“Une stratégie française low cost-low innovation”

Temps de lecture : 5 minutes

Cet article a été lu 852 fois

Décider & Entreprendre reçoit aujourd’hui Guillaume Sarlat, auteur de l’essai “Pour en finir avec le libéralisme à la française”. Il revient sur le rapport qu’il avait co-rédigé il y a dix ans avec Michel Pébereau sur l’endettement public.

– Vous avez participé à la rédaction du rapport Pébereau. 10 ans après, à quoi a-t-il servi ?

Le rapport Pébereau paru en décembre 2005 préconisait un retour à l’équilibre des finances publiques en 5 ans. Nicolas Sarkozy a repris cet objectif dans son programme pour les élections présidentielles de 2007. Et une fois élu, il a lancé la démarche dite de la RGPP, Révision Générale des Politiques Publiques, inspirée des revues de programme canadiennes, qui devait permettre d’atteindre cet objectif.

De la RGPP il n’est sorti que le principe dans la fonction publique du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux, qui reste l’une des principales marottes de Nicolas Sarkozy aujourd’hui, et trois rapprochements de services publics (ANPE / Assedic, DG Impôts / DG Comptabilité Publique, Police Nationale / Gendarmerie) qui n’ont pas réglé les problèmes existants, et en ont créé de nouveaux.

En pratique, les dépenses publiques ont donc continué à augmenter, pour atteindre aujourd’hui un niveau record dans le monde développé.

Si les préconisations du rapport n’ont pas été appliquées, son constat reste valable : la France est le seul pays développé dans lequel le budget n’a jamais été en équilibre depuis 30 ans ; et en France, quand la dette publique augmente, malheureusement ce n’est pas au bénéfice des dépenses d’avenir (investissement, enseignement supérieur, recherche).

Pourquoi cette situation ? Essentiellement du fait de la pratique du « mille-feuilles » en matière de dépenses courantes. En France on ne supprime pas un service public qui ne marche pas ou qui marche mal, mais on crée autre chose à côté : un autre service public, ou un service privé, que souvent on subventionne.

A côté de l’enseignement public on a créé ainsi un enseignement privé subventionné. A côté des forces de police et de gendarmerie « classiques » on multiplie les troupes « d’élite ». A côté de l’hôpital public se construisent des cliniques privées remboursées par la Sécurité Sociale. Et maintenant, la solution que l’on a trouvée face à l’envolée des prix du TGV, c’est le transport en autocar.

Au final, les Français payent deux fois le service, celui qui ne marche pas, et celui qui marche à peu près. En tout cas pour ceux qui peuvent à la fois payer leurs impôts et le soutien scolaire pour les enfants, les consultations chez l’ophtalmologiste en dépassement d’honoraire, la mutuelle, etc. C’est du fait de ce « mille-feuilles » que la France est à la fois un pays où les dépenses publiques sont très élevées, et notamment les dépenses sociales, et les inégalités très fortes.

– Si je vous dis dettes publiques, créances privées, est-ce que cela vous semble refléter “l’ambiguïté” actuelle de la dette ?

Malgré tout ce qui a pu être écrit, y compris dans le rapport Pébereau, la dette publique est une créance privée d’un type un peu particulier : en temps de paix tout au moins, un Etat offre des garanties de pérennité qui lui permettent de rembourser ses échéances par de nouveaux emprunts, ce qu’un particulier ne peut pas faire, et une entreprise pas de manière permanente.

Il y a donc bien une ambiguïté dans la dette publique, qui n’est pas vraiment une créance privée comme les autres. Et cette ambiguïté est une énorme incitation pour les Etats à mal gérer leurs finances.

En effet, comme les marchés les autorisent à emprunter pour rembourser leur dette, et comme dans le même temps les dettes à court terme sont moins chères que les dettes à long terme, les Etats empruntent à court terme. En tout cas ils empruntent à une échéance beaucoup plus courte que la durée de leurs engagements, qui eux se mesurent souvent en dizaines d’années : salaires et retraites de fonctionnaires à vie, infrastructures publiques…

La France est dans ce cas : elle a diminué volontairement la maturité de sa dette publique ces 15 dernières années, pour arriver à une maturité d’aujourd’hui environ 6 ans. Pourtant, avec des taux d’intérêts très faibles et même négatifs aujourd’hui, la France aurait dû au contraire augmenter la maturité de sa dette, voire émettre de la dette perpétuelle.

En se comportant ainsi, les Etats renforcement considérablement leur sensibilité aux taux d’intérêt. Et ils misent tout sur cette conviction des emprunteurs que l’Etat est totalement pérenne. Dès lors, lorsque brutalement un doute se fait jour dans l’esprit des investisseurs, lorsque l’Etat semble soudain fragile, comme en Grèce s’il est incapable de collecter l’impôt sur son territoire, alors c’est la panique et une crise majeure. Car c’est d’un seul coup tout le stock de dette publique du pays qui paraît à risque.

– Quelle politique de réduction des dépenses publiques peut-on imaginer aujourd’hui sans déséquilibrer notre modèle social ?

Pour moi il n’est pas possible de diminuer les dépenses publiques si la France ne change pas de modèle économique, et donc de modèle social !

Depuis plus de 20 ans la France est dans une stratégie économique low cost / low innovation, alimentée par des politiques ininterrompues de baisse de charges sociales sur les bas salaires. Cette politique est vouée à l’échec car elle place l’économie française en concurrence frontale avec les pays émergents. De plus en plus de Français sont au chômage ou en sous-emploi. Et les plus qualifiés partent en masse d’un pays qui ne leur offre plus de perspectives.

Le pays ne tient que grâce à l’Etat Samu social, qui recueille ceux qui ne trouvent plus leur place dans ce système, et qui constitue l’essentiel des dépenses publiques. Impossible de supprimer l’Etat Samu social, ni même pratiquement de le reformer : beaucoup de gens en dépendent pour vivre, et pour tous les autres, c’est le seul filet de sécurité en cas de problème.

Si la France change de modèle économique, par exemple pour aller vers un modèle d’industrie haut de gamme (Allemagne), de services à l’exportation (Royaume-Uni) ou d’innovation (Etats-Unis), alors la France pourra sortir de l’Etat Samu social pour aller vers d’autres services publics, adaptés à ce modèle. Et là on pourra reconsidérer la nature, et le montant, des dépenses publiques.

– Politiquement, existe-t-il une issue satisfaisante à la crise de la dette ?

Oui, comme je le disais à l’instant, et il y n’en a qu’une : poursuivre un projet économique viable à long terme, ce qui n’est pas le cas de la France aujourd’hui.

De ce point de vue, la dette publique n’est pas si différente d’une dette privée : les entreprises surendettées s’en sortent quand elles retrouvent une stratégie gagnante. Le plus souvent leurs créanciers acceptent alors d’ailleurs de renégocier.

Pour un Etat c’est pareil : la seule issue, c’est le projet politique, et pas un processus technocratique de type RGPP…

print

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Lire les articles précédents :
Touraine donne dans le choc de complexité

Marisol Touraine s'attelle à la mise en place de la loi de financement de la sécurité sociale, dont certaines dispositions...

Fermer