Les contours d’un régime alimentaire durable, par Pascale Mollier

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Nous continuons à publier le dossier de l’INRA sur l’élevage et la consommation de viande.

Le recoupement de plusieurs études impliquant l’Inra permet de dessiner les contours d’un régime alimentaire « durable », de bonne qualité nutritionnelle tout en préservant la sécurité alimentaire mondiale et l’environnement. Pour nos pays industrialisés, cela signifie essentiellement manger un peu moins en quantité, réduire les pertes et gaspillages, et augmenter la part de protéines d’origine végétale dans nos menus.

Par Pascale Mollier
MIS À JOUR LE 02/03/2017
PUBLIÉ LE 20/02/2017

Séminaire Alimentation durable. © Inra
© Inra

Réduire le nombre total de calories pour les pays développés

Dans la prospective Agrimonde (2006-2011) (1), les besoins alimentaires de la population mondiale à l’horizon 2050 ont été mis en regard avec le volume de produits agricoles disponibles. Cette prospective montre qu’il serait possible de nourrir les 9 milliards d’habitants de la planète, si on ramène la consommation moyenne par habitant et par jour à 2.000 kcal/jour/habitant soit une quantité d’aliments disponibles de 3.000 kcal/jour/habitant (2).

La prospective Agrimonde-Terra (2011-2016) (3), qui prolonge Agrimonde, nuance ce scénario. Partant du principe qu’il est difficile d’envisager un régime alimentaire unique pour tous les habitants de la terre, tant les habitudes alimentaires sont différentes, Agrimonde-Terra s’appuie sur quatre types de régime qui se déclinent selon les régions du monde en fonction de la situation actuelle et des tendances passées. Parmi ceux-ci, un régime « sain » (Healthy) est envisagé qui, selon les régions du monde, se traduit par :

  • Un retour de la disponibilité alimentaire au seuil des 3.000 kcal/jour/habitant pour les régions se situant aujourd’hui au-dessus de 3.000 kcal/ jour/ habitant (Amérique, Europe, Russie, Chine, Afrique du Nord…)
  • Une augmentation de la disponibilité alimentaire à 2.750 kcal/ jour/ habitant pour les régions se situant en dessous de 2.750 kcal/jour/habitant (Inde, Afrique centrale et orientale …)
  • Un maintien de leur disponibilité alimentaire actuelle pour les régions se situant entre 2750 et 3000 kcal/jour/habitant (Afrique occidentale,…)

Ce régime « sain » est inséré dans un des 5 scénarios d’usage des sols imaginés dans cette prospective. Ce scénario, appelé « Land use for food quality and healthy nutrition », est le plus favorable au niveau de la santé nutritionnelle (équilibre alimentaire, baisse des graisses, des sucres, des produits ultra-transformés). Il est aussi le plus vertueux sur le plan environnemental (cycle de la matière organique, émissions de GES). Il permet de nourrir 9,7 milliards d’habitants à l’horizon 2050 sans augmentation notable des surfaces cultivées et avec une augmentation modérée des surfaces pâturées (moins de 10 %) au détriment de la forêt. Il peut se combiner avec une diminution des pertes et gaspillages, mais doit s’accompagner de politiques publiques fortes, notamment nutritionnelles et agricoles, et d’intenses échanges commerciaux pour équilibrer les pays déficitaires. Parmi eux, le Moyen-Orient, par exemple, actuellement au maximum de sa production, dépend aujourd’hui des importations pour 50% de ses besoins, et potentiellement pour 70% en 2050.

Réduire la part de protéines animales pour les pays développés

Définir une limite supérieure à la consommation de protéines et fixer le ratio optimal entre protéines végétales et protéines animales fait débat : en 2007, l’AFSSA estimait que l’état des connaissances ne permettait pas de définir ce ratio de manière pertinente. De plus, il varie avec l’âge.

Cependant, dans nos pays développés, la consommation de protéines animales est supérieure aux besoins. En effet, on consomme en occident un tiers de protéines végétales (en poids) pour deux tiers de protéines animales (viande, lait, œufs, poisson), alors que les recommandations internationales préconisent plutôt que ce soit moitié moitié (4). Il est donc possible de réduire la part de protéines animales dans notre régime alimentaire.

C’est aussi le sens du régime « Healthy » d’Agrimonde-Terra : diminution de moitié de la consommation de produits animaux (en calories) en Europe et aux USA (5) et augmentation concomitante de la consommation de céréales, légumineuses, fruits et légumes (6).

Les politiques publiques devront inciter ces transitions avec des aides, des politiques sur les prix et par l’éducation.

 Régimes alimentaires en 2010 (initial) et en 2050 selon le scénario Healthy d’Agrimonde-Terra.. © Inra
Régimes alimentaires en 2010 (initial) et en 2050 selon le scénario Healthy d’Agrimonde-Terra.© Inra

Réduire la consommation de produits animaux en Europe : c’est possible !

Evolution des consommations de produits animaux par personne dans l’UE à 28. Source : FAOSTAT.. © Inra
Evolution des consommations de produits animaux par personne dans l’UE à 28. Source : FAOSTAT.© Inra

En général, la consommation de produits animaux augmente lorsque les revenus augmentent. C’est ce qui s’est passé en Europe entre 1950 et 1980. Il existe cependant des contre-exemples : actuellement en Pologne, la consommation de viande diminue alors que les revenus augmentent.

Globalement, on observe en Europe une diminution de la consommation de produits animaux, notamment de viande bovine et ovine alors que la consommation de viande de volailles et de produits de la mer s’accroit. La consommation européenne de protéines animales reste cependant deux fois plus élevée que la moyenne mondiale et plus élevée que les recommandations de l’OMS.

Et le fer des produits carnés?

Infographie : sang © Fotolia
© Fotolia

Des travaux récents ont mis en évidence le rôle central du fer de la viande et des charcuteries dans la survenue des cancers du côlon (7), pour des niveaux de consommations élevés et en tout cas très supérieurs à ceux observés en moyenne dans nos pays. En effet, le fer contenu dans les globules rouges oxyde les lipides et provoque la formation d’aldéhydes qui favorisent la survenue de cellules cancéreuses dans le côlon. Cependant, avec la vitamine B12, c’est ce même fer héminique qui donne aux  produits carnés leur principal intérêt nutritionnel car c’est le fer le mieux absorbé par l’organisme. Une solution consiste à accompagner  la consommation de viande par des aliments naturels riches en antioxydants, comme les fruits et les légumes, tout en évitant les excès de consommation de viandes rouges et charcuteries…

 On en revient à des notions de base : des repas équilibrés et variés, viande ET légumes !

Lire l’article.

 

(1) La prospective Agrimonde (Inra-Cirad) a exploré des voies pour nourrir neuf milliards d’individus en 2050 d’une manière durable.

(2) Une consommation de 2000 kcal/j/ha implique une quantité d’aliments disponibles (disponibilité alimentaire) de 3000 kcal/j/ha, car il faut prendre en compte les pertes et gaspillages. La disponibilité  moyenne en occident se situe plutôt actuellement autour de 4000 kcal/j/ha.

(3) L’étude prospective Agrimonde-Terra (Inra-Cirad) prolonge la prospective Agrimonde en tenant compte plus précisément de la disponibilité en terres et du changement climatique.

(4) Quantité moyenne de protéines dans le régime européen = 59 à 114 g/ jour/habitant (EFSA, 2012). Recommandations de l’OMS = 50 à 70 g/ jour/habitant (Westhoek et al., 2011).

(5) Mais stabilisation de la consommation en produits animaux en Chine et augmentation en Afrique et en Inde.

(6) Lire l’article : Le retour des légumineuses.

(7) Une étude réalisée entre 1992 et 1998 dans 10 pays européens sur une population d’hommes et de femmes âgés de 50 ans confirme que le risque de développer un cancer colorectal dans les 10 ans passe de 1,28% chez les faibles consommateurs de viande rouge et charcuterie (moins de 30g/j pour un homme et moins de 13g/j pour une femme) à 1,71% chez les gros consommateurs (plus de 129g/j pour un homme et plus de 85g/j pour une femme). Source.

QUELQUES CHIFFRES

Consommation de protéines totales (animales et végétales) :

  • En Europe : 59 à 114 g/jour/habitant
  • En France : 85 à 90 g/jour/habitant dont 60 à 65 g d’origine animale
  • Apports conseillés en protéines (OMS) : 50 à 70 g/jour/habitant dont 25 à 35 g d’origine animale

D’AUTRES AMÉLIORATIONS QUALITATIVES DE NOS MENUS

– Moins de sel, de sucres et de matières grasses : le projet européen TeRiFiQ (2012-2016), coordonné par l’Inra, propose des reformulations de plusieurs produits (charcuteries, fromages, gâteaux, sauces) qui réduisent significativement leurs niveaux de sel, de sucres et de matières grasses, tout en maintenant leurs qualités nutritionnelles et sensorielles. Transfert technologique en cours. Lire l’article.

– Favoriser l’apport d’acides gras bénéfiques : le projet Agralid (2013-2016), coordonné par l’Inra,  a montré que l’on pouvait améliorer l’apport en acides gras en nourrissant les animaux avec des microalgues ou des graines de lin. Le projet propose aussi un outil d’aide à la décision pour composer les menus les plus durables selon différentes contraintes (disponibilité des aliments, coût, environnement). Lire l’article.

IMPACT CARBONE : LES RÉGIMES CARNÉS NE SONT PAS PIRES

Sur le plan environnemental, contrairement aux idées reçues, l’impact carbone des régimes carnés n’est pas plus important que celui des régimes plus riches en végétaux. En effet, à apport énergétique égal, ces derniers contiennent de grandes quantités de végétaux. C’est ce qu’a montré l’étude DuALIne (2009-2011) cofinancée par l’Inra et l’Ademe.

D’autres études corroborent ce résultat : l’impact carbone dépend plus du nombre de calories ingérées que de la composition du régime alimentaire :

Impact carbone des différents régimes alimentaires.. © Elsevier
Impact carbone des différents régimes alimentaires.© Elsevier

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