Cazeneuve, Brinsolaro et la réaction nobiliaire

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Le psychorigide Bernard Cazeneuve a réussi un nouvel exploit: celui de froisser l’épouse du policier Franck Brinsolaro, tué lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, en inaugurant une place au nom du flic sans inviter sa veuve ni l’orpheline qu’il a laissées derrière lui. Le geste, qui voulait apaiser des policiers toujours en colère, est emblématique de la réaction nobiliaire à l’oeuvre dans les élites françaises.

Comment Cazeneuve tente de reprendre la main…

Cazeneuve est évidemment confronté à une difficulté à laquelle il ne s’attendait pas: la grogne spontanée de la base contre le mépris dont elle est l’objet de la part de sa hiérarchie et des syndicalistes appointés pour canaliser les énergies. Les policiers qui défilent dans les rues, la nuit tombée, sont une menace majeure pour le ministre. Cette opposition interne, insaisissable, incorruptible, vient du fond des tripes. C’est soudain la France profonde qui dit son ras-le-bol du divorce consommé entre l’intérêt général et le système qui est supposé le représenter, le garantir et le défendre.

Pour récupérer le coup et juguler cette colère froide, Cazeneuve pratique la démarche du crabe: un jour chaud, avec l’inauguration d’une place au nom d’un policier mort dans un attentat, un jour froid, avec une manoeuvre d’intimidation disciplinaire contre l’un des policiers contestataires.

La technique est bien connue. Encore faut-il un orfèvre pour la pratiquer, et il n’est pas sûr que Cazeneuve ait l’envergure pour y parvenir.

Guillaume Lebeau défendu par ses collègues

Premier point: le passage de l’un des contestataires, Guillaume Lebeau, devant l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), aussi appelée “police des polices”, n’a pas vraiment ramené le calme. Des centaines de policiers sont en effet venus soutenir leur collègue en manifestant sous les fenêtres du ministère. Voilà qui s’appelle jeter de l’huile sur le feu.

Pour le ministre, la situation devient compliquée, dans la mesure où la transformation progressive de cet agent en martyr symbolique du conflit va constituer un boulet durable. De deux choses l’une: soit le ministère continue la procédure disciplinaire, et tout laisse à penser que le conflit sera aggravé, réanimé, attisé. Soit le ministère abandonne et son autorité sera un peu plus écornée, surtout à l’approche d’une élection qui annonce une débâcle de la majorité et une éviction rapide du directeur général de la police nationale, qui aurait, dans une démocratie, démissionné depuis longtemps.

Le mépris pour Brinsolaro

Mais le plus cataclysmique, c’est quand même cette cérémonie à Marseille en mémoire d’un policier.. normand! organisée sans que la veuve ne soit invitée. Il n’est d’ailleurs pas sûr que cet “oubli” soit le fait de Cazeneuve lui-même: peut-être a-t-il délégué la préparation de l’événement à un conseiller qui a voulu faire oeuvre utile en écartant une importune qui pose des questions un peu trop gênantes sur la version officielle des faits.

Rappelons ici que la veuve Brinsolaro a porté plainte contre le ministère de l’Intérieur pour n’avoir pas correctement assuré la protection de Charlie Hebdo, thèse qui ne paraît choquante qu’aux zélateurs d’une vérité officielle bien fragile.

En tout cas, celui qui a “oublié” d’inviter la veuve Brinsolaro à la cérémonie d’hommage à son mari a retrouvé ici le mépris aristocratique très bien décrit par Cyrano de Bergerac:

Il devrait en revanche se souvenir qu’à force de mépriser les gens honnêtes, les aristocrates, à la fin des envois, sont touchés.

Le danger du cynisme politique

Cazeneuve voudrait en tout cas montrer que les hommes (et les femmes) ne l’intéressent pas, que seul compte le bénéfice politique qu’il peut tirer de cette cérémonie, en utilisant à son profit le nom de Brinsolaro, qu’il ne s’y prendrait pas autrement. On voit bien que la culture du souvenir est ici le prétexte grossier à une manipulation politique: quand un ministre parle de Brinsolaro, ce n’est pas Brinsolaro qui compte, mais les dividendes symboliques qu’il escompte. Calmer la base, lui faire croire qu’on l’aime, prononcer un discours où on le lui dira, filmé par des caméras complaisantes, retransmis même par France Inter, et tout ira bien.

Ainsi va le cynisme politique, lorsqu’il est pratiqué par des politiciens arrogants mais sans grande envergure: leur mépris pour les gens est si visible, si grossier, qu’ils ne s’aperçoivent même plus que plus personne n’en est dupe.

Cazeneuve et le triomphe de la réaction nobiliaire

Avec Bernard Cazeneuve, la réaction nobiliaire a trouvé son champion. Car il ne faut pas voir autre chose dans l’absence de la veuve Brinsolaro à la cérémonie d’hommage à son mari qu’une des multiples manifestations de la réaction nobiliaire qui crispe les élites françaises.

La veuve Brinsolaro, cette manante, cette bélitre, a eu l’audace de poser des questions sur la version officielle des faits. Après Charlie Hebdo, le ministre de l’Intérieur a expliqué que ses services avaient très bien fonctionné. On a même vu défiler devant les caméras tous les thuriféraires du pouvoir, comme l’urgentiste Patrice Pelloux, pour soutenir que la France était parfaitement préparée à ce genre d’attentats (la journée du 13 novembre l’a prouvé, d’ailleurs). Et une impétrante avec sa misérable fille devenue pupille de la Nation ose défier les puissants en leur demandant raison de leur version de fait?

Mais de quoi je me mêle? Retourne à ton chagrin, la soubrette, et ne t’avise pas de “cliver”, de “faire le jeu du Front National”, d’attiser le populisme et la démagogie en imaginant que tu as le droit de remettre en cause la vérité de la noblesse. On connaît par coeur la minable anthologie des petits marquis pour discréditer tous ceux qui imaginent que la démocratie n’est pas une icône mais une réalité.

Face à ce spectacle désolant des petits marquis qui se goinfrent sur le dos du peuple français en le méprisant chaque jour, un seul message se justifie encore: Messieurs les petits marquis, personne n’est dupe, et vous serez tôt ou tard rattrapés par votre arrogance…

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A propos Éric Verhaeghe 148 Articles
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