Chirac, l’homme qui murmurait au cul des vaches

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L’état de santé de Jacques Chirac a fait polémique aujourd’hui. Cette occasion un peu ingrate et malheureuse d’évoquer la mémoire de l’ancien président le plus sympathique de la République méritait un hommage tout personnel. Très modestement, donc, je me permets de livrer quelques souvenirs de Jacques Chirac.

Chirac en 1986

La première fois de ma vie où j’ai vu Jacques Chirac, c’était en 1988. J’étais en classe préparatoire au lycée Henri-IV. Il était venu à je ne sais plus quelle inauguration, en compagnie de François Mitterrand et du ministre de l’Education de l’époque, René Monory, le garagiste de Poitiers.

Cette visite m’avait fasciné. Les deux hommes, côte-à-côte, avaient serré les mains sous une clameur générale: “Mitterrand, président!” Pour le Premier Ministre qu’était Jacques Chirac, il ne pouvait y avoir pire expérience de l’impopularité. Je me souviens du sourire crispé de Chirac, de l’aisance de Mitterrand, qui s’apprêtait à battre son Premier Ministre aux présidentielles suivantes. Nous ne savions pas à l’époque que Mazarine Pingeot, élève du lycée, était sa fille.

Chirac faisait alors figure de libéral. Il parlait de baisser les impôts. Il voulait réformer. Il sortait de la crise Devaquet et de la mort de Malik Oussekine. Tout cela lui donnait une image détestable.

Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que son succès était en partie dû à son physique. Je réentends une sous-directrice nulle (et promue tout au long de sa carrière en récompense de sa nullité) à l’Education Nationale se souvenir de ses émois érotiques lorsqu’elle pensait à Chirac jeune. Tout était dit: déjà, Chirac n’existait pas par ses idées, par une sorte de charisme plaisant qui donnait envie de voter pour lui.

Chirac en 1994

Quelques années plus tard, ce n’est pas Chirac que j’ai connu, mais son entourage. J’étais entré à la Ville de Paris et je devais gérer des emplois fictifs. Parmi ces gens mystérieux, on trouvait de tout, et notamment une espèce de vieille rombière qui devait à une ancienne proximité avec le maire un salaire correct pour des missions imaginaires.

Elle n’était plus de première jeunesse, mais elle avait dû être une belle femme. Pour la forme, elle était chargée d’un dossier, au demeurant totalement bidon, qui l’autorisait à donner son avis sur tout dans des réunions où elle apparaissait comme une martienne. Un collègue qui dirigeait les services d’une mairie d’arrondissement m’avait affirmé qu’il avait un jour reçu un coup de téléphone impromptu après avoir refusé une place en crèche à une habitante: “Bonjour, c’est Chirac. Il faut vraiment que vous lui trouviez une place en crèche”.

Lorsque Jospin est arrivé à Matignon, en 1997, son premier geste fut de nommer un Préfet à Paris qui nous fit une belle lettre pour avoir un point sur tous les dossiers “fictifs”.

Chirac en 2000

Durant l’automne 2000, Chirac exerça la présidence de l’Union et fit une tournée des capitales pour “vendre” le traité de Nice, par lequel la France consentit à augmenter les droits de vote de l’Allemagne, après la réunification. Je faisais mon stage ENA à l’ambassade de France à Athènes et j’étais chargé du protocole.

J’avais été fâché par Chirac et j’ai compris ce jour-là la dure loi du pouvoir monarchique dans la République. J’avais en effet repéré la traductrice du Président. C’était une belle quadragénaire, avec beaucoup de prestance, et j’avais convenu avec elle que nous pourrions prendre un verre au Hilton après le dîner officiel au “Matignon” grec. Et à la sortie du dîner, je n’ai pas trouvé mon interprète.

Vers deux heures du matin, je fus appelé pour je ne sais plus quelle raison à vérifier la chambre de l’hôtel Grande-Bretagne, sur la place Syntagma, où les cadeaux présidentiels étaient entreposés. Pour y parvenir, j’étais obligé de passer devant la chambre du Président, gardée par un impressionnant policier en civil doté d’un énorme revolver, avec qui j’avais sympathisé. En voyant l’interprète quitter la chambre du Président, à ce moment, j’ai compris pour quelle raison je ne l’avais pas trouvée à la sortie du dîner.

Chirac en 2005

Quelques années plus tard, j’étais en charge de l’organisation du baccalauréat. Le ministre de l’Education de l’époque s’était mis en tête de réformer le baccalauréat. Nous en étions au deuxième mandat de Jacques Chirac. Je ne sais plus qui était le ministre en cause. Je me souviens juste que le directeur de cabinet, Patrick Gérard, qui fut par la suite directeur du cabinet de Rachida Dati et recteur de Paris, m’avait enrôlé dans la commission chargée de préparer la réforme.

Au bout de quelques séances, il devint évident que tout le monde était d’accord pour une réforme, mais que personne ne voulait y laisser des plumes. La réforme fut abandonnée avant même d’être mise sur la table.

Le murmure au cul des vaches comme mode de gouvernance

Ce fut cela Chirac: une lente transformation d’un libéral hyperactif en un radical-socialiste éteint, dont l’occupation première consistait à caresser le cul des vaches au salon de l’Agriculture, et à l’oreille desquelles il murmurait ses slogans.

Chirac eut un visage sympathique, même si, à l’occasion, il n’a pas dédaigné, comme Nicolas Sarkozy, chasser sur les terres du Front National pour améliorer ses scores. Sympathique certes, mais certains se rappelleront aussi que ses deux mandats furent d’abord et avant tout marqués par l’immobilisme. Dont nous payons le prix aujourd’hui.

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