Juncker sans réponse sur l’état de (dés)union

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Juncker, le président de la Commission Européenne, a prononcé hier un désopilant discours sur l’état de l’Union, qu’il eût mieux valu appeler l’état de désunion. Constatant que le Brexit avait quand même un peu changé la donne, l’ancien Premier ministre luxembourgeois, grand expert de l’évasion fiscale, a maintenu la ligne officielle du parti, comme si, face à l’euroscepticisme, la réponse unique devait être “plus d’Europe” et non “l’Europe autrement”.

Juncker et les crises existentielles

Le président de la Commission a notamment déclaré:

Notre Union européenne traverse, du moins en partie, une crise existentielle.

L’expression est savoureuse, puisqu’elle renvoie à une sorte de psychologie du corps social européen qui fonctionnerait sur le même paradigme que la psychologie individuelle. Et dans l’esprit de Juncker, la crise de l’Europe est aussi fumeuse ou inconsistante que la crise de la quarantaine chez le mâle blanc hétérosexuel moyen. Le seul fait qu’il ait employé cette expression montre qu’il n’a pas compris ou pas voulu comprendre la nature de la crise qui affecte l’Europe aujourd’hui, puisqu’elle est de nature politique et non psychologique.

La langue de bois continue

Comme Juncker ne procède pas à une analyse politique de l’état de désunion, mais à une analyse psychologique, il en tire forcément de mauvaises conclusions, à savoir qu’il faut aller de l’avant et renforcer l’Union au lieu d’en changer le fonctionnement. À ce titre, il propose des mesures, passées inaperçues, mais totalement délirantes, qui renforcent le caractère autocratique et technocratique de l’Union. Par exemple:

Je veux que journalistes, éditeurs et auteurs soient rémunérés équitablement pour leur travail, peu importe que celui-ci soit réalisé dans un studio ou dans un salon, diffusé hors ligne ou en ligne, publié via un photocopieur ou relié à un hyperlien sur Internet.

Autrement dit, les liens hypertextes vont devenir payants… Manifestement, Juncker n’a pas compris ce qu’il soutient avoir entendu dans la bouche des Européens.

L’impasse sur les politiques économiques…

Le plus impressionnant, dans le discours de Juncker, tient à l’impasse totale qu’il a faite sur les conséquences de la politique économique de l’Union. En particulier, le président de la Commission n’a exprimé aucun avis sur cette étrange situation où la Banque Centrale Européenne porte à elle seule la politique économique de l’Union par des assouplissements monétaires sans aucun résultat (mais qui épuisent peu à peu l’économie du continent et fragilisent les capitaux). Peut-être la Commission pourrait-elle avoir l’ambition de lancer une politique budgétaire intelligente, ou pourrait-elle au moins exprimer une opinion sur un policy mix comme on disait à une époque.

En dehors d’une annonce sur des investissements publics, les Européens n’auront pas entendu le président de la Commission s’exprimer clairement sur le sujet.

…et sur les rapports de force internes à l’Union

Juncker ne s’est pas plus expliqué sur le vrai sujet de fond de l’Union: celui du rapport de force interne à la construction communautaire, et singulièrement sur le germano-centrisme mortifère de l’Europe, qui étouffe petit à petit toute stratégie durable de coopération. Quand l’Allemagne décide unilatéralement d’accueillir un million de “réfugiés” sur son sol, provoquant un immense mouvement de foule à travers le continent, Juncker n’analyse pas les conséquences politiques immédiates de ce choix: celui d’un rejet, par les Européens, de la méthode utilisée par Merkel pour agir.

Or, si l’Europe patine aujourd’hui, c’est essentiellement à cause de ce déséquilibre interne qui permet à l’Allemagne d’imposer ses choix sans concertation avec les autres Etats-membres.

L’Europe victime de son germanocentrisme

Sur le fond, le problème majeur de l’Union reste le déplacement de son centre de gravité depuis la réunification allemande. Jusqu’en 1991, la RFA, qui ressemblait furieusement à la Confédération du Rhin inventée par l’excellent Bonaparte, jouait le jeu d’une coopération européenne intelligente. La réunification, c’est-à-dire la reconstitution artificielle d’un Etat qui n’avait existé qu’entre 1870 et 1940 sous sa forme administrative, a modifié l’ordre interne européen et justifié une prise de contrôle de l’Europe par l’Allemagne.

Or, le Reich allemand n’est pas capable de composer un ordre européen équitable, durable et coopératif. L’Allemagne est porteuse d’un égoïsme structurel dont les effets toxiques n’auront pas mis 20 ans à se faire sentir, et pas mis 25 ans à préparer une sortie de la Grande-Bretagne.

C’est sur ces sujets-là que nous eussions voulu entendre Jean-Claude Juncker.

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