Affaire Sarkozy: les démocraties occidentales jouent-elles trop avec le feu musulman?

La mise en garde à vue de Nicolas Sarkozy dans l’enquête sur un financement libyen repose une énième fois la question des liens financiers que les démocraties occidentales ont tissé avec les pays musulmans producteurs de pétrole. Et si cette stratégie, menée depuis les années 70, était totalement toxique pour l’Occident?

Nicolas Sarkozy subit une longue garde à vue dans le cadre de l’enquête sur un éventuel financement libyen de sa campagne de 2007. S’il a reçu des soutiens dans son camp, beaucoup d’huiles républicaines ne semblent pas particulièrement étonnées par cet épisode judiciaire. Cette espèce d’indifférence relative n’est pas surprenante: à l’image des États-Unis, la France a beaucoup misé, depuis une vingtaine d’années, sur ses relations avec les producteurs musulmans de pétrole, Qatar en tête. Pays de l’argent facile et des financements tous azimuts, ces alliés nous ont-ils vraiment rendu service?

Le monde sunnite au coeur des stratégies occidentales… Sarkozy compris

Qu’on le veuille ou non, et contrairement au mythe de l’islamophobie occidentale propagé par des mouvements religieux téléguidés, l’Occident pactise depuis les années 70 avec le monde sunnite. Qu’il s’agisse de l’Arabie Saoudite, du Qatar, des Émirats Arabes et même de la Turquie, les alliés n’ont pas manqué en Occident.

La Libye est un cas à part, dans la mesure où Kadhafi a longtemps incarné un « rogue state » à combattre. Un peu de recul permettrait de rappeler que très longtemps la péninsule arabique a été perçue de la même façon. Il ne serait pas surprenant que Kadhafi, en son temps, ait eu l’intention de jouer le même jeu que ses grands frères saoudiens ou qataris.

Certains amateurs d’histoire moyen-orientale situe à 1976 l’année cruciale où cette stratégie se noue, sous la forme d’une relation privilégiée nouée au sein du Safari Club, la propriété kényanne d’Adnan Khashoggi, où le chef des services secrets français Alexandre de Marenches réunit régulièrement ses homologues occidentaux, les services marocains et les services saoudiens. Aux États-Unis, Jimmy Carter vient d’être élu Président. Commence alors une habitude qui deviendra presqu’une manie, de parier sur les puissances pétrolières pour financer directement des opérations que les services secrets occidentaux ne peuvent plus couvrir auprès de leurs autorités.

Comment les mercenaires sont devenus les maîtres du monde

Peu à peu s’est mis en place une sorte de business model, comme disent les consultants du BCG, où l’Occident délègue ses basses oeuvres à ses alliés sunnites. En contrepartie, un système opaque d’achats d’armes occidentales se met en place, avec des commissions occultes dont la destination méritera un jour d’être éclaircie. Parallèlement, les pétromonarchies ont multiplié les investissements, notamment immobiliers, en Occident. 

Progressivement, la manne pétrolière a-t-elle permis aux exécuteurs de renverser les rôles et de devenir les donneurs d’ordre? La première guerre en Irak, où les États-Unis sont prestement intervenus pour protéger le Koweït, a probablement marqué un tournant majeur dans les relations entre l’Occident et l’Orient. Alors que les prédicateurs saoudiens ne manquent pas une occasion de fustiger la décadence occidentale, c’est quand même l’allié américain qui est venu écraser la seule puissance militaire laïque capable de leur tenir tête dans la région.

Pourquoi l’Occident a-t-il préféré une alliance avec les pays sunnites militants, et même rigoristes, plutôt qu’avec les pays dominés par des régimes laïques, comme l’Irak ou la Syrie? Si ce choix s’imposait assez naturellement avant l’implosion du monde communiste (l’Irak et la Syrie bénéficiant largement de la protection soviétique), la chute du Mur aurait permis de profondément rebattre les cartes. 

Cette remise à plat n’a pas eu lieu, et nous avons peu à peu banalisé l’alliance économique et politique avec des pays qui se sont enrichis grâce à nous et à notre consommation de pétrole. Peu à peu, cette banalisation s’est transformée en dépendance. 

Avons-nous financé le poison islamiste?

Comment l’avait révélé le New York Times, les « rebelles » islamistes en Syrie ont largement profité d’un financement et d’un soutien américano-saoudien. Comme, en son temps, al-Qaïda est née de la résistance à l’armée soviétique en Afghanistan, avant de retourner ses armes contre les fournisseurs des débuts: les États-Unis.

C’est toute l’ambiguïté de la politique sunnite de l’Occident. En recourant aux services saoudiens pour mener des opérations que l’évolution de nos opinions publiques ne permettait plus de couvrir directement, l’Occident a couvé le serpent dans son oeuf. Les Saoudiens ont largement organisé, soutenu, financé, des mouvements islamistes dont le principal ennemi est devenu leur principal donneur d’ordre. 

Le même modèle s’est reproduit un peu partout. Il est par exemple évident qu’Erdogan a largement puisé dans ce modèle pour développer sa stratégie internationale. Tout en apportant un soutien au minimum logistique à Daesh pour déstabiliser la Syrie, il n’a pas hésité à utiliser les réfugiés syriens (et le convoi de misère qu’ils ont charrié avec eux) comme arme d’échange avec l’Europe.

Les désagréables dénis bien-pensants en Occident

Une énigme demeurera longtemps en Occident. Pourquoi nos opinions publiques éduquées et globalement dépendantes de leur mode de vie consumériste (même quand elles le contestent) ont-elles consciencieusement fermé les yeux sur cette dérive dangereuse? Car toute tentative de discours ou de mise en alerte sur les risques que cette stratégie a forgés de toutes pièces depuis une quarantaine d’années (l’attentat du 11 septembre l’a montré) se heurte à un dénigrement systématique de la part de la bien-pensance occidentale. 

Comme si une alliance avec des États entièrement nourris au sein de la pollution par le pétrole, fondés sur une domination masculine jamais connue en Europe, fondés sur un obscurantisme religieux que nos pire bouffeurs de curé d’il y a cent ans n’auraient jamais imaginé, comme si cette alliance-là était meilleure qu’une alliance avec le boucher Bachar El-Assad ou avec le dictateur Saddam Hussein. 

Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du régime syrien ou de l’ancien régime irakien. Il s’agit seulement de s’étonner d’un deux poids deux mesures asséner avec une parfaite mauvaise foi par les élites européennes bien-pensantes. 

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