La cession du groupe ADP ou la fin d’un tabou

Il est possible pour l’Etat de garder le contrôle d’une activité stratégique par la régulation, sans avoir besoin d’être majoritaire ou même présent au capital de l’entreprise concernée. C’est ce que l’exécutif s’apprête à démontrer en cédant sa participation dans le groupe Aéroports de Paris (ADP).

C’est désormais acté : l’Etat va vendre tout ou partie des 50,6 % qu’il détient dans le capital d’Aéroports de Paris (ADP). Le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Lemaire, l’a réaffirmé le 16 mai dernier, après l’envoi de la première mouture du projet de loi Pacte (« Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises ») au Conseil d’Etat. Les autorisations législatives nécessaires à la réalisation de cette opération seront peut-être dissociées de la loi Pacte, mais le calendrier ne change pas : l’ensemble doit être adopté avant la fin de l’année pour entrer en vigueur en 2019.

 

Le contrôle par la régulation

 

« Il y a dans l’idée de céder des actifs de l’Etat dans Aéroports de Paris une vraie vision de ce que doit être l’Etat dans l’économie », a justifié le ministre, jugeant dommageable de « bloquer neuf milliards d’euros – le montant de la participation de l’Etat dans ADP – pour environ 180 millions de dividendes alors que ces neuf milliards d’euros pourraient être utilisés de manière beaucoup plus efficace ». En l’occurrence, les cessions de participations de l’Etat sont destinées à alimenter le nouveau « Fonds pour l’innovation de rupture », lancé en début d’année pour financer les technologies du futur et doté de dix milliards d’euros. « Que l’Etat s’occupe des boutiques ou des grands hôtels à Roissy-Charles-de-Gaulle ou à Orly, ça ne me paraît pas son rôle », a expliqué Bruno Lemaire. « Je préfère que l’Etat régule le trafic, plutôt qu’il immobilise neuf milliards dans l’entreprise ».

 

Car le ministre de l’Economie a aussi précisé que l’Etat conserverait bien le contrôle de cette activité stratégique par le biais de la régulation. « Il y a deux manières de contrôler les actifs stratégiques : il y a une présence au capital et il y a la régulation. Je crois que la régulation est la meilleure façon d’assurer le contrôle de l’Etat sur des actifs stratégiques », avait déclaré Bruno Le Maire début avril, lors d’une séance de questions à l’Assemblée nationale sur le programme de cession d’actifs du gouvernement. C’est sur cette philosophie que réside la fin d’un tabou.

 

Une activité très réglementée

 

ADP constitue bien en effet « un actif vraiment stratégique pour les connexions entre la France et le reste de la planète », comme l’a confirmé récemment la ministre des Transports, Elisabeth Borne. « Une porte d’entrée en France ». C’est d’ailleurs pour cela que l’activité aéroportuaire fait partie des secteurs d’activités les plus réglementés.

 

Qu’il soit public ou privé, l’actionnaire majoritaire d’un aéroport est donc soumis à toutes les réglementations en vigueur, qu’il s’agisse de sécurité avec les normes de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) ou de sûreté (contrôle des passagers et des bagages, surveillance des mouvements dans les terminaux, sur les pistes et aux abords des avions, etc.). Autrement dit, la police des frontières, les policiers chargés de la sûreté du site, les douaniers ou les contrôleurs aériens continueront à effectuer leur travail de la même manière, indépendamment de l’actionnariat de l’aéroport.

 

L’Etat garde donc tous les outils de la régulation afin de préserver les intérêts publics, notamment sur les questions de « sûreté », sur « les frontières », mais aussi sur les « tarifs » aéroportuaires, a précisé Bruno le Maire.

 

L’Etat gardera également le contrôle sur l’activité aéroportuaire à travers le contrat de régulation économique (CRE), qu’il signe tous les cinq ans avec ADP et qui fixe à la fois les investissements et les niveaux de redevances demandés aux compagnies aériennes.

 

L’Etat va aussi conserver la propriété du foncier : 7 000 ha de terrains considérés comme stratégiques. Il devrait accorder au nouvel actionnaire majoritaire une concession d’une durée longue mais déterminée (entre 70 et 90 ans) pour exploiter ces terrains.

 

Améliorer l’efficacité et la qualité de service

 

Avec cette cession des actifs d’ADP, l’Etat entend également démontrer que des infrastructures majeures comme les aéroports parisiens peuvent être mieux gérées par le secteur privé. Certes ADP est déjà une entreprise performante et rentable. L’an dernier, elle a dégagé 571 millions de bénéfice net pour 3,6 milliards de chiffre d’affaires. Et quelque 101,5 millions de passagers transportés par 136 compagnies aériennes ont transité en 2017 par Orly et Roissy, soit 10,6 millions de passagers de plus que l’année précédente.

 

La valeur du titre, introduit en Bourse en 2006 au prix de 45 euros, a depuis été multipliée par quatre, bénéficiant ces derniers mois de la reprise du trafic aérien vers Paris après les attentats du 13 novembre 2015 et de la perspective d’une cession des parts de l’Etat. C’est donc le bon moment pour vendre et démontrer aussi que l’Etat actionnaire sait faire de bonnes affaires. Il pourrait ainsi récolter avec cette opération entre huit et neuf milliards d’euros, qui seraient donc mis au service du financement de l’innovation et de la compétitivité française. Malgré ses bons résultats, ADP peut néanmoins mieux faire, en particulier en matière de qualité de l’accueil. Roissy figure en effet parmi les 10 premiers aéroports du monde en termes de fréquentation mais pointe seulement à la 32e place au baromètre des « Skytrax World Airport Awards », qui classent les aéroports internationaux à partir des avis des clients.

 

L’exécutif fait donc aussi le pari qu’un opérateur privé pourra améliorer l’efficacité opérationnelle d’ADP, la qualité de service des aéroports parisiens et donc, au final, l’image de la France à l’international.

Article écrit par Christophe Germain, consultant freelance en stratégie de développement pour les entreprises.

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