UN ISOLOIR, DES PIEDS ET DES MAINS, par Didier Picot

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Didier Picot est chef d’entreprise

Il y a dans la vie d’un conseiller municipal un moment riche, surprenant, merveilleux. Il dure une grosse demi-journée et se produit environ une fois par an. Certaines années, il n’y en a pas. D’autres années, ce moment se produit une fois ou deux. Mais 2017 est une année faste, il aura lieu quatre fois.

Cette expérience, toujours pareille et pourtant chaque fois différente, ce “happening” tant attendu et tellement inattendu, ce rituel républicain auquel je suis convié pour mon plus grand bonheur, le voici. J’ai le privilège exceptionnel d’être à la fois le témoin oculaire et l’instrument consentant d’un peuple qui exerce son droit citoyen : je tiens un bureau de vote.

Soyons précis : je fais partie des assesseurs d’un bureau de vote, ce qui me vaut d’être assis derrière la table sur laquelle est posée l’urne.  Pendant une demie journée, je suis responsable de recueillir la signature des électeurs sur les registres électoraux et de prononcer les mots “A voté”. Puis de participer au décompte.

Quelle émotion !

Si l’on exclut le contrôle effectué à l’entrée pour vérifier que la personne entre dans le bureau où elle est supposée voter, le premier acte officiel est la remise à l’électeur de l’enveloppe dans laquelle sera placé le bulletin de vote. Cet acte n’est pas du tout anodin : en effet, au delà de sa nécessaire uniformité, synonyme d’anonymat, l’enveloppe est un moyen de contrôler la légalité du vote. A l’ouverture du bureau, le nombre d’enveloppes livrées est soigneusement compté et, à l’issue de la journée, il sera rapproché de plusieurs autres : le nombre de bulletins trouvés dans l’urne, le compteur de l’urne (qui se déclenche chaque fois que mon collègue ou moi ouvrons la fente qui permet au citoyen d’y glisser son bulletin) et le nombre d’émargements dans les registres. Quatre moyens de contrôle indépendants du nombre de votes et il ne s’agirait pas qu’ils ne coïncident pas ! On ne bourre pas les urnes comme ça. Quelque part c’est rassurant.

L’électeur prend ensuite au moins deux bulletins (c’est obligatoire) et se dirige vers le premier point névralgique qui est bien sûr l’isoloir. C’est un point de passage obligé.

L’isoloir est un espace assez particulier qui diffère sensiblement d’autres petits espaces clos tels que le confessionnal ou les lieux d’aisance. L’isoloir, comme son nom l’indique, est un endroit où le législateur a prévu que le citoyen se rende seul. Comme les deux autres me direz vous, mais en fait non. Parce que là on ne rigole pas. Donc, comme dans les toilettes publiques aux Etats-Unis où, là non plus, on ne rigole pas avec la solitude dans un petit espace consacré, la cloison ou le rideau qui en délimite l’espace s’arrête à environ 50 cm du sol. Vérification facile de l’isolement.

Si bien qu’à chaque scrutin, j’ai tout le loisir d’observer les pieds des électeurs et de commencer à apprendre qui ils sont. Escarpins, ballerines, espadrilles, tong, basket, nu-pieds, chaussures de ville, godillots, mocassins, loafer, richelieux, mules, docksides, chaussures montantes, sandales, bottes et bottines se succèdent dans les isoloirs. Effilées, rondes, hautes ou basses, noires, blanches, vertes, rouges ou bleues, jaunes ou mauves parfois, les chaussures des électeurs parlent, racontent un peu de histoire de leurs propriétaires. Certains se sont visiblement mis sur leur trente et un pour s’acquitter de leur devoir citoyen : que serait une tenue sans de jolies chaussures ? D’autres au contraire viennent comme ils sont, leurs chaussures me l’apprennent. 

Une fois sortis de l’isoloir, les électeurs se dirigent vers le point central du bureau, la table où repose l’urne. Après qu’ils aient montré leur carte d’électeur, décliné leur identité et glissé leur enveloppe dans l’urne, tous s’arrêtent devant moi pour signer le registre électoral. Ils apposent alors leur signature à travers une réglette qui délimite l’espace qui leur est accordé, et je découvre alors leurs mains l’espace de quelques secondes. Quel ballet virevoltant que toutes ces mains qui se succèdent devant moi et s’affirment fièrement ! Car ce ne sont pas n’importe quelles mains. Ce sont des mains en action, des mains qui signent leur nom avec application, désinvolture ou difficulté. Leur infinie variété est touchante.

Comme leurs pieds quelques instants plus tôt, elles me livrent une foultitude  d’informations à la fois futiles et profondes. D’autres informations d’ailleurs, que je ne peux pas corréler avec leurs pieds, puisque désormais je ne les vois plus.

Surtout, ce sont des mains pleines de l’émotion de leurs propriétaires. A chaque fois, je suis frappé par l’intensité qui habite les électeurs à ce moment précis. Elle se manifeste de nombreuses manières subtiles, parfois peu perceptibles mais bien réelles. Un rite républicain qui relie, qui réunit toute la nation.

Car c’est bien la nation, dans toutes ses composantes qui se déplace à chaque scrutin. Ils viennent de tous les quartiers de la commune et de la vie. Dimanche dernier, la plus jeune électrice avait eu 18 ans la veille, la plus ancienne marchait gaillardement, avec sa canne, sur ses 97 ans.

Chaque fois, ce cérémonial m’émeut profondément. Mieux, il me met en joie.

A chacun des deux tours, plus de trente cinq millions de personnes ont pris leur voiture, leur vélo, un bus ou le métro ou simplement leurs jambes pour se rendre au bureau de vote le plus proche y exprimer leur choix. Trente cinq millions. Au sens le plus littéral du terme, les Français se sont mis en mouvement ce jour là. Quel évènement formidable !

Et surtout, quel beau spectacle pour celui qui se donne la peine de regarder.

contact@vendonslesparisiens.com

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