Ubérisation: les journalistes subventionnés, ces chauffeurs de taxi qui s’ignorent

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Les journalistes de la presse subventionnée sont-ils des chauffeurs de taxi qui s’ignorent?

Dans le phénomène d’ubérisation globale auquel nous assistons, et auquel nous participons d’ailleurs, parfois à notre insu, je me devais bien quelques remarques personnelles sur la façon dont le secteur de la presse est touché de plein fouet sans que personne ne prenne la peine de le relever clairement. Pourtant, il me semble que l’ubérisation de la presse est un phénomène essentiel pour comprendre la crise de confiance que celle-ci connaît aujourd’hui. Et la question provocatrice que je pose en introduction me parait au coeur du sujet.

Le journaliste subventionné, pièce maîtresse  d’un système sous oxygène artificiel

J’adore discuter avec des journalistes “professionnels”, c’est-à-dire détenteurs d’une carte de presse. Quand je les écoute, j’ai souvent l’impression d’avoir à faire avec des intellectuels. Dans leur esprit, la carte de presse est souvent un Graal qui leur donne un pouvoir sur la vérité égal à celui du chirurgien sur la tumeur cancéreuse.

Le journaliste professionnel adore donner de grandes leçons de morale, d’objectivité, d’indépendance, de sérieux. Et il ne se gêne pas trop pour déplorer que de petits merdeux muni d’un simple ordinateur puissent aujourd’hui le concurrencer directement. Cette concurrence est déloyale puisque lui, il a appris dans une école comment il fallait écrire et préparer ses articles, alors que les autres sont autodidactes et ne connaissent évidemment rien.

Bien entendu aucun journaliste ne se sent obligé de rappeler que, la plupart du temps, il est salarié par un grand capitaliste qui s’est offert son journal pour disposer d’un véhicule de propagande commerciale. Et aucun journaliste ne pousse l’honnêteté jusqu’à reconnaître que ses articles sont probablement très sérieux et tout à fait conformes à ce qu’il a appris dans son école avant l’invention d’Internet… mais tous ces articles ont besoin d’une subvention de l’Etat pour lui permettre de survivre.

Parce que l’envers du décor est bien là: le mec, il peut se faire mousser autant qu’il veut avec son diplôme de journaliste et sa carte de presse, la daube qu’il produit ne se vend pas, ou pas assez, pour lui permettre de survivre. Malgré des capitalisations colossales apportées par des gens très riches, malgré des abus systématiques de position dominante, malgré des subventions à flot du contribuable, le journaliste vit aux dépens des autres. Sans oxygène artificiel, la profession disparaîtrait.

La carte de presse, ce handicap dans la concurrence sur l’information

Et c’est ici qu’on touche à l’étrange point de ressemblance entre le journaliste professionnel et le chauffeur de taxi.

Pour être chauffeur de taxi (à Paris en tout cas), il fallait avoir passé un examen dont l’obtention, jointe à la détention d’une licence, autorisait à caboter, c’est-à-dire à charger les gens dans rue pour les conduire, contre espèces sonnantes et trébuchantes, à un point d’arrivée différent du point de départ. L’époque n’est pas si lointaine où, sans que cela ne soit dit clairement, pour être journaliste, il fallait une carte professionnelle délivrée par des pairs sur des critères obscurs et fluctuants, hérités d’un autre âge.

Le chauffeur de taxi, une fois détenteur de sa licence, pouvait de façon monopolistique conduire des inconnus dans Paris et leur demander de l’argent en les insultant, en leur marchant sur les pieds, en faisant des détours pour leur surfacturer sa course, et autres comportements qui expliquent l’impopularité (justifiée) de cette profession. Quand de nouveaux entrants comme Uber sont arrivés sur le marché, enfin, on a respiré.

Le journaliste professionnel, fort de sa petite carte de presse, a pratiqué de la même façon. Il s’est mis à expliquer au public pour qui il écrivait que lui savait, que lui était juge des coeurs et des âmes, et qu’il fallait trembler devant sa plume. D’où cette espèce de boeuf en daube qu’on appelle article de presse, et qui ressemble souvent aux frites surgelées qu’on sert dans les restaurants qui cherchent la marge en sacrifiant le produit. Tu en lis un, tu as l’impression de pouvoir le lire indifféremment sur n’importe quel support. Le plus souvent, il s’agit d’ailleurs d’un plagiat d’une dépêche d’agence qui n’apporte aucune information véritablement nouvelle.

Mais le gars, il a une carte de presse, alors lui sait, et toi tu es forcément une sous-merde face à lui. Face à la presse individuelle en ligne régulièrement appelée blog qui s’est montée, le journaliste professionnel se réfugie dans la même réaction que le chauffeur de taxi face à Uber: c’est un complot, un scandale, une concurrence déloyale. Ces gens-là ne connaissent pas le métier, et nous, nous le connaissons…

Une transition passionnante à observer

Récemment, j’avais une longue discussion avec des dirigeants du RSI. Il est vrai qu’un grand nombre des articles que nous publions sur le sujet font régulièrement le buzz et touchent plusieurs centaines de milliers de lecteurs.

Il y a encore quelques mois, ce genre de littérature n’était pas pris au sérieux, notamment par les institutionnels. Deux raisons l’expliquent. D’abord, les institutionnels connaissent généralement très mal Internet et s’informent surtout par la presse papier subventionnée. Cette arriération des élites françaises explique largement le désarroi dans lequel se trouve ce pays. Ceux qui dirigent méprisent ce qui fait le quotidien de la majorité. Conséquemment, les institutionnels accordent peu de poids à l’écriture numérique. La seule qui compte, c’est celle qui sent l’encre écrasée sur une feuille de papier.

Donc quand je ne sais plus quel dirigeant du RSI m’a glissé en début de conversation “je ne suis pas bien sûr que vous ayez votre carte de presse”, je me suis marré. Ben non! je ne l’ai pas, d’ailleurs je ne l’ai pas demandée. Il n’en reste pas moins que si vous acceptez en urgence une interview que je sollicite, c’est peut-être parce qu’un gars qui n’a pas sa carte de presse peut avoir plus d’influence que celui qui en a une. Et ce mouvement-là, vous ne l’avez pas vu venir, tout engoncés que vous êtes dans vos certitudes du vingtième siècle.

C’est ce qui est passionnant dans notre époque: nous pouvons mesurer, jour après jour, l’atteinte de la modernité, et même de la contemporanéité, sur l’ordre social en France. Les germes de la révolution s’expriment sous nos yeux.

La réaction nobiliaire des institutionnels

Pour l’élite dirigeante, l’émergence d’une presse numérique atomisée, non intermédiée qui peut, en quelques minutes et par l’effet de la viralité sur les réseaux sociaux, toucher des dizaines, des centaines de milliers de lecteurs, constitue une menace forte. Autrefois, quand un journaliste déplaisait ou écrivait un papier gênant, on passait un coup de téléphone au directeur de la rédaction et on demandait à corriger le tir. Compte tenu de la connivence entre le pouvoir et la presse, la méthode était imparable.

À la suite des attentats du 13 novembre 2015, Bernard Cazeneuve avait ainsi demandé la tête d’un chroniqueur de RMC qui lui déplaisait. Et il l’avait obtenue, en menaçant de ne plus accréditer RMC dans ses conférences de presse, et autres représailles qui visent toutes à limiter la liberté de la presse. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de reproduire ici un refus d’accréditation par Jean-Jacques Urvoas:

Ce qui fait le succès de la presse Internet aujourd’hui, c’est évidemment la difficulté qu’il y a à exercer les mêmes menaces sur une myriade de rédacteurs indépendants, qui n’ont rien à cirer de participer à cette forme obsolète de communication qui s’appelle la conférence de presse. Du coup, on multiplie les lois et la répression pour casser les reins de tous ceux qu’on ne peut neutraliser par la connivence.

La réaction cléricale des journalistes subventionnés

De leur côté, les journalistes s’organisent pour défendre les intérêts du petit clergé qu’ils représentent.

Je parle ici de clergé car, comme l’Eglise du dix-huitième siècle, les journalistes sont convaincus que l’accès à l’information doit s’opérer sur des bases aussi sacrées que l’accès au savoir sous l’Ancien Régime. Il y a ceux qui sont admis dans les saint des saints, et il y a les profanes qui doivent être tenus écartés du cénacle.

Ce réflexe est assez amusant par les paradoxes qu’ils portent. Par exemple, les journalistes professionnels adorent parler d’indépendance de la rédaction, etc. En revanche, ils ne prennent au sérieux que les journaux financés par de grands capitalistes ou par des intervenants extérieurs. Dans le cas de la société de presse Tripalio, auto-financée, que nous avons créée, les journalistes ont donc un réflexe naturel. C’est ainsi que, après une étude sur nos données, je me suis aperçu qu’une trentaine de journalistes d’un grand groupe de presse se connectait régulièrement sur nos publications payantes pour y chercher des scoops, mais que bien entendu, jamais ils ne nous citeraient, puisque nous ne sommes pas des gens sérieux.

La caricature de ce mépris, je l’ai trouvée dans Capital.fr, qui a repris cinq jours après nous une information sur le RSI sans nous citer, et en soutenant que nous n’en étions pas les dénicheurs.

C’est évidemment grotesque, et d’une certaine façon, je plains le journaliste de ce site subventionné appartenant à Prismapresse, qui était sans doute à la peine pour trouver un scoop ou une information vendable, et qui a pensé que son entourloupe passerait inaperçue. Pas de chance, nous avions déjà plus de 300.000 lecteurs à notre compteur sur cet article dont je doute qu’il fasse aussi bien sur le site de Capital.

Piller l’information de la presse gratuite pour en récupérer quelques miettes, mépriser allègrement, voilà la réaction basique du journaliste professionnel.

Le Decodex, ou la réaction cléricale exacerbée

Comme l’a justement souligné Olivier Berruyer, le lancement du Decodex par le Monde est le stade ultime de la réaction cléricale. La comparaison entre l’Index de l’Eglise et le Decodex me paraît ici d’autant plus justifiée que nous sommes une fois de plus face à une pensée cléricale. Il s’agit ici, pour le clergé, d’énumérer les sites profanes qu’on a le droit de lire parce qu’ils ne contestent pas le pouvoir sacré des medias subventionnés, et ceux qu’on n’a pas le droit de lire parce qu’ils sont subversifs au sens où ils mettent en doute le pouvoir de l’église informative.

Sur ce point, la justice devrait être prochainement appelée à trancher puisque, si mes informations sont bonnes, diverses actions contentieuses se préparent, y compris en référé, contre le Monde. La bataille juridique méritera d’être suivie attentivement, car elle constituera une première étape institutionnelle claire et nette dans les choix que la justice française devra opérer en matière d’ubérisation de l’information.

La France veut-elle protéger une rente de situation que la concurrence met en danger? Ou laisse-t-elle faire la révolution technologique? La justice va devoir prendre position, faute d’une vision politique portée par nos élus dépassés par la situation.

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7 commentaires sur Ubérisation: les journalistes subventionnés, ces chauffeurs de taxi qui s’ignorent

  1. Intéressant. J’ai du mal à comprendre en quoi Uber est un progrès, mais ce n’est pas le thème central de cet article. Concernant la presse, pourquoi présenter une alternative limitée à deux possibilités ? Il existe bien d’autres façons d’organiser la presse. Je refuse de choisir entre une presse “aux ordres” d’un côté, et une myriade de journalistes indépendants, livrés à eux-mêmes et dépendant totalement de réseaux dont ils n’ont pas la maitrise. Pardon, cher ami, mais il me semble que “internet” peut faire l’objet de contrôles…
    Je n’aime pas cette façon, Sarkozyenne, pour valider son opinion, de faire croire qu’il n’existe que 2 solutions, la sienne ou une grotesquerie. 😉
    Bon courage à vous

    • “J’ai du mal à comprendre en quoi Uber est un progrès”
      Je vous propose une expérience facile. Passez deux semaines en région parisienne, avec des déplacements à faire chaque jour, déplacements pour lesquels vous voulez un reçu à chaque fois. La première semaine, 100% taxi. La deuxième semaine, 100% Uber. Rien ne vaut l’expérience directe pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.
      Ce qui est sympa, c’est qu’on peut faire la même expérience avec, une semaine, les médias subventionnés et, l’autre semaine, les médias non subventionnés.

      • Vous donnez un exemple parfait illustrant parfaitement les propos auxquels vous souhaitez répondre : “de faire croire qu’il n’existe que 2 solutions”.
        Si l’expérience est agréable pour le consommateur, l’uberisation engendre de nombreux problèmes pour le fournisseur. A cet égard, les QI à 2 chiffres qui hier chantaient les louanges de leur employeur Uber, sont beaucoup moins bruyants depuis qu’ils ont constaté que leur employeur avait désormais les coudées franches pour réduire leurs revenus et augmenter les siens, maintenant qu’ils sont dans une position de dépendance avancée. Certains se jettent sur les appli “socialement responsables” pour limiter leurs pertes de revenus mais pour combien de temps encore (le moins cher ayant souvent raison à moyen terme) ?

  2. La référence au Magistère romain est pertinente , démonstration pour l’émergence du protestantisme :
    1452, Gutenberg publie à Mayence la Bible à 42 lignes, tirée du texte latin ;
    1453, Gutenberg présente la première, qui lui édition latine de la Bible à l’Église catholique répond : « Pedicabo ego vos ! »
    1517, Luther placarde sur les portes de l’église de la Toussaint les « 95 thèses de Wittemberg » ;
    1522, Luther publie la traduction allemande du Nouveau Testament, tirée du texte grec ;
    1534, Luther publie la traduction allemande du Nouveau Testament, tirée du texte hébreu ;
    1559, l’Église catholique publie le premier index des livres interdits.

    À la mort de Luther, en 1546, un Allemand, sachant lire, sur trois avait une Bible dans sa bibliothèque.
    Il faudra attendre le concile de Trente (1545 – 1563) pour que, le schisme étant consommé, Rome reconnaisse implicitement qu’elle avait commis le péché d’orgueil.

    Tout ceci, et bien d’autres choses encore, est expliqué dans cet ouvrage : http://ladeconnexiondeselites.fr/
    http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/12/26/les-elites-debordees-par-le-numerique_4340397_651865.html
    http://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/presidentielle-americaine-les-elites-sont-deconnectees-selon-marine-le-pen_1913163.html

    La référence aux subventions est tout aussi pertinente , on en est réduit à falsifier en Chine le numérique :

    « Le viol des foules par la propagande politique » de Tchakhotine : http://dondevamos.canalblog.com/archives/2017/01/04/34765235.html

    Sondages CEVIPOF , La Croix , Le Monde , la confiance en mode panique : http://www.comite-valmy.org/spip.php?article8206

    Intoxication : http://maviemonargent.info/le-new-york-times-a-gagne-300-000-abonnes-au-dernier-trimestre/

    Bourrage d’urnes : http://triangle.eklablog.com/fausses-nouvelles-les-medias-dominants-gonflent-leurs-chiffres-de-freq-a128346886

    Le Figaro : http://archive.is/PxOeH & Le Monde : http://archive.is/ogmFW & Libération : http://archive.is/lzAvQ

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  1. Pourquoi François Asselineau est-il accusé d’être complotiste? - Jusqu'ici, tout va bien...

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