Affaire Kerviel: et si on essayait un autre récit?

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Dans l’affaire Kerviel, les esprits sont forcément partagés. D’un côté, on peine d’autant plus à croire que la Société Générale était innocente qu’un faisceau d’indices laisse penser le contraire, notamment les témoignages (autorisés) de-ci de-là sur les pressions extrêmes subies par les enquêteurs. De l’autre, Kerviel n’a jamais nié avoir agi en toute connaissance de cause lorsqu’il dépassait les bornes de la légalité.

En réduisant sa peine de 4,9 milliards € de dommages et intérêts à 1 million seulement, la Cour d’Appel de Versailles nourrit d’ailleurs le doute et l’incertitude: faut-il en déduire que la banque est plus responsable que Kerviel, ou bien la justice a-t-elle voulu le condamner à une somme réaliste pour être sûre qu’il paie?

L’hypothèse d’une instrumentalisation de Kerviel par la Société Générale

À ce stade, une seule chose est acquise: Kerviel savait qu’il prenait des risques illégaux dans sa stratégie de placement. Toute la question est de savoir si la Société Générale l’a laissé faire par ignorance, ou en toute connaissance de cause, à un degré de la hiérarchie qui reste à déterminer.

Aujourd’hui, Kerviel ne prétend pas que le président de la banque, Daniel Bouton, savait. Il faut ici dissiper le fantasme d’une organisation globale qui se serait mise à l’abri derrière un seul homme, Jérôme Kerviel, pour jouer en bourse.

Selon les propos de Jérôme Kerviel lui-même, toute la difficulté est de savoir jusqu’à quel niveau de la hiérarchie l’information sur les agissements du trader était diffusée.

Une hypothèse plausible est que la hiérarchie “supérieure” a délibérément fermé les yeux et n’a jamais cherché à savoir en interne qui réalisait des opérations risquées qui pouvaient rapporter gros, et par quel biais il les menait. Seule la hiérarchie immédiate de Kerviel pouvait pressentir le désastre. Face à cette cécité volontaire, Kerviel a pu évaluer le niveau de risque qu’il prenait lui-même, et ses supérieurs directs ont accepté de jouer avec le feu avec une relative complicité des dirigeants de la banque.

Le nécessaire tabou à faire respecter

Pour la Société Générale, dont le niveau de fonds propres fait ricaner les marchés mondiaux, maintenir la légende du loup solitaire est devenu un enjeu systémique. Rien ne serait pire pour les places financières qu’un aveu sur les prises de risque inconsidérées peu ou prou admises par le management de la banque.

Dès la révélation des pertes dues à Kerviel, la banque a donc fait un tir de barrage, notamment auprès des politiques, pour éviter toute remise en cause de la confiance envers les dirigeants, et la banque a également obtenu qu’un cordon sanitaire soit tiré autour de Kerviel. L’intéressé a tout de même fait l’objet d’une incarcération préventive de plus d’un mois dans une cellule individuelle, et la presse a été tenue à l’écart du trader autant que faire se peut.

Selon les magistrats de la cour d’appel, « le contrôle judiciaire ne comportait pas de garanties suffisantes » pour s’assurer que le jeune financier ne soit pas un obstacle à l’enquête. Reprenant quasiment intégralement les argumentaires développés par le parquet général, les magistrats considèrent que la détention est justifiée par les investigations encore à effectuer et la nécessité d’empêcher « toute concertation avec les éventuels complices ou coauteurs ».

Pendant ce temps, les politiques, dont Rachida Dati, garde des Sceaux, montaient imprudemment au créneau pour écarter l’hypothèse d’une responsabilité du management de la banque.

Des pressions fortes sur la justice?

La Société Générale a-t-elle exercé d’importantes pressions, par tous les moyens possibles et imaginables, sur la justice, pour obtenir une condamnation exemplaire de Kerviel et une mise hors de cause du management? La Société Générale a-t-elle manipulé la justice? La policière chargée de l’enquête le soutient, et produit à l’appui de sa thèse un enregistrement illégal de l’ancienne vice-procureur de Paris.

L’inconvénient de ces témoignages reste qu’ils sont incertains: la policière avait bel et bien conclu à la culpabilité de Kerviel et la vice-procureure a démenti ses propos.

Comment interpréter la condamnation de Kerviel à 5 milliards € de dommages et intérêts?

À la lumière de ces témoignages et de ces insinuations, on peut toutefois se demander dans quelle mesure la condamnation de Kerviel en 2010, à cinq ans de prison, dont seulement un avec sursis, et à près de 5 milliards€ de dommages et intérêts, par sa disproportion, ne renvoie pas la Société Générale dans ses buts. Comment imaginer qu’un homme seul, mis au ban de la société, puisse s’acquitter d’une somme aussi colossale?

La décision paraît ici une forme de réponse du berger judiciaire à la bergère bancaire.

Kerviel est-il Robin des Bois?

Un des points de vue déformés de cette affaire tient à l’identification tentante entre Kerviel et Robin des Bois. Au fond, le trader serait la victime d’une machination bancaire, visant à lui faire porter un chapeau alors qu’il est innocent. Le parallèle est pourtant difficile à établir, dans la mesure où Kerviel a bel et bien pris des risques illégaux, qui visaient à l’enrichir. Il ne s’est jamais agi ici d’autre chose que d’un enrichissement des protagonistes du dossier.

Kerviel est-il une victime innocente?

Là encore, les illusions de certains ne valent pas réalité. Dans la pratique, la culpabilité de Kerviel ne fait aucun doute et Kerviel ne nie pas ses fautes. Le faire passer pour innocent constitue donc une grave erreur. En revanche, la Société Générale mène contre lui une sorte de guerre totale, dont le déséquilibre est criant. La banque a par exemple attaqué Kerviel pour diffamation lorsque celui-ci a soutenu que la Société Générale participait à l’évasion fiscale. Les dirigeants de la banque ont ouvertement méprisé la représentation nationale en témoignant sous serment du contraire. L’affaire des “Panama Papers” a prouvé qu’ils avaient menti.

Jusqu’où ira Kerviel?

Par son espèce de volonté de destruction à l’encontre de Kerviel, la Société Générale a mal joué. Non seulement, elle nourrit une sorte d’empathie pour la victime au sein de l’opinion, mais elle pousse la victime à un combat désespéré. Si Kerviel n’est pas épuisé, tout laisse à penser que le temps jouera en sa faveur et qu’à long terme, la stratégie de la banque risque de se révéler extrêmement négative pour la marque Société Générale.

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