Théorie du genre: comment l’académie de Rouen l’enseigne

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Les propos du Pape sur la théorie du genre ont appelé un déni de la part de la ministre de l’Education Nationale, qui soutient que celle-ci n’est pas enseignée en France. D&E publie ici un document officiel de l’Education Nationale à destination des enseignants, produit par le Centre de Ressources et de Documentation Pédagogiques de Rouen, qui semble quand même prouver le contraire:

3.1.3. La plasticité biologique, support d’options culturelles autour de la sexualité

La biologie a été et est encore utilisée pour étayer des différences de nature entre femmes et hommes. La recherche de différences cérébrales fait ainsi l’objet de travaux réguliers visant à prouver que par nature, certaines activités correspondraient mieux aux femmes ou aux hommes en raison d’une morphologie et d’une organisation cérébrale différentes : taille du cerveau, performances différentes en sciences et mathématiques, etc.

Ces études présentent de nombreuses insuffisances et biais méthodologiques (faibles effectifs, biais de mesure, survalorisation des travaux montrant des différences par rapport à ceux montrant qu’il n’y en pas, etc.). Lorsque des différences sont observées, elles résultent du contexte et de l’apprentissage. Toute pratique régulière d’une activité développe en effet le nombre de connexions neuronales et modifie ainsi l’épaisseur des zones corticales afférentes.

Ces évolutions sont réversibles lorsque l’activité n’est plus pratiquée. La dimension culturelle est ainsi, comme nous l’avons vu, pleinement intriquée avec la dimension biologique dans les mécanismes et les comportements propres à la sexualité dont ceux renvoyant au désir et au plaisir.

Le désir lié à l’érotisation des corps comme le plaisir lié à leur engagement dans la relation sexuelle sont en effet partie prenante de cette sexualité qui assume, outre la fonction de reproduction, celle de « la construction d’un lien érotique, charnel, sensuel et affectif entre deux partenaires » (Pascal Picq) de l’espèce humaine. Ces liens entre partenaires sont également identifiés entre les grands singes, indices alors d’une capacité cognitive à se représenter l’autre en particulier dans des préliminaires sexuels incluant la dimension plaisir.

Le support de ce plaisir est classiquement appelé « système de récompense », en lien avec des expérimentations menées sur des rats dans une situation de stimulations de zones corticales spécifiques, en fonction de la réussite à des exercices souhaités par l’expérimentateur. Stimulations les engageant à poursuivre la réussite de leurs actions (expériences de Olds et Milner, 1952 et de Talwar et Xu, 2002/2004).

Le circuit de la récompense oriente ainsi certains comportements. Il est complexe, mais comporte un « maillon central » qui joue un rôle essentiel : il s’agit des connexions nerveuses qui relient deux petits groupes de neurones particuliers, l’un situé dans l’Aire Tegmentale Ventrale (ATV) et l’autre dans le Noyau Accumbens (NA) via des neurones dopaminergiques.

Le pénis comme le clitoris, avec la richesse de leurs terminaisons nerveuses réceptrices, en sont des composants périphériques majeurs. Le biologique est ainsi le support d’une sexualité tournée vers une reproduction rendue aléatoire par l’ovulation cachée chez la femme, à laquelle peut être lié un état d’œstrus permanent selon Desmond Morris (Le singe nu). Il est également à la base de la stabilisation de liens affectifs, amoureux, consentie et exclusifs tout comme, paradoxalement, d’initiation et d’incitation de désir d’autres partenaires.

3.1.4 L’évolution du discours scientifique sur la sexualité

Les historiens ont montré que l’argument de la nature, basé notamment sur le discours biologique et médical, développé à partir du 18ème siècle est mobilisé pour justifier à travers les siècles la tutelle masculine. Les différences entre les sexes sont d’abord cherchées à travers les mesures physiques du crâne et du cerveau (qui trouvent une certaine survivance aujourd’hui à l’époque de l’IRM), comme celles menées par le neuroanatomiste français Paul Broca. L’objectif est d’établir, par des arguments en apparence rationnels, une échelle de valeur entre les sexes, comme d’ailleurs entre les classes sociales, ou ce qui est alors appelé les races…

L’historien américain T. Laqueur a d’autre part démontré la construction sociale du sexe, dans ses dimensions biologiques : le social transforme le sexe en genre mais les définitions du genre affectent également la perception que nous avons du sexe dans sa matérialité anatomique.

C’est le one sex model, le modèle unisexe qui a dominé la pensée jusqu’au 18ème siècle : il était alors acquis que les femmes avaient les mêmes organes génitaux que les hommes, mais à l’intérieur et non à l’extérieur du corps (pénis/vagin, prépuce/lèvres, testicules/ovaires, scrotum/utérus, le clitoris est absent…). Le sexe, ou le corps, était une donnée secondaire alors que la catégorie culturelle était centrale : être un homme ou être une femme signifiait d’abord bénéficier d’un rang, d’une place dans la société, même si le modèle unisexe restait hiérarchisé.

Car si les différences ne sont pas de nature, elles sont de degré : la femme est jaugée au regard de l’idéal masculin et lui est subordonné ; elle est un « moindre mâle ». Comme l’émission de « semences » mâles (actives et chaudes) et femelles (passives et froides) est associée à la jouissance, le plaisir féminin est une condition de la fécondation.

A la fin du XVIIIème siècle, de nouvelles découvertes biologiques, portées par un contexte où les femmes accèdent à des nouveaux rôles sociaux (mêmes si toujours subordonnés) déplaçant les frontières de genre, prouvent la distinction entre les sexes. Les différences physiques fondent alors les distinctions morales : c’est d’abord dans leurs corps qu’hommes et femmes diffèrent ; corps qui devient central et dont les significations culturelles sont adjacentes : l’utérus et les ovaires de la femme la consacrent dans ses fonctions maternelles et ses droits différents.

Ce que démontre T. Laqueur, c’est que le social transforme le sexe en genre et que les définitions du genre affectent la perception que nous avons du sexe, jusque dans sa matérialité anatomique. « Tout ce qu’on peut vouloir dire sur le sexe […] contient déjà une affirmation sur le genre. »

Il faut probablement attendre la fin du XXème siècle pour commencer à sortir scientifiquement de cette impasse devenue progressivement idéologique d’une domination masculine légitimée par des faits de nature. En effet les philosophes, comme les anthropologues aussi renommée que Françoise Héritier partent du postulat selon lequel la domination masculine repose en partie sur la plus forte corpulence biologiques des hommes. Ils font ainsi l’impasse sur la dimension « évolution » de la sexualité marquée par l’existence de compétitions intra et intersexuelles dont ont fait l’objet les mâles aboutissant à ce dimorphisme sexuel de corpulence.

La clef de cette sortie va être donnée en 1991 par F. Szalay et R. Costello, et par des anthropologues et primatologues américaines formées dans le cadre des « genders studies » dont Shirley Strum en convoquant la méthodologie de l’identification des liens évolutifs de parentés. A la base de cette approche qualifiée de phylogénétique : l’observation, qui concerne à la fois les restes des formes fossiles et le réel actuel dans leurs dimensions moléculaires, anatomiques, physiologiques éthologiques et anthropologiques étudiées séparément ou dans leurs corrélations.

En France, depuis le début des années 2000, Pascal Picq, paléoanthropologue, Pierre-Henri Gouyon, généticien spécialisé en sciences de l’évolution, Guillaume Lecointre, zoologiste et systématicien ont contribué fortement à la diffusion de cette systématisation phylogénétique, permettant son inscription dans l’enseignement secondaire, ouvrant ainsi la voie à une vision non anthropocentrique du classement des espèces et non masculino-centrée des différences biologiques entre l’homme et la femme.

3.2 Les apports des sciences humaines à la compréhension de la sexualité

Les sciences sociales ont montré que tout groupe social fabrique des critères de distinction, le plus souvent en se basant sur des particularités biologiques. Les singularités du corps, et des organes sexuels en particulier – le sexe –, sont la source de couples d’oppositions entre féminin et masculin, dont l’une des premières finalités est l’organisation du social sur une base hiérarchique – le genre – et ce notamment en lien avec la question de la reproduction. Les différences sexuées, « naturelles » sont alors l’argument de l’inégalité, chaque donnée biologique pouvant être lue comme signe d’infériorité.

L’ensemble de ces sciences sociales, en abandonnant le présupposé de l’ancrage dans le biologique, ouvre une démarche qui remet en question ce que l’on tient pour acquis, à savoir la division du monde selon le masculin et le féminin, autour de l’existence de deux sexes anatomiques. D’une part, parce que la vision que la société a du corps (y compris dans ses expressions scientifiques) est soumise aux rapports sociaux de sexe. Et d’autre part, car la pluralité des expériences de genre n’est pas réductible à une catégorisation binaire du sexe.

3.2.1 Des concepts indispensables pour aborder la dimension sociale de la sexualité

Le genre

Le genre est un concept qui désigne la construction sociale des catégories de sexe. Toutes les sociétés sont organisées autour de catégories de sexe. Ces catégories sont variables selon les lieux et les époques, mais elles ont en commun :

• d’assigner les individus membres de la société à une catégorie (on est une femme ou un homme)

• de définir des attributs associés à chaque catégorie (ce qui considéré comme féminin ou masculin)

• d’accorder une valeur différente à chaque catégorie (les objets ou les activités catégorisés comme féminin ou masculin n’ont pas la même valeur)

• de structurer un rapport inégalitaire de pouvoir et de domination entre les catégories de sexe ainsi construites, le masculin étant dominant par rapport au féminin

• de « naturaliser » ou d’ « essentialiser » les différences sociales ainsi construites en justifiant ces différences par un état de nature (les femmes sont plus douées pour telle catégorie d’activités, les hommes pour telle autre).

Le concept de genre est originaire des Etats-Unis où à partir des années 70, des chercheurs de différentes disciplines se sont attachés à montrer comment se construisait, dans leur propre domaine, cette différenciation sociale, et à identifier les effets qu’elle produisait. Ces travaux de recherche sont désignés sous le terme « étude de genre » ou « gender studies ».

Le concept de genre adopté aujourd’hui en France, est hérité des recherches anglo-saxonnes, et s’adjoint au concept de rapports sociaux de sexe initialement développé en France.

Les études de genre s’intéressent notamment aux processus suivants :

• comment l’assignation à un sexe donné est-elle réalisée ? Comment chez l’humain le mâle et la femelle deviennent-ils garçon, fille, puis homme et femme ? Quels rôles jouent la famille, l’école, le travail, les pairs, etc. dans ce processus de différenciation ? A quoi s’expose celui ou celle qui transgresse ?

• quels sont les attributs de chaque sexe ? Ces attributs sont-il les mêmes selon les sociétés ?

• quelle est la valeur de ces attributs ? Quels sont ceux qui sont les plus distinctifs ? Quels sont leurs enjeux sociaux ?

• quelles sont les inégalités entre filles et garçons, puis femmes et hommes ? Quels sont leurs effets directs et indirects, à court ou long terme ?

• comment ces différences construites apparaissent-elles comme des faits de nature ? Quel rôle jouent la recherche et l’enseignement dans la production et la reproduction de cette naturalisation ?

• quel rôle la sexualité joue-t-elle dans l’assignation à la catégorie sexuée ?

Il n’y a donc pas de « théorie du genre » qui prônerait un modèle social ou un type de sexualité. Le genre est un concept qui interroge l’organisation de la société dans tous les domaines, puisque toutes les activités sociales sont « genrées », c’est-à-dire structurées autour de catégories de sexe différenciées, y compris la sexualité.

Les rapports sociaux de sexe

Le concept de « rapports sociaux » désigne les relations qu’entretiennent des groupes sociaux composés autour d’un critère donné. On peut ainsi s’intéresser aux rapports sociaux de classe, d’origine, d’âge …ou de sexe.

Le concept de rapport social de sexe exprime l’idée que les groupes sexués ne sont pas le produit de destins biologiques mais qu’ils se construisent socialement par tension, opposition, antagonisme, autour d’un enjeu. Le concept de rapport social de sexe exprime également l’idée d’un processus producteur d’inégalités et de relations de domination. Les rapports sociaux s’inscrivent dans les comportements (dont la sexualité) mais aussi dans des institutions et législations (le couple, la famille, la filiation, le code civil…) qui ont pour fonction de légitimer en l’état le rapport de force entre les deux groupes.

Les rapports sociaux sont toujours associés à des représentations qui « justifient » le pouvoir ou son absence.

L’idéologie naturaliste, qui s’attache à considérer les différences comme naturelles et non pas comme le résultat d’une organisation sociale, occupe ici une place centrale, car elle légitime les rapports sociaux de sexe en les inscrivant dans une nature biologique, qui est pourtant elle-même une construction sociale. Cette idéologie est de l’ordre de la conscience sociale, collective et individuelle, et est, jusqu’à un certain point, partagée par les membres de la société.

Les concepts de genre et de rapports sociaux de sexe sont encore abondamment discutés. Mais tous deux se sont constitués, dans les sciences humaines, pour empêcher la réduction des différences homme-femme au sexe anatomique, biologique. Ils questionnent le masculin et le féminin, les processus relationnels, sociaux qui les définissent.

Masculinité, féminité et virilité

En sciences sociales, masculinité et féminité désignent les caractéristiques et les qualités attribuées socialement et culturellement aux hommes et aux femmes. La dimension relationnelle des définitions est centrale, la construction sociale de l’un ne se comprenant qu’en référence à l’autre.

Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination, qui déterminent ce qui est considéré comme “normal” – et souvent interprété comme “naturel”– pour les femmes et les hommes. C’est en rapport avec la sexualité que le masculin et le féminin se définissent : l’identité masculine est alors associée au fait de dominer et posséder, tandis que l’identité féminine au fait d’être docile et soumise.

La virilité est l’expression collective et individualisée de la domination masculine.

Selon le Dictionnaire critique du féminisme elle revêt un double sens :

1) les attributs sociaux associés aux hommes, et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le « droit » à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et de ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent pas, être virils : femmes, enfants…

2) la forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine ». Il n’est pas ici simplement question de ce qui est propre aux hommes mais du caractère dominant qui y est associé. « La virilité dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu’ils se distinguent hiérarchiquement des femmes ». Elle constitue un attribut central des hommes, des garçons, dans leur rapport au monde, aux femmes et aux hommes.

3.2.2 Un questionnement de l’anthropologie sociale : la sexualité au cœur des sociétés

Selon F Héritier, il existe un ancrage symbolique profond et insoupçonné, mais pourtant mis en pratique par tous à travers l’ensemble des sociétés : la valence différentielle des sexes. Cette valence différentielle exprime un rapport hiérarchique entre le masculin et le féminin, relativement invariant, parce que transmissible via l’environnement social et culturel, et inculqué par l’éducation.

Il définit les relations entre hommes et femmes et détermine les situations des femmes en société. C’est à partir de la dichotomie anatomique des sexes, qu’un ensemble de discours sur les fl uides corporels (sang, lait, sperme) est généré pour servir de fondement à l’émergence de règles sociales inégalitaires (rapport de parenté, interdit de l’inceste, échange des femmes).

L’élaboration d’un rapport entre « identique » et « différent » est, selon les anthropologues sociaux, à la base de tout système de pensée, légitimant les inégalités – qu’elles soient socioéconomiques, générationnelles, d’origine… Concernant la différence des sexes, ce rapport est selon F. Héritier, toujours hiérarchisé, en lien à la domination masculine. La raison profonde de cette hiérarchie tient, selon cette dernière, à la capacité, incompréhensible jusqu’il y a peu, qu’ont les femmes de produire des corps différents d’elles-mêmes – à savoir des fils alors que les hommes ne peuvent produire leurs semblables.

Ressources indispensables pour la propagation de l’espèce en général et pour que les hommes obtiennent des fils, les femmes prennent place en tant que valeurs dans des systèmes sociaux fondés sur l’échange : comme C. Levi-Strauss l’a souligné, ce sont les hommes qui échangent les femmes et non le contraire. Qui plus est, le statut particulier que peuvent obtenir, dans bon nombre de sociétés traditionnelles, les femmes stériles montre bien que c’est la fécondité, et la volonté de contrôle social de la fécondité des femmes, qui déterminent la hiérarchie sociale des sexes. La dichotomie anatomique des sexes produit un discours sur les fluides corporels (sang, lait, sperme) et des principes de classement (fort/faible, dur/mou, chaud/froid…) qui sont des supports à l’émergence de règles sociales (rapport de parenté, interdit de l’inceste, échange des femmes).

Alors que toutes les combinaisons possibles de l’expression du biologique devraient pouvoir se manifester dans les différents systèmes de représentation, seules certaines de ces combinaisons sont explorées. Les systèmes de parenté, par exemple, n’expriment pas l’ensemble des possibilités naturelles qui s’offrent, mais une idéologie du rapport des sexes : aucun système matrilinéaire n’est la représentation en miroir des systèmes patrilinéaires ; aucun ne va jusqu’au bout de ce qui pourrait être la réciproque de la “ dominance ” du masculin sur le féminin.

De la même façon, alors que les conceptions qui reconnaissent exclusivement ou partiellement le rôle de l’homme dans la procréation prédominent, dans tous les cas, « contradiction entre les prémisses et la conclusion », la femme est tenue seule responsable de la stérilité d’un couple – sanction inscrite dans son corps à la suite d’actes contraires aux normes sociales, ou résultat de forces féminines mystiques et malveillantes qu’il convient d’apaiser… « La stérilité s’entend spontanément au féminin, partout et toujours. Elle dit en conséquence avec insistance quelque chose du rapport social des sexes ».

Le même type d’explication est présent chez M. Godelier, pour qui, la sexualité, du fait de sa double dimension – désir et reproduction – peut unir ou diviser les individus et les groupes sociaux. Elle fait alors l’objet d’une subordination à d’autres rapports sociaux qui l’englobent, pour légitimer leur emprise. « Tout se passe comme si la sexualité était constamment appelée à occuper tous les lieux de la société, à servir de langage pour exprimer, de raison pour légitimer des réalités dont les fondements ne relèvent pas, ou pas principalement, de son ordre ». M. Godelier décrit à ce titre, les rites d’initiation, dans la maison des hommes, où l’on apprend aux hommes les secrets et le mythe fondateur de la vie et de l’organisation sociale ; initiation qui rend possible la domination via le maintien à distance des femmes auxquelles la connaissance est refusée.

Les anthropologues ont imposé le constat de la dimension universelle, symbolique et sociale de la « division par sexe » et du caractère quasi universel de la domination masculine. Mais ils mettent parallèlement en évidence la variabilité et l’arbitraire qui caractérisent les constructions sociales et culturelles du masculin et du féminin : c’est notamment M. Mead qui, la première, montre que la division des rôles sociaux entre les sexes et l’adéquation entre sexe biologique et rôle social sont en fait variables d’une société à l’autre. Les anthropologues relativisent donc fondamentalement le déterminisme biologique. Ils montrent également, comme les sociologues, que les pratiques de la sexualité sont sociales parce qu’elles font l’objet d’un apprentissage. Dans de nombreuses sociétés, l’entrée dans la sexualité passe en effet par des rites de passage, où parfois, certains rapports sexuels peuvent être obligatoires et organisés collectivement. La sexualité est aussi contrôlée socialement via l’encadrement des partenaires (âge, religion, condition de richesse, de dot…), du contexte de la sexualité (mariage, calendrier religieux…) ou des pratiques (interdiction/autorisation de la masturbation ou de l’homosexualité…).

3.2.3 Un questionnement sociologique : le rôle de la sexualité dans la socialisation

Les différences de comportements entre hommes et femmes, y compris au regard de la sexualité, sont le fruit d’une longue construction, d’un processus intégré par chaque homme et chaque femme, qui fait penser et agir chacun et chacune avec des codes sociaux profondément sexués.

La sociologie s’attache à montrer qu’il n’existe pas une façon « naturelle » de se servir de son corps (M. Mauss). Les « techniques du corps », à savoir les façons dont les hommes, société par société, de manière traditionnelle, savent se servir de leur corps, constituent une appartenance identifiante à une société donnée. Elles sont le résultat d’une maîtrise des usages, qui va s’acquérir par socialisation explicite ou imitation. Lors de la socialisation primaire, filles et garçons se voient imposer des contraintes corporelles différenciées. C’est directement en lien avec l’expression socialement définie de la sexualité que les usages sociaux du corps s’imposent.

Concernant les lycéens, la sociologie décrit des représentations de la sexualité se situant au croisement de différents messages sociaux : familiaux, médiatiques et des pairs. Ces messages définissent « la » normalité dans la relation et « la » normalité sexuelle – questionnement très présent à l’adolescence et qui emprunte des voies différentes selon que l’on est un garçon ou fille, hétérosexuel-le ou homosexuel-le.

Au lycée, cela passe notamment par le fait de s’afficher en tant que personne ayant une vie affective et implicitement, potentiellement, une sexualité active. Mais alors que la construction de la féminité va imposer aux filles d’accéder au couple et de le montrer, tout en se tenant en retrait de son partenaire, choisi dans une optique de relative stabilité, les messages sociaux prescrivent au masculin, une pratique de l’ordre de la conquête.

Les codes qui s’imposent socialement (notamment du fait des médias adolescents) se déclinent très inégalement pour les deux sexes : pour une fille, être amoureuse, veut dire «être bonne» pour satisfaire son partenaire masculin et pour un garçon, être amoureux, veut dire «être performant» pour satisfaire sa partenaire et se sécuriser en tant qu’homme.

Les changements qui caractérisent l’adolescence concernent, entre autres, la séduction, les relations amoureuses et la sexualité. Ils constituent des étapes marquantes du passage à l’âge adulte – repères initiatiques utilisés confusément par les adolescents pour « devenir femme » ou « devenir homme ». Dans un contexte très différent pour les deux sexes. Car chez les lycéens, le fait que les comportements soient moins régulés aujourd’hui par les adultes que par leurs pairs n’a pas adouci la sévérité du contrôle de la réputation des filles. On continue à opposer les filles faciles aux filles vertueuses, tout en les plaçant en situation de double contrainte : être à la fois sérieuse et se manifester disponibles.

La sociologie montre que chez les adolescents des deux sexes, c’est la « monogamie sérielle » qui prévaut – séquences éphémères de relations amoureuses qui se suivent, sans se superposer (H. Lagrange et B. Lhomond). Les lycéens ont souvent un investissement fondé sur la curiosité, l’attirance physique, l’influence des pairs ou le simple désir d’« avoir quelqu’un » pour ne pas être vu toujours seul, plus que sur un réel investissement amoureux même si il reste possible. Mais, de manière classique, les études sociologiques montrent que les représentations de la sexualité continuent d’opposer une sexualité féminine pensée dans le registre de l’affectif, et une sexualité masculine pensée sur le mode du désir individuel et du besoin naturel, les filles se percevant parfois comme victimes de manipulation, notamment parce que, résultat de leur socialisation, elles investissent pour la plupart plus de sentiments dans la relation (M. Bozon).

La pornographie joue ici un rôle particulier. Majoritairement destinée aux hommes, elle met en scène une activité sexuelle démultipliée, avec aussi peu d’émotions que possible, autour de poses uniformisées de femmes, objets, et non sujets, de désirs sexuels. Elle met aussi en scène une complicité féminine, qui a quasiment disparu du monde social contemporain. Ces images de femmes figurent d’ailleurs également dans des publicités majoritairement admises.

Or, chez les collégiens et lycéens, la pornographie est source de modèles à plusieurs niveaux. Modèle de la sexualité, à travers une offre comportementale qui invite à imaginer que l’on doit aimer certaines pratiques, parce que ce sont celles que l’on montre – or, la déclinaison du sexuel mise en scène dans la pornographie contemporaine a beaucoup évolué comparativement aux contenus des films des années 70-80 par exemple.

Modèles de la masculinité et de la féminité, qui fonctionnent selon les figures imaginaires de la « salope » et de l’« étalon », qui vont structurer une grande part des relations dans le quotidien en présentant des modèles positifs ou négatifs d’identification : figure de l’étalon à laquelle les garçons doivent coller pour être des «vrais» hommes, et qui va être entretenue et surenchérie par le groupe de pairs et figure de la «salope», qui bien que pas socialement respectable, est une figure attractive pour les garçons. Modèle relationnel enfin à partir duquel se posent les questions de savoir s’il faut satisfaire ou se satisfaire, respecter ou se faire respecter – étant entendu que dans la pornographie, le respect passe par l’imposition en tant qu’homme de son désir aux autres – ici les femmes. Ces représentations interviennent dans la structuration de relations asymétriques et sont sources de violence (P. Liotard).

Malgré la sexualisation grandissante de l’espace médiatique et son expression hiérarchisée, les analyses montrent que chez les adolescents, la sexualité continue de s’exprimer avant tout par le fl rt, l’échange de baisers et caresses, loin de rapports génitaux qui sont considérés comme le terme d’un engagement amoureux durable. L’amour est une dimension importante et un désir s’exprimant comme une pure envie sexuelle et non une envie de l’autre n’apparait, le plus souvent, pas légitime. Le parcours amoureux est fait avant tout de rencontres, de plaisir à communiquer, d’affinité, de compréhension mutuelle et de construction d’une confiance réciproque.

Pour les adolescentes, c’est surtout l’épreuve du temps qui est constitutive de cette confiance. Le garçon triomphant de cet obstacle, donne alors la preuve de la sincérité de son sentiment amoureux. Or, ce sont les filles qui, en abandonnant la pudeur et la réserve pour la volonté de séduire, décident désormais des conditions de recevabilité des avances.

Ce pouvoir qu’elles détiennent, la difficulté de certains garçons à entrer en relation amoureuse et sexuelle avec elles, dans un contexte où la pression à l’accomplissement sur ce plan est forte, peut être à l’origine d’un « désarroi » pouvant s’exprimer sous la forme de propos et de comportements sexistes (H. Lagrange). « La domination masculine divise hommes et femmes en groupes hiérarchisés, donne des privilèges aux hommes au détriment des femmes ; face aux hommes tentés, pour une raison ou une autre, de ne pas reproduire cette division (ou qui, pire, la refuseraient pour eux-mêmes), la domination masculine produit de l’homophobie pour que, menaces à l’appui, les hommes se calquent sur les schèmes dits normaux de virilité » (D. Welzer-Lang).

Alors que 4 % des hommes et des femmes déclarent, en 2008, avoir eu des pratiques sexuelles avec des partenaires de même sexe (N. Bajos, M. Bozon), qu’autour de 6% d’adolescents des deux sexes déclaraient, en 1996, avoir une attirance pour le même sexe (H. Lagrange, B. Lhomond) peu de lycéens, du fait de la contrainte exercée collectivement sur leurs désirs et leurs pratiques, forment des couples homosexuels. Les pratiques homosexuelles, comme tout soupçon ou toute accusation à ce sujet, sont susceptibles de mettre au ban du groupe. Les garçons homosexuels présentent d’ailleurs un risque quatre à sept fois supérieur de tenter de se suicider comparativement aux garçons hétérosexuels, tandis que les filles homosexuelles présentent un risque supérieur de 40 % par rapport aux filles hétérosexuelles (É. Verdier, JM. Firdion).

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5 commentaires sur Théorie du genre: comment l’académie de Rouen l’enseigne

    • Il semble évident que Mdm Belkacem a connu des souffrances lors de son arrivé en France. Maintenant ministre – beau parcours – elle le fait payer, cher, à la France. La destruction systématique des référentiels éducatifs (réforme des rythmes scolaires, du collège, etc.) crée une génération de citoyens sans repère, plus facile à manipuler. Attention, je ne dis pas qu’il ne fallait rien faire avec l’éducation nationale qui a bien des trains de retard, mais la c’est de la destruction pure, simple et systématique.

  1. Ce texte est destiné à informer les profs sur les “gender studies”, nées aux USA, et sur lesquelles ils sont invités à avoir un regard critique, le texte précisant bien qu’il n’y a pas de “théorie” du genre, mais des études diverses et contradictoires. C’est bien la moindre des choses que nos profs aient un minimum de culture sur la vie intellectuelle américaine ! parler d’un danger planant de ce fait sur nos chères têtes blondes est tout simplement grotesque. Le créationnisme fait partie du folklore, à ce titre discutons-en. Le darwinisme social est bien plus dangereux que les prétendues théories du genre, étudions-le pour être capables de le démonter. Mais cessons de prendre les citoyens et les élèves pour des marionnettes idiotes et manipulables.

  2. j’ai renoncé à lire jusqu’au bout après que me soit venu l’idée que ce genre de textes verbeux et insipides ressemble probablement à ceux que produisaient les éminents intellectuels de Constantinople dans leurs éminentes querelles sur le sexe de anges alors les Turcs étaient sous la muraille et s’apprêtaient à prendre la ville ( bien sûr, selon la formule consacré, “Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite “

  3. Un titre racoleur pour des textes uniquement destinés à informer le corps professoral sur ce que sont les gender studies (comme le signale très justement Ingeborg Karakatsanis)
    Face aux tentatives de désinformation et de manipulation orchestrées depuis plusieurs mois par les tenants d’un ordre moral rance, il semble en effet nécessaire d’accéder à une information non biaisée sur le sujet.
    Alors, que la rédaction de D&E, par pure paresse (ou malhonnêteté ?) intellectuelle se fasse le relais des ragots de grenouilles de bénitier est juste affligeant.
    Vous avez perdu un lecteur.
    Breton pas content

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