Cancer colorectal : le rôle du fer mieux cerné

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L’INRA a publié en 2015 un intéressant article sur le cancer colorectal et le rôle du fer, qui mérite d’être republié.

Une équipe de l’Inra de Toulouse apporte la première évidence expérimentale du rôle central du fer de la viande et des charcuteries dans la survenue des cancers du côlon. L’analyse du mécanisme moléculaire de cet effet permet de proposer un rôle préventif via des aliments riches en antioxydants.

Infographie : sang © Fotolia
Par Pascale Mollier
MIS À JOUR LE 26/08/2015
PUBLIÉ LE 09/07/2015

Le cancer colorectal est le cancer qui cause le plus de morts dans les pays développés, après le cancer du poumon et de la prostate chez l’homme et le cancer du sein chez la femme. On compte en France 104 nouveaux cas par jour dont la moitié meurt dans les cinq ans. Le cancer colorectal est un cancer sensible à l’alimentation. En 2007 et 2011, le Fonds mondial de recherche contre le cancer a classé comme « convaincant » le lien épidémiologique entre ce cancer et la consommation de viande rouge et de charcuteries. L’équipe « Prévention et Promotion de la Cancérogénèse par les Aliments » de l’Inra de Toulouse a récemment fourni des preuves expérimentales de ce lien. Interview de Fabrice Pierre.

Y a-t-il un lien de cause à effet entre l’alimentation et le cancer colorectal ?

Fabrice Pierre : les études épidémiologiques ont montré que les personnes qui consomment plus de 100 g/jour de viande rouge et de charcuteries, c’est-à-dire le quart de la population française, voient le risque de cancer colorectal augmenter de 20%. Autre chiffre, 26% des cancers colorectaux sont attribuables aux produits carnés. Pour convaincant qu’il soit, le lien épidémiologique est basé sur des corrélations statistiques. Nous avons voulu démontrer ce lien par l’expérimentation et comprendre les mécanismes sous-jacents, ce qui est la seule manière de concevoir des parades à ce problème de santé publique. D’après la littérature, quatre hypothèses se présentent pour expliquer l’effet des viandes sur le cancer colorectal : (i) la richesse en lipides et protéines, (ii) l’effet « barbecue » (1), (iii) les molécules de type nitrosamines (2) (iv) et le fer héminique (3). La première hypothèse ayant été invalidée par des études d’intervention chez l’homme (4), nous nous sommes focalisés sur les trois autres.

Comment avez-vous conduit l’expérimentation et quel en est le résultat ?

F. P. : Nous avons expérimenté chez des rats, en les soumettant à huit régimes alimentaires correspondant aux trois facteurs suspects, pris isolément, deux par deux, ou tous les trois ensembles. Nous avons donc créé de « fausses viandes » correspondant à ces différentes combinaisons. Cette étude est doublement originale, d’une part parce qu’elle considère ces facteurs en association, d’autre part parce qu’elle utilise des doses nutritionnelles et non des doses exagérées. Le résultat est que seul le fer héminique est promoteur de la carcinogenèse chez le rat, sans effet additif ni synergique des autres composants.

Connait-on le mécanisme de cet effet du fer héminique ?

F. P. : Nous avons exploré ce mécanisme sur des cultures de cellules de côlon correspondant à des stades précoces du cancer (5). A partir d’un certain âge, nous sommes tous susceptibles d’héberger des cellules précancéreuses. Nous avons montré que le fer héminique provoque une réaction de peroxydation des lipides insaturés (dont les omegas 6 dont notre alimentation est riche !), et cette réaction crée des aldéhydes (6), molécules ayant deux types d’action. D’une part, ces aldéhydes tuent les cellules saines (effet cytotoxique), ce qui conduit à favoriser les cellules précancéreuses dans le côlon, à la manière d’une sélection darwinienne…D’autre part, les aldéhydes favorisent les mutations (effet génotoxique) qui font évoluer les cellules vers l’état cancéreux.

Comment peut-on se prémunir contre cet effet ?

F. P. : C’est délicat car l’intérêt nutritionnel des produits carnés repose précisément sur sa richesse en fer héminique, le fer héminique étant le fer le mieux absorbable sur le plan nutritionnel. Ainsi, l’agent responsable de l’effet carcinogène est aussi l’agent nutritionnellement intéressant… Une solution consiste à piéger le fer : en effet, on a montré chez le rat que si on piège le fer dans le côlon avec du calcium, on évite la promotion de la carcinogenèse, mais on risque à terme de provoquer une anémie ! Une autre possibilité consiste à empêcher ce fer de provoquer l’oxydation des lipides, grâce à des antioxydants : tocophérol, vitamine E, caroténoïdes… Mais attention aux antioxydants sous forme concentrée dans les compléments alimentaires. Ils peuvent avoir des effets pervers, comme cela a été montré avec le bêta-carotène qui protège les non-fumeurs mais augmente de 16% le risque de cancer du poumon chez les fumeurs ! Ce qui est vrai sur des cellules saines peut s’avérer faux sur des cellules malades ! Il vaut mieux privilégier la consommation d’aliments naturels riches en antioxydants, comme les fruits et les légumes. On en revient à des notions de base : des repas équilibrés et variés, viande ET légumes ! Et éviter les excès de consommation de viandes rouges et charcuteries…


(1) La cuisson des viandes provoque la formation de composés potentiellement cancérigènes, en particulier des amines aromatiques hétérocycliques (AAH) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Voir l’article

(2) Les nitrosamines, ou composés nitrosés, sont des substances qui peuvent se former par réaction à partir de précurseurs (substrats nitrosables : amines primaires, amines secondaires, sels d’ammonium quaternaires, hème, acides aminés), avec des agents nitrosants comme les nitrites.

(3) Le fer héminique est présent dans l’hémoglobine du sang et la myoglobine des muscles de la viande. C’est la forme la plus facilement assimilable par l’homme. Le fer non héminique se trouve dans les végétaux, les œufs et les produits laitiers.

(4) En 2012, une méta-analyse a fait ressortir que des régimes appauvris en lipides n’avaient pas d’incidence bénéfique sur la survenue des cancers du côlon.

(5) Les cellules en phase précancéreuse utilisées ne possèdent que la première mutation du processus de carcinogénèse, la mutation appelée APC, pour Adénosis polyposis coli.

(6) Aldéhydes : en particulier le 4-hydroxynonénal.

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