Chic! Schaüble provoque le retour de la crise grecque

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Article écrit pour Atlantico.

Il ne manquait que la crise grecque au tableau noir de l’Union Européenne, en ce jour de Conseil Européen qui doit évoquer les sujets qui fâchent. Et comme, après le Brexit et le referendum italien, tout allait trop bien, l’inflexible ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, a décidé de remettre un peu de tension pour réveiller les esprits.

La crise grecque… vient de ses excédents budgétaires

Il parait que la Grèce a des excédents budgétaires supérieurs (de 3 milliards €) à ses prévisions. Cette bonne nouvelle a donné la (mauvaise) idée à Alexis Tsipras de redistribuer près de 700 millions € aux retraités (frappés en janvier par une nouvelle mesure d’austérité imposée par les créanciers) et aux îles qui ont dû amortir le choc des vagues migratoires.

Ce relâchement dans l’effort indispose Schaüble et l’Allemagne. L’intéressé a non seulement protesté, mais il a exigé que l’Union Européenne interrompe sa politique d’aménagement de taux qui permet à la Grèce de diminuer quelque peu la charge de la dette à rembourser. Et Bruxelles a obéi.

Les arrière-pensées de Tsipras

Bien entendu, le comportement de Tsipras n’est pas totalement désintéressé. Sur la scène intérieure grecque, cet affrontement impromptu après l’Union lui permet de nuancer son image de serviteur zélé de l’Union Européenne et des créanciers. Un bon petit conflit avec l’Allemagne et avec les banques n’est pas de refus.

L’incident intervient à un moment où Syriza est au plus bas dans les sondages d’opinion, largement distancée par le parti conservateur (Nea Democratia), et menacée par l’extrême gauche. L’utilisation tactique de la politique budgétaire ne contribue pas à adoucir les moeurs de Schaüble, qui ne s’a jamais caché le plaisir qu’il aurait à évincer Syriza de la scène grecque.

Le FMI, cet allié de Tsipras

Dans ce coup tactique, Tsipras peut par ailleurs compter sur l’aide de fait apportée par le FMI qui refuse de participer au sauvetage du pays si la dette publique n’est pas substantiellement renégociée. En poussant l’Allemagne à interrompre la renégociation des taux, Tsipras enferme donc l’Europe dans un corner. Tout le monde sait que la dette grecque n’est pas remboursable sans une restructuration, à laquelle l’Allemagne se refuse.

Le durcissement auquel on assiste rend l’exercice impossible pour la Grèce, et c’est le système financier mondial que l’Allemagne met en danger aujourd’hui. Tsipras compte bien sur le FMI pour le rappeler prochainement aux Européens.

Les arrière-pensées de Schaüble

De son côté, le ministre allemand n’est pas non plus dénué de tout calcul tactique.

En septembre 2017, l’Allemagne retourne aux urnes. Angela Merkel a bénéficié d’une nouvelle investiture pour conduire la liste chrétienne-démocrate. Or celle-ci est menacée par la montée des listes eurosceptiques, qui critiquent notamment le coût du sauvetage grec. En déployant une stratégie de la tension avec la Grèce, Schaüble montre donc à l’opinion publique allemande que la CDU-CSU ne lâche rien et qu’elle est bien la gardienne du temple orthodoxe européen.

Tout porte à croire que cette stratégie de la tension devrait demeurer un élément tactique pendant plusieurs mois encore. La campagne de la CDU l’exige.

L’intérêt européen prisonnier de l’Allemagne

Une fois de plus, l’idéal européen, agité jusqu’il y a quelques semaines comme un petit drapeau de Mickey dans une parade de Disney par les eurolatres de la nomenklatura française, devrait donc subir les affronts de Schaüble et perdre encore un peu plus de crédit dans l’esprit public. On voit mal en effet qui pourrait soutenir l’inflexibilité germanique dans un dossier où la Grèce est, depuis plusieurs années, pieds et poings liés face à ses créanciers. Cette soumission grecque est d’autant plus méritoire que le pays est un rempart improbable contre les hordes de migrants qui rêvent de revenir en Europe.

Ajoutons que, compte tenu de la situation en Turquie, l’intérêt de l’Europe commande aujourd’hui de renforcer la Grèce, de lui permettre de souffler et de consolider sa paix sociale intérieure. Le pire serait à craindre d’une déstabilisation en profondeur du pays.

Malgré ces évidences, l’Allemagne poursuit une politique où l’intérêt européen passe bien après les enjeux de politique intérieure.

Schaüble aura-t-il raison de l’Europe?

Les faits sont têtus. Les eurolatres peuvent indéfiniment répéter que le couple franco-allemand est l’horizon indépassable de notre politique extérieure. Tôt ou tard, il faudra pourtant bien dresser le bilan de cette dangereuse assertion. Depuis la réunification allemande, le couple que l’Allemagne formait avec la France a changé de nature. Ce n’est plus l’Allemagne de l’Ouest, cette héritière historique des territoires latinisés, qui traite avec la France. C’est une entité différente, héritière directe d’un empire proclamé en 1870 à Versailles, et qui aura vécu en tant qu’entité politique durant une période funeste de moins de cent ans (de 1870 à 1945, et de 1991 à aujourd’hui).

On ne construit pas un continent contre la mémoire de ses peuples. La prochaine crise de la Grèce, qui couve pour des raisons politiciennes, risque bien de le rappeler définitivement à l’Europe.

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