortiqués par les Français, car il n’est pas sûr que le mal puisse encore être traité autrement que par la racine.

print

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Lire les articles précédents :
L’Union a-t-elle aidé à l’élection d’Erdogan en 2015?

L’Union a-t-elle favorisé l’élection d’Erdogan l’islamiste, soutien de Daesh, en 2015? Le site grec Euro2day vient de faire éclater une véritable...

Fermer