Défense : le retour du territoire

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Cet article a été publié sur le site The Conversation par Hervé Drévillon.

 

La vague d’attentats à laquelle la France est confrontée a provoqué l’engagement massif des forces armées sur le territoire national, depuis le lancement de l’opération Sentinelle en janvier 2015. Cet engagement marque le retour de la dimension territoriale dans une posture de défense exprimée, notamment, par l’adoption du modèle « Au contact » de l’armée de Terre, qui vise à concilier les opérations extérieures et l’action sur le sol national.

Conséquence directe du surgissement de la menace terroriste, cette récente évolution survient après une phase d’effacement de la dimension territoriale, une « fin des territoires », selon l’expression de Bertrand Badie (La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995), qui s’était manifestée sur le plan militaire par l’engagement exclusif des forces armées en opérations extérieures (Opex).

Provoquée par la fin de la Guerre froide et la disparition de la perspective d’une invasion du territoire, l’assignation exclusive des forces armées au registre de l’action extérieure s’est rapidement imposée comme une norme indiscutable voire comme l’expression de l’essence même de la condition militaire. Les soldats auraient ainsi vocation, par nature, à former la « force du dehors » et à abandonner aux forces de police l’action au « dedans ». L’origine de cette dichotomie est souvent attribuée au comte de Guibert dont le traité De la force publique, publié en 1790, nous invite pourtant à dépasser cette opposition binaire.

Déprise territoriale

Guibert ne s’est jamais contenté du dualisme de l’opposition entre les forces de guerre et de police. La force publique devait, selon lui, reposer sur l’action conjointe de l’armée, de la maréchaussée et de gardes citoyennes (du type de la Garde nationale). Cette complémentarité résultait de l’incapacité structurelle de l’armée à agir dans l’intérieur du royaume en raison du statut des soldats, qui, à la fin de l’Ancien-Régime, n’étaient pas considérés comme des citoyens à part entière.

Le même Guibert considérait que l’état militaire était incompatible avec les principes qui fondent la citoyenneté. Dans le contexte agité du début de la Révolution française, où l’armée était encore sous les ordres du roi, il excluait les militaires du territoire national, parce qu’ils étaient exclus de la sphère civique. Dans les années qui suivirent, toute l’œuvre de la Révolution française fut de concilier l’état de soldat avec celui de citoyen.

Au-delà des circonstances propres à la Révolution française, la question centrale soulevée par Guibert résidait dans l’enracinement de la force publique dans le tissu social, civique et institutionnel du pays. Il faut ainsi se souvenir que, de nos jours, l’assignation exclusive des forces armées aux opérations extérieures s’est accompagnée d’une déprise territoriale, qui a mis fin à plusieurs siècles d’implantation militaire dans certains espaces, en particulier sur les frontières de l’Est.

La fin de la ligne bleue des Vosges

Des troupes vouées à être projetées sur de lointains théâtres n’avaient plus à être fixées sur la ligne bleue des Vosges. L’armée se trouvait ainsi déterritorialisée, au point que, en 2008, le président de la République, Nicolas Sarkozy affirmait que « la Défense n’a pas vocation à faire de l’aménagement du territoire », en réponse aux élus locaux inquiets de la disparition des garnisons et de leur effet sur le tissu économique et social.

L’armée de Terre, très sollicitée dans le cadre de l’opération Sentinelle. Gwenael Piaser/Flickr, CC BY-NC-SA

Ainsi était tournée cette longue page de l’histoire militaire de la France, guidée par la nécessité d’organiser le territoire pour répondre à la menace d’une invasion. Aujourd’hui, la difficulté de concevoir le déploiement des soldats sur le territoire national résulte en partie de cette déterritorialisation de la défense. Il n’est qu’à constater, a contrario, comment la défense du territoire se pratique et se conçoit plus aisément lorsque les forces armées sont véritablement insérées dans un espace.

La Marine nationale, par exemple, exerce son emprise sur le territoire avec la force d’une certaine évidence en prenant en compte la continuité du milieu marin, depuis l’espace côtier jusqu’à la haute mer. À cette continuité du milieu correspond une continuité des missions, depuis l’action de l’état en mer jusqu’à la guerre.

Pour les forces terrestres, le déploiement des soldats sur le territoire national n’a pas tout à fait la même signification lorsque ceux-ci partent en mission Sentinelle comme ils partent en Opex ou lorsqu’ils évoluent dans des espaces où leur présence possède une histoire et un sens. Marquées par un fort recrutement local et par une puissante tradition d’insertion dans le tissu social et l’identité régionale, les troupes de la 27e brigade d’infanterie de montagne évoluent plus harmonieusement dans leur environnement que n’importe quelle autre troupe déployée sur le sol national.

La défense, un phénomène total

Un territoire à défendre ne saurait ainsi être réduit à la dimension d’un espace neutre, objet inerte d’une mission de surveillance. À la fin du XVIIe siècle, Vauban a organisé la défense du « pré carré » en le considérant comme un tout incluant l’économie, la démographie et la politique. Il préconisait une organisation du territoire, qui devait permettre au roi de « tenir son fait des deux mains », c’est-à-dire d’exercer partout et uniformément son pouvoir souverain. C’est pourquoi Vauban fut également un réformateur qui, non content d’organiser le réseau des places fortes, proposa de multiples réformes politiques, économiques et fiscales.

Les fortifications de Villefranche de Conflent, patrimoine mondial de l’Unesco. thierry llansades/Flickr, CC BY-NC-ND

Le déploiement de l’armée sur le territoire national est donc un phénomène total, qui ne se limite pas à la sécurisation de sites sensibles. Il faut ainsi réfléchir à la façon dont la force armée investit l’espace public et s’y insère. Car, les soldats de l’opération Sentinelle ne doivent pas être étrangers en leur pays. En ce sens, l’appel à la réserve opérationnelle et sa constitution en Garde nationale présentent l’intérêt, outre le renforcement de la capacité militaire, de garantir une forme de participation citoyenne à la défense, fût-elle limitée à quelques dizaines de milliers de volontaires.

Toutefois, pour être tout à fait conforme à sa vocation, cette Garde nationale devrait être mieux enracinée dans le territoire ainsi que dans son tissu civique et social. Son organisation et son action devraient être territorialisées, comme le préconise le rapport des sénateurs Jean-Marie Bockel et Gisèle Jourda. Mais surtout, elle devrait faire plus largement appel à la mobilisation citoyenne.

L’engagement de la réserve en soutien des forces armées aidera à relever le défi opérationnel de la défense du territoire, mais il ne permettra pas de lui donner la profondeur stratégique exigée par la lutte contre le terrorisme, qui est une guerre contre la cohésion nationale. La politique de défense et de sécurité doit considérer le territoire comme un espace civique et pas seulement comme une zone à surveiller. Ce faisant, elle doit également traiter les citoyens comme des acteurs et non comme des consommateurs de sécurité.

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