Syndicats et Front National : les directions confédérales contre leur base ?

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Depuis une dizaine d’années, les directions syndicales sont mises à rude épreuve par les scores élevés et en progression constante que le Front National réalise aux élections. Si certaines dénoncent le vote en faveur du parti frontiste, d’autres ont fait le choix de ne plus s’exprimer sur le sujet. Ces deux options trahissent une même rupture entre les hiérarchies syndicales et la base militante.

Les chefs syndicaux entre dénonciation et résignation

A la suite des résultats du premier tour des élections régionales, les dénonciations syndicales du vote FN ont été largement médiatisées. La CGT a ainsi tenu à réaffirmer que “le Front national n’est pas un parti comme les autres et constitue une grave menace pour la démocratie”. Elle en veut pour preuve le fait que son programme politique est fondé “sur l’inégalité” et “la régression sociale”. La CFDT refuse elle aussi le choix frontiste car, selon elle, les orientations défendues par le FN “n’apportent aucune réponse aux problèmes économiques et sociaux de nos régions, mais sont démagogiques, inefficaces et dangereuses”. Enfin, Solidaires, l’UNSA et la FSU ont pris des positions proches de celles de la CGT et la CFDT.

A l’inverse, les responsables de Force Ouvrière, de la CFE-CGC et de la CFTC ont été beaucoup plus discrets, préférant ne pas commenter publiquement le score réalisé par FN. Cette attitude s’inscrit dans une ligne de conduite adoptée depuis le début de la décennie 2010. En mars 2011, ces trois organisations avaient en effet refusé de signer la déclaration commune de l’intersyndicale CGT-CFDT-UNSA-Solidaires-FSU, qui affirmait que les engagements syndicaux et frontistes sont incompatibles. Afin de justifier leur refus, les dirigeants des trois confédérations réfractaires avaient mis en avant le fait qu’ils préfèrent ne pas confondre affaires syndicales et politiques, et laisser chacun libre de ses choix.

Des bases syndicales très fébriles

Au-delà de la présence de tel ou tel syndiqué sur une liste du Front National, il est vrai qu’il n’est pas évident d’obtenir des informations fiables sur le rapport qu’entretient la base des syndicats au plus important des partis de la droite radicale. Après les dernières élections européennes, qui ont eu lieu en 2014, un sondage IFOP réalisé pour l’Humanité auprès des “sympathisants” – et non des adhérents, la différence est importante – des organisations syndicales a beaucoup fait parler de lui. Il permettait notamment de toucher du doigt l’ampleur du vote frontiste au sein de ce public, pourtant théoriquement plus attentif que la moyenne des salariés aux mots d’ordre mis en avant par les responsables syndicaux.

Plus précisément, on découvrait que parmi les sondés se déclarant sympathisants de la CGT, 22 % avaient voté FN. Dans le cas de la CGT-FO, ce chiffre grimpait à 33 %, soit plus encore que le score national alors réalisé par le parti frontiste – un peu moins de 25 %. Du côté des “sympathisants” de la CFTC, de la CFE-CGC, de l’Unsa et de Solidaires, le vote pour la droite nationale avait convaincu entre 27 et 29 % des personnes interrogées. Seuls les proches de la CFDT déclaraient avoir voté à moins de 20 %, à 17 % exactement, pour une liste FN. Le Front de Gauche n’en serait pas là où il en est s’il réalisait les mêmes scores auprès des syndicalistes et de leur entourage… Qui a dit que les extrêmes se rejoignaient ?

Un prêche dans le désert

Les réactions énergiques ou gênées des hiérarques confédéraux en disent long à la fois sur le caractère très sensible du sujet en interne et sur leur incapacité à peser réellement sur les choix des militants et sympathisants de leur organisation. Il n’est généralement nécessaire de marteler que ce qui ne va pas de soi… C’est justement parce que les directions syndicales sont tout à fait désemparées face à l’audience grandissante dont les sirènes blondes du Front National jouissent auprès de leurs ouailles, qu’elles ressentent la nécessité de se lancer de plus en plus souvent dans des rappels à l’ordre de ce que devrait être la bonne moralité du mouvement social. Avec les excellents résultats que l’on sait !

En réalité, ce qui se passe au sein des organisations syndicales renvoie aux mêmes logiques que ce qui se passe plus généralement dans la société. Les différentes élites autoproclamées, issues des mondes politiques, économiques, culturels ou syndicaux, ne semblent plus rien comprendre aux enjeux et problèmes qui intéressent l’autrefois nommée “France d’en bas”. Leurs mises en garde morales et esthétiques contre la tentation du FN sonnent aussi vrai que “l’Ode à la joie” qu’elles entonnent en choeur aussi souvent qu’elles le peuvent malgré le référendum de 2005. Dans un tel contexte de rupture et de défiance sociales, le prêchi-prêcha anti-FN ne fait rien d’autre que renforcer les convictions des électeurs frontistes.

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