J’ai lu Céline Alvarez

Temps de lecture : 5 minutes

Cet article a été lu 3098 fois

Ceci n’est pas vraiment un article. De forme hybride, ce billet reprend un Storify (@laurencedecock1) de ma lecture de l’ouvrage de Céline Alvarez, tête de vente aujourd’hui, et qui provoque des controverses importantes. La forme est choisie. Elle épouse une nouvelle manière d’occuper les débats publics. Dynamique, percutante, mais solidement référencée, elle vise à fournir une grille de lecture et d’intelligibilité rapide des enjeux.

« L’enfant naît câblé pour apprendre et pour aimer. Chaque jour, les neurosciences nous révèlent son incroyable potentiel. Pourtant, par manque d’information, nous lui imposons un système éducatif inadapté qui freine son apprentissage et n’encourage pas sa bienveillance innée. Plus de 40 % de nos enfants sortent du primaire avec des lacunes qui les empêcheront de poursuivre une scolarité normale ».

(Présentation de l’ouvrage Les lois naturelles de l’enfant, de Céline Alvarez, édité aux Arènes en septembre 2016.)

Céline Alvarez, qui a grandi à Argenteuil, s’est consacré à l’enseignement tout en travaillant des pédagogies différentes pour « révéler le potentiel » des enfants. Elle met en place une expérimentation dans une maternelle de Gennevilliers, où elle a enseigné, mêlant pédagogie Montessori et neurosciences. Mais ses concepts, ses travaux et sa pensée sont-ils si révolutionnaires ?

4) Donc vous comprenez bien que c’est toute petite déjà qu’elle a compris que rien n’arrêterait son énergie pour combattre cette injustice

5) Le postulat de départ est le suivant : les enfants sont câblés pour apprendre sans efforts. Le mot câblé est l’1 des + fréquents du livre

6) C’est important, tu dois garder cette image en tête si tu veux comprendre le propos pic.twitter.com/KXBls2WK5q

7) Le livre reprend l’aventure de départ : études de neurosciences et linguistique, concours de PE, expérimentation en 2011 à Gennevilliers

Le livre reprend l’aventure de départ : études de neurosciences et linguistique, concours de PE, expérimentation en 2011 à Gennevilliers.

8) Le postulat = 40 % des enfants entrent en 6ème sans maîtriser la lecture et l’écriture. Les 60% restants ne sont pas heureux ou épanouis

9) Le premier constat est fondé sur des chiffres, le second sur une intuition géniale (sans doute encore cette “lumière” d’Argenteuil)

Petit aparté : la méthode Montessori a été inventée au début du XXesiècle, en pleine vague de naissance de l’Education Nouvelle. La psychologie de l’enfant est en plein boom, on découvre qu’indexer la réflexion sur l’école à celle des découvertes sur la psychologie de l’enfant serait sans doute intéressant.

La méthode Montessori remonte au début du XXe siècle

Et Céline Alvarez de mettre au défi l’Education nationale devant les pratiques qu’elle propose afin de redonner aux enfants le goût de l’école, notamment afin de lutter contre le décrochage scolaire.

19) Mais voilà, alors qu’elle décrit des scènes pédagogiques incroyablement novatrices comme :

20) Parler poliment aux enfants, ne pas dire “choses et machins”, leur apprendre à retirer leurs chaussures (je jure que je ne mens pas)

21) tandis même que plusieurs fois elle croise un grand père avec son petit enfant de deux ans et les observe attendrie

22) tandis qu’elle fait le choix de répondre “je NE crois pas” et non “Je crois pas” aux enfants qui demandent s’il va neiger

25) Mais enfin j’aimerais vous y voir vous composer avec la guidance, la reliance, le flux d’énergie, la chaleur entre les enfants, tout ça

26) Et puis les enfants des pauvres sont d’une vulgarité , ils disent “putain fait chier”, Ils ignorent que “le secret c’est l’amour”

Redevenons un peu sérieux. La réception de cet ouvrage, réimprimé déjà trois fois en un mois, est énorme, et dit beaucoup de l’état de l’école et des médias.

Pourtant il n’y a presque aucune référence sur l’Education nouvelle ou les pédagogies alternatives, hormis une longue bibliographie anglo-saxonne.

Il existe pourtant des articles notamment sur la reliance dont elle traite.

30) A part les ouvrages de Montessori, il n’y a aucune référence sur l’éducation nouvelle

31) Ce n’est pas un ouvrage sur l’école, c’est un essai de psychologie

32) Pourquoi pas d’ailleurs mais il n’y a aucune raison de le présenter autrement. Sur l’éducation nouvelle il faut lire Antoine Savoye

33) Il montre très bien comment l’EN a toujours été tiraillée entre la psycho pure et les enjeux sociaux et politiques

En lisant certains articles, on peut aussi voir comment on est passé de l’idée d’éducation naturelle à celle de « loi naturelle » avec Céline Alvarez.

34) Alvarez se situe dans cette tension là. Il n’est jamais question de sociologie mais d'”environnement”.

35) Jamais question de politique éducative mais d’outils magiques d’extraction des enfants pauvres à leur “environnement”

J’ai trouvé certains de ses propos sur l’indifférence, le désintérêt pour l’amour de certaines familles défavorisées stigmatisants et violents.

36) Certaines scènes de descriptions des familles, de leur désintérêt, de leur indifférence à l’amour sont très stigmatisantes et violentes

37) C’est en cela que l’on retrouve la “philosophie” du Think Tank qui la soutient : “Agir pour l’école”, “câblé” avec Institut Montaigne

39) L’idéal de réussite individuelle, paillettes de l’amour de l’enfance, l’usage instrumental des neurosciences : efficacité, performance

40) Derrière, la dissolution de toute visée globale d’1 système éducatif juste, d’1 changement du monde. Starisation versus émancipation

Il faut aller plus loin, creuser ce qui se trouve derrière les pédagogies dites Montessori, éliminer les malentendus liés à l’Education nouvelle, se pencher sur son histoire.

Pour aller plus loin, lire : Bruno Garnier, Laurent Guttierez, Pierre Kahn,

Pierre Kahn sur l’enseignement moral et civique

Et bien sûr Antoine Savoye, pour l’histoire de l’éducation nouvelle et le GFEN, Mouvement Freinet ICEM, pour son actualité.

Ce Storify soulève quelques questions. La première est inhérente à la place des pédagogies alternatives dans l’école publique. L’expérience relatée a l’avantage de remettre à l’agenda cette question tout en soulevant l’idée d’une hostilité ou frilosité de l’institution ; je n’en suis pas certaine, je pense que certaines pédagogies alternatives sont passées dans les classes et « hybridées » par les pratiques (Freinet, Montessori etc.), mais j’admets le manque de formation des enseignants, surtout dans le Secondaire encore très hostile aux pédagogies.

La seconde question relève de la tendance actuelle à la personnification, voire à la « starisation » de parcours individuels. Si l’on comprend la soif de reconnaissance, on ne peut occulter l’effet d’invisibilisation (voire culpabilisation) de l’immense majorité d’enseignants plus anonymes. Enfin, les subventions privées interrogent l’autonomie du service public et la pénétration de logiques néo-libérales dans l’institution. Ce n’est pas le sujet le moins brûlant.

Tout cela reste à penser, et à débattre.

print

A propos Éric Verhaeghe 148 Articles
Fondateur de Tripalio, auteur.
Contact: Twitter

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Lire les articles précédents :
La sieste au travail… pour améliorer la productivité et les recrutements !

Cet article sur la sieste est initialement paru sur le site The Conversation sous la signature de Guillaume Ferrante et...

Fermer