Féminiser le leadership : et si on rouvrait l’école des filles ?

Temps de lecture : 5 minutes

Cet article a été lu 1275 fois

Cet article est paru sur le site The Conversation, sous la signature de Séverine Le Loarn.

L’année 2016 a vu l’arrivée de deux femmes dirigeantes dans les entreprises du CAC 40 : Isabelle Kocher chez Engie et Sophie Bellon chez Sodexo. Pourtant, force est de constater qu’elles ne sont que deux sur 40 à diriger une très grosse entreprise et que la situation demeure catastrophique dans les entreprises de plus petite taille.

Les chiffres sont toujours flous, mais on parle de 30 % de dirigeantes, parfois 12 % dans les réseaux d’entreprises dits à fort potentiel d’emploi (je pense à Réseau entreprendre). Si ces femmes n’accèdent pas à la direction d’entreprise, elles accèdent peu à des postes de direction ou à des mandats électoraux de manière générale. La loi et les quotas sont là pour le rappeler puisqu’il s’agit d’atteindre l’objectif de 40 % de femmes dans un conseil d’administration d’entreprises cotées par exemple.

Pourquoi peu de femmes sont-elles au pouvoir ?

Si l’on écarte d’emblée l’hypothèse que la femme serait moins compétente que l’homme notamment lors des prises de décisions et que, naturellement, on privilégie à chaque fois l’homme aux femmes, il faut observer les choix de ces dernières, qui se tournent essentiellement vers des carrières dans les ressources humaines, la communication, le marketing ou celui des études de R&D ou de marché. Soit un ensemble de métiers qui ne conduisent pas véritablement à la direction d’une entreprise. Ce n’est pas pour autant qu’il y a parité dans les directions de ces services non plus…

Pour améliorer cette donne, ne faudrait-il pas rouvrir, ne serait-ce que pour un temps, des écoles spécifiques dédiées aux filles, comme on le fait actuellement avec les réseaux professionnels tournés vers les femmes ?

Depuis 1932, grâce à Édouard Herriot, les écoles françaises ont une mission qui est passée du stade de l’instruction à celui d’éducation. Elles sont également mixtes depuis les années 60. Pourtant, 70 ans plus tard, l’éducation en France, dans les écoles et ce au moins jusqu’en classes terminales, est devenue involontairement genrée. En conséquence, les filles, une fois arrivées au sein de l’enseignement supérieur et dans l’entreprise, ont un leadership moindre que celui des garçons.

À mon sens, la solution réside surtout dans la mise en place d’une école de la République, au sens platonicien, qui reprendrait sa mission éducative, peut-être trop laissée aux familles.

Une dimension genrée qui se perpétue dans les grandes écoles

Le syndrome que l’on appelle souvent l’effet plafond de verre est non seulement loin d’être spécifique au monde de l’entreprise, mais se trouve déjà à l’entrée des grandes écoles, donc à la sortie du monde de l’éducation nationale, du baccalauréat ou des classes préparatoires.

Je prendrais l’exemple d’une étude réalisée par une école de management de France (Le Loarne, Parmentier & Belkhouja, 2014) et qui se focalise uniquement sur l’éducation en France.

L’étude constate que les étudiants observés n’ont pratiquement jamais travaillé en entreprise, si ce n’est que dans des stages de moins d’un mois et ce que l’on appelle communément les « petits boulots ». Ces étudiants viennent d’intégrer l’école depuis trois jours. Ils ne se connaissent pas tous.

Pour faciliter la rencontre et les discussions, ces jeunes sont invités à participer à un concours d’innovation, comme dans les « véritables entreprises ». On les fait travailler en groupes de cinq, définis arbitrairement sauf sur trois catégories identifiables : les groupes exclusivement composés de garçons, les groupes exclusivement composés de filles et les groupes mixtes, majoritairement féminins ou masculins. Au final, chaque groupe soumet une idée d’innovation mais il est possible de retracer l’identité de l’émetteur de l’idée initiale. Ces idées, présentées anonymement, sont ensuite jugées par des experts en innovation issus de grandes entreprises qui sélectionnent les dix meilleures.

Or, il est constaté qu’aucune de ces dix propositions finalistes n’ont été soumises par une fille ni par un groupe exclusivement composé de filles.

Que se passe-t-il ? Les tests de créativité ne permettent pas de retenir l’hypothèse que l’agilité créatrice de la jeune femme serait moins bonne que celle du jeune garçon. La compétence intrinsèque n’est donc pas en jeu.

En revanche, au sein des petits groupes mixtes, les idées émises par les garçons sont systématiquement reprises tandis que celles des filles sont très majoritairement écartées : une première discrimination opérerait donc au niveau du petit groupe d’étudiants.

Une seconde discrimination apparaît lorsqu’au sein de la classe les étudiants sont invités à présélectionner les idées qui iront en demi-finale et feront l’objet d’un examen par les experts. D’après l’enquête, les idées soumises par des groupes uniquement masculins ou féminins sont « recalées » tout comme les idées soumises par des groupes majoritairement féminins. En revanche, le groupe majoritairement masculin, mais accueillant une fille a de plus grandes chances de voir son idée acceptée.

Pour le retour de Platon dans l’école républicaine

Que conclure des résultats de cette étude ? Tout d’abord, que le sexe de l’individu est loin d’être une variable neutre et que les suggestions féminines sont moins bien considérées que celles émises par des hommes. Aussi, que ce processus de jugement émergerait non pas dans l’entreprise ou encore durant les études supérieures, mais plutôt dès l’adolescence, peut-être même avant.

Aussi, pour infléchir ces travers, les solutions quant aux quotas ou autre mesure sont peut-être intéressantes, mais il convient surtout de réfléchir à l’éducation des jeunes générations avant l’entrée dans les écoles, en particulier des jeunes femmes. Pourquoi acceptent-elles de mettre leurs idées de côté ? Quelles attitudes développent-elles ou devraient-elles adopter pour voir leurs idées considérées ? Comment présentent-elles leurs idées pour se les voir refuser ?

Malaysia Primary School Girls. Cavernosa

Dans ce contexte, l’idée d’un accompagnement spécifique des jeunes femmes dans l’école, dès le lycée, peut-être même le collège, en tout cas bien avant la sortie du baccalauréat, ne serait pas une solution déplacée. Cette réflexion permettrait d’aider les jeunes filles lors de leurs critères de choix des études, ou vraiment discerner leur avenir professionnel et le choix d’engagement dans telle ou telle filière, et pas uniquement dans les filières littéraires et médicales.

Cet accompagnement aurait un impact direct sur ce que l’on nomme le leadership en management : comment s’imposer, imposer ses idées, bien les formuler en groupe, selon la composition de ce dernier.

Certains lecteurs pourront rétorquer que ce type d’accompagnement peut être également pertinent pour les garçons et en particulier sur le regard qu’ils portent sur leur propre mode de leadership et sur leur interaction et leur jugement avec les femmes, ce que je ne remets pas en cause.

Cette réflexion rentre ainsi pleinement dans la définition de l’éducation telle que l’a voulue Platon et que l’auteur évoque dans La République. L’éducation permet de « s’orienter soi-même ». Ne pas considérer cette donne dans les programmes scolaires revient à ramener l’école à son rôle d’avant les années 1930 : l’instruction. Et de délaisser l’aspect éducatif à la famille ou à tout ce qui a lieu hors de l’école, dans les associations ou ailleurs…

Cette seconde voie me semble dangereuse et hasardeuse : elle fait fi des différences de classes sociales et des contextes respectifs dans lesquels baignent les enfants et les adolescents. Elle ouvre la porte aux reproductions sociales et à la perpétuation des regards que les générations actuelles portent sur la femme dans la société. Elle rappelle aussi que l’éducation est certes une affaire de famille, mais que l’intégration de tous – hommes comme femmes – dans la « cité » est une affaire d’éducation qui doit être gérée par la communauté, autrement dit, par l’école.

print

1 commentaire sur Féminiser le leadership : et si on rouvrait l’école des filles ?

  1. Parce que né en 1925, il ne m’est as facile d’être objectif dans cette affaire. En effet, après consultation d’un bon dictionnaire, il semble bien que les deux termes ne soient pas à leur place. Par ailleurs, j’ai lu que certains pensent qu’ils peuvent éduquer des animaux mais, en aucun cas, les instruire. Y aurait-il une telle différence entre le savoir et le savoir-être?
    Par ailleurs, on peut se demander si l’instruction publique de mon enfance, ne devrait pas ajouter le volet du savoir-être en plus ou à coté du savoir tout court?
    De plus, s’il est courant de voir l’entourage familial encourager et aider les élèves pour leurs devoirs et leçons, ne serait-il pas possible de parler de l’importance de leur rôle dans le comportement des jeunes et adolescents, en arguant qu’ils sont bien placés pour le faire alors que l’enseignement est déjà bien occupé avec les connaissances dures dont ils ont, en premier lieu, la charge ? Quoi qu’il en soit, il n’y a pas longtemps, la méthode innovée par Céline Alvarez ainsi que son livre : “Les lois naturelles de l’enfant”, pourraient bien bouleverser ces notions et institutions. Mais ceci est une autre histoire. Salutations. Jacques Brillot Docteur-Vétérinaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Lire les articles précédents :
CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) : que penser d’une évaluation déroutante ?

Cet article est paru sur le site The Conversation, sous la signature de Thierry Weil. Le crédit d’impôt pour la...

Fermer