La tragédie syrienne et l’impossible lune de miel russo-américaine, par Alexandre Del Valle

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Article initialement paru sur le site de l’auteur et sur Atlantico.

Après le raid aérien américain sur l’aéroport militaire syrien de al-Chayarate, qui a fait peu de morts parmi les soldats loyalistes mais a endommagé l’aviation syrienne en représailles de l’attaque chimique de l’armée syrienne sur le site djihadiste de Khan Cheykhoun, l’administration Trump est-elle prête à une confrontation directe avec l’Iran et la Russie, soutiens du régime d’Assad ?

La volonté initiale de l’Administration Trump de se rapprocher de Moscou – et de mettre fin à la nouvelle guerre froide (qui empêche les pays euro-occidentaux de lutter ensemble contre leur ennemi commun islamiste sunnite) est-elle en train de voler en éclat ? L’éviction de Michaël Flynn, accusé d’être « pro-russe », avait été un signe avant-coureur. La guerre psychologique et médiatique autour de l’attaque chimique attribuée immédiatement (et sans preuves irréfutables) au régime syrien – que la Russie est accusée de couvrir –risque-t-elle de donner l’estocade au camp américain pro-russe et de remettre en question la doctrine néo-isolationniste de Trump, combattue par de nombreux démocrates interventionnistes et républicains va-t-en-guerre-russophobes ?

Il est pour l’heure trop tôt pour répondre par l’affirmative, d’autant que les 59 missiles Tomahawk américains lancés sur l’aéroport syrien – d’où auraient décollé quelques jours plus tôt les avions qui auraient perpétré l’attaque chimique sur un camp d’Al-qaïda syrien (Tahrir al-Sham) – a très peu affaibli l’armée syrienne, ce qui ressemble donc essentiellement à une « frappe à usage politique interne et médiatique externe »…

Toujours est-il que la crise syrienne est plus que jamais (depuis le début de la guerre civile) une pierre d’achoppement entre,d’une part les Etats-Unis, les puissances pro-islamistes sunnites, les pays atlantistes de l’Union européenne et, de l’autre, la Russie puis l’axe chiite-iranien pro-Assad en général. Comme cela était « écrit », la lune de miel russo-américaine tant annoncée et décriée par les stratèges russophobes de l’OTAN ne pouvait pas avoir lieu, du moins pas aussi facilement. La technostructure impériale étatsunienne interventionniste par essence puis les milieux stratégiques américains voient toujours dans la Russie l’ennemi-épouvantail-utile dont la désignation obsessionnelle permet de pérenniser la domination américaine du Vieux-Continent puis l’ingérence dans les affaires de « l’étranger-proche » russe et des pays arabes alliés de Moscou. Tout est bon pour empêcher le rapprochement russo-amériain, y compris l’instrumentalisation émotionnelle et cynique des drames de la guerre civile.

Par ailleurs, il est clair que la stratégie issue de la guerre froide – mais héritée d’une la pensée géopolitique anglo-saxonne bien antérieure (Mackinder et le containment du Heartland) visant à poursuivre l’endiguement et le « roll back »de la Russie autant que de l’ex’URSS est une tendance lourde géopolitique que Trump aura le plus grand mal à stopper.

Précipitation et bombardement à chaud : signatures de l’instrumentalisation de la crise à des fins médiatiques et de politique interne

Alors qu’aucune étude d’expert n’a été réalisée et que les sources des « preuves » de l’attaque chimique attribuée au régime sont des organisations et des personnalités qui vivent en zone rebelle tenue par les jihadistes de la branche syrienne d’Al-Qaïda (Tahrir al-Sham), le gouvernement syrien et la Russie ont été tout de suite accusés par ladite« communauté internationale » d’avoir utilisé des gaz de combat contre des cibles de l’opposition en Syrie dans la matinée du 4 avril, causant selon les « sources » entre 70 et 90 morts dont une trentaine d’enfants dont les photos ont été brandies au Conseil de Sécurité des Nations Unies par la même ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley.

Phénomène stratégique stupéfiant, Nikki Haley est passée en deux jours à peine d’une position visant à ne plus considérer Assad comme un ennemi et ne plus envisager son départ à un appel à bombarder son régime, appel appuyé lui-même par un Donald Trump prêt à un revirement total – au moins verbal – destiné à redorer son blason en surfant sur l’indignation du moment, quitte à infléchir officiellement à 190 degrés sa stratégie initiale.

Depuis le début du conflit, le l’idée-force qui règne en Occident – et qui a été portée au sommet par la diplomatie française, encore plus que l’Administration Obama elle-même -c’est que la Russie et la Syrie ont toujours tort et que les rebelles (exceptés Da’esh) ont toujours raison. Dans cette optique manichéenne, la cause principale du Mal serait le seul Assad et ses alliés russo-iraniens et Hezbollah, ce qui explique pourquoi bien que l’agence spécialisée des Nations Unies ait constaté officiellement que le régime syrien a détruit ses stocks d’armes chimiques et que les rebelles en possèdent des volumes considérables quant à eux jamais détruits, Washington et ses alliés n’envisagent même pas l’hypothèse probable d’usage d’armes chimiques par les jihadistes sunnites. D’après cette vision, Da’esh n’aurait pas eu de raison d’être sans ce démon principal que serait l’axe chiito-irano-syrien que le président Trump et ses conseillers anti-iraniens ont de ce fait voulu subitement sanctionner le 7 avril dans le cadre d’un revirement foudroyant en bombardant l’aéroport d’Al-Chaayrat (près de Homs), ceci de façon unilatérale, sans mandat de l’Onu et avant même d’avoir les preuves de la responsabilité du régime syrien. Et quand on sait que ces « frappes » américaines n’ont pas affaibli significativement l’armée syrienne mais sont essentiellement démonstratives, cela renforce ma conviction que les démocraties d’opinion régies par les faiseurs médiatiques d’opinions et d’émotions amplifiées ne sont plus capables d’agir sur le long terme et de « tenir » une vision stratégique cohérence fondée sur la défense d’intérêts pensés froidement.

Toujours est-il que la crise sur l’attaque chimique et la « riposte »  militaire américaine  ont été des formidables prétextes pour le président américain qui a essayé ainsi de« prouver » qu’il n’était ni faible- comme son prédécesseur – ni de « connivence avec Poutine », et encore moins « complaisant » vis-à-vis d’Assad. L’idée est donc d’envoyer un message très ferme dans plusieurs directions :

-premièrement au régime et à ses soutiens iranien et russe ;

-deuxièmement aux milieux stratégiques américains (renseignement) et atlantistes qui auront plus de mal à accuser Donald Trump de « forfaiture » dans le cadre d’un empeachment de plus en plus improbable ;

-troisièmement aux médias qui ne pourront plus accuser Trump de faire le jeu des Russes et d’Assad et de tolérer l’intolérable, ce qui pourrait contribuer à mettre fin aux polémiques qui ont trop nui à l’image du président dans son propre camp.

En s’agitant ainsi « à chaud », en surfant sur la charge émotionnelle et avant même que l’on dispose du recul nécessaire et des compte-rendus d’experts- pour l’heure incapables d’identifier la nature exacte des produits toxiques et ses origines faute d’échantillons fiables-, Trump saisit la balle au bond et a cru bon d’instrumentaliser cette catastrophe humanitaire pour justifier le fait de changer totalement de stratégie, lui qui avait tant critiqué l’interventionnisme militaire américain et répété que la régime d’Assad n’était pas l’ennemi principal.

Etranges coïncidences stratégiques et tactiques

Sans chercher à nier les responsabilités de l’aviation syrienne, dont on connaît les méthodes « totales », elles-mêmes inhérentes à une guerre tout aussi « totale » (à la fois locale, nationale, régionale, internationale, aux dimensions religieuses, politiques et ethniques (Kurdes/Arabes sunnites, Baassistes/islamistes ; Islamistes/jihadistes, Chiites-minorités/sunnites, implications des pays du Golfe, de la Turquie, de l’Iran, du Hezbollah et des Occidentaux puis surtout de la Russie, etc), on ne peut toutefois qu’être surpris par le « timing » de l’attaque chimique attribuée à l’aviation syrienne. Celle-ci est étrangement survenue juste la veille de la conférence internationale sur la Syrie tenue à Bruxelles qui « risquait » de réhabiliter le régime, puis peu après les expériences d’Astana qui avaient en partie remis en piste Damas dans le cadre d’un projet de cessez-le-feu, sans oublier les déclarations de Donald Trump et de l’ambassadrice américaine aux Nations Unies, Nikki Haley, qui avaient officialisé un changement de stratégie visant à ne plus considérer Assad comme l’ennemi mais à concentrer les efforts militaires contre les islamistes jihadistes. Apparemment, le régime syrien n’avait par conséquent aucun intérêt à agir de la sorte dans l’hypothèse où il chercherait à conserver ses soutiens et à être plus ou moins réintégré dans le concert des Nations.

L’autre hypothèse – à ne pas écarter – serait que ce régime et son dictateur -accusé d’autisme politique par ceux qui le connaissent – ne souhaiteraient pas réellement participer à une solution de sortie de crise qui impliquerait à terme le risque de devoir quitter le pouvoir (démocratiquement) si les « Syriens en décident ainsi », comme l’avait suggéré Donald Trump lui-même. Apparemment, même si son départ n’était pas exigé comme une précondition par l’Administration Trump qui venait ainsi de rejoindre la position russe afin de débloquer la situation, Assad ne supporterait pas l’idée même de partir y compris par la grande porte et après une réconciliation nationale.

On oublie d’ailleurs souvent de rappeler que les Russes eux-mêmes n’étaient pas très loin de cette position puisque Moscou a répété maintes fois ne pas défendre la personne de Bachar al-Assad mais le régime puis œuvrer à une transition qui incluerait celui-ci et des forces rebelles acceptables, ce qui diffère de la position iranienne bien plus pro-Assad. Dans ce cas de figure, on comprend le malaise des diplomates et dirigeants russes dont le protégé supposé est en fait de plus en plus difficile à défendre et semble avoir pris les ouvertures trumpiennes comme une marque de faiblesse, un peu comme le régime nord-coréen, devenu un vrai casse-tête pour son protecteur chinois.

Intoxications chimiques et médiatiques

Difficile de nier qu’aux terrifiantes intoxications chimiques s’ajoute aussi des intoxications médiatiques planétaires et propagandes et désinformation de guerre alimentée des deux côtés. Cette « guerre des représentations » (lesquelles préparent, accompagnent ou poursuivent toujours les guerres militaires) semblait être remportée depuis les réunions d’Astana par Moscou, qui avait marqué de nombreux points militaires et diplomatiques depuis 2013. Toutefois, depuis quelques jours, elle est gagnée sur le terrain émotionnel et humanitaire par les nombreuses forces qui, en Occident, dans les pays du Golfe et ailleurs, ne voyaient pas du tout d’un bon oeil la relative réhabilitation du régime syrien constatée depuis l’arrivée de Trump aux affaires et les initiatives d’Astana permises par la réconciliation entre Ankara et Moscou.

D’évidence, en Occident, l’idée-force qui prime depuis le début du conflit est que seul le régime d’Assad peut être à l’origine de ce genre de violations du droit international de la guerre et des droits de l’homme. Pourtant, il très fort probable que les rebelles jihadistes comme ceux du front Tahrir al-Sham; ex-Fatah al-Sham, ex-Al-Nusra (Al-Qaïda en Syrie) soient en possession de gaz sarin, puisque même les experts américains avaient attesté il y a quelques années qu’il y avait une «répartition» relativement « équitable » des stocks d’armes chimiques entre toutes les forces – régime et anti-régime. Et personne ne peut écarter une stratégie suicidaire des jihadistes qui auraient cherché à provoquer des bombardements de leurs stocks d’armes chimiques afin de provoquer une catastrophe humanitaire et se poser ainsi en victimes. On se rappelle également que depuis 2013 et les horreurs de l’attaque au gaz de la Goutha, en banlieue de Damas, les experts internationaux ont déploré à plusieurs reprises l’utilisation et la possession de gaz sarin par des groupes islamistes anti-Assad.

En guise de conclusion

Le raid américain sur l’aéroport de l’armée syrienne est-il pour autant à inscrire dans le cadre d’un revirement total et durable de stratégie américaine au Proche et Moyen Orient ? S’agit-il d’un retour à l’interventionnisme, pourtant initialement dénoncé par Donald Trump, ou d’un « coup de pub » stratégique planétaire destiné à redorer le blason du président américain le plus bas dans les sondages si peu de temps après son arrivée aux affaires ? Le but étant ici de « prouver » qu’il est capable de punir les « méchant » qu’on l’accusait de ménager.

Il est vrai que le message multidirectionnel qui est la vraie raison d’être de ce raid qui n’a pas pour but de renverser Assad, peut non seulement marquer l’opinion publique américaine et mondiale mais aussi faire réfléchir tant l’Iran des Mollahs et le régime totalitaire nord-coréen que la Chine, ou bien sûr la Russie (tant dénoncée ces jours-ci aux Etats-Unis par les ennemis de Trump) en raison de l’activisme militaire russe en Ukraine et en Syrie.

Vraisemblablement, nous n’assistons pas à un revirement total et durable de stratégie. L’Administration Trump tente surtout de calmer ses ennemis internes et a envoyéle premier message radical destiné non seulement à remettre les Etats-Unis au cœur du processus de transition en Syrie, mais aussi à « prouver » que Trump n’est pas un tigre de papier comme on le lui a reproché (Chine) ou un simple fort en gueule adepte du bluff. Il s’agit aussi bien sûr de dissuader l’ennemi iranien, plus fidèle et inconditionnel soutien à Assad, tout en mettant fin aux accusations de russophilie qui ont tant embarrassé Trump et terni l’image de son équipe depuis son arrivée aux affaires. Toujours est-il que même s’il s’agissait d’une opération de com planétaire, les relations avec la Russie, qui a dénoncé cette violation du droit international, deviennent pour l’heure plus compliquées et le fait est que bien qu’il ne s’agit pas d’une guerre par interposition entre la Russie et les Etats-Unis, l’axe américano-russe idéalisé par certain n’est pas pour demain, car les tendances lourdes de la géopolitique américaine ne le permettront pas.

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