L’Angleterre du Brexit veut transformer les menaces en opportunités grâce aux ports-francs

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Article sur le Brexit paru dans The Conversation, sous la signature d’Alexandre Lavissière.

L’année 2016 aura été marquée entre autres choses par le Brexit. Après une trentaine d’années de relations tumultueuses, la Grande-Bretagne décide par voie de référendum de quitter l’Union européenne. Tandis qu’en France, on en disserte toujours, les Anglais ont pris acte ; ils sont déjà dans l’après, le post-Brexit.

Ce Brexit peut sonner comme un cataclysme, mais les Anglais y voient évidemment le verre plein et donc les opportunités. Partenaires privilégiés de l’Union, ils vont le rester, tout comme ils restent le centre de l’Empire. En fait, c’est certainement cette position d’intermédiaire, ou pour mieux dire d’interface que compte jouer cette perfide Albion, entre avantages d’être en dehors et avantage d’être le plus proche des non-membres, à l’instar de la Suisse.

Un rapport rédigé par le parlementaire Rishi Sunak illustre bien cet état d’esprit. Le membre du parlement y convoque Theresa May à créer des zones franches portuaires pour développer le commerce. De telles zones dans les grands ports du royaume attireraient investisseurs et industries créatrices d’emplois.

Les réticences de l’UE face aux ports francs

Les ports francs, c’est une vieille recette datant des Phéniciens. Elle a fait la richesse des ports de la Hanse tels Hambourg, Brême ou Copenhague, mais aussi celle des ports de la Méditerranée de la Renaissance, comme Trieste, Venise ou Marseille. Aujourd’hui, les pays émergeants se sont emparés du concept avec des succès de taille comme Dubaï, Shenzhen, Tanger ou Shanghai ; tandis que les pays développés ont adapté le concept à leurs besoins, notamment les ports et aéroports américains.

L’Union européenne, pourtant berceau des ports francs, si elle ne se refuse directement à les développer, n’encourage pas pour autant les ports francs. Plusieurs raisons participent de cette réticence. Tout d’abord, une réticence d’ordre doctrinaire, car les zones franches créeraient une concurrence déloyale entre des entreprises opérant dans le régime de droit commun et les entreprises du régime franc. On notera que le plus souvent le régime franc sert à attirer des flux qui sans ce dernier iraient vers une autre destination. C’est une création de marché, donc de valeur, plus qu’une concurrence sur un marché déjà existant.

Au-delà des clichés et caricatures

Ensuite, il y a une réticence psychologique vis-à-vis de flux qui ne seraient pas contrôlés. On brandit souvent les cas des ports francs de Macao (plaque tournante du blanchiment), de Genève (stockage d’œuvres d’art), du Luxembourg (cheval de Troie au sein de l’UE). Or ces trois cas sont particuliers, sont caricaturés et sont en fait des détournements de l’idée de port franc liés au principal travers des paradis fiscaux : le secret.

Or dans un port franc, les produits sont sous douane, donc visés par les douanes et souvent plus contrôlés qu’ailleurs car la traçabilité des matières est l’un des services logistiques offerts.

Enfin, il y a une réticence qui vient de la méconnaissance de ce qu’est un port franc. On résume souvent le port franc à l’une de ses caractéristiques : l’extra-territorialité douanière. C’est-à-dire qu’un produit s’il entre sur le territoire physique du pays, n’est pas pour autant entré douanièrement sur le territoire. Cela a pour conséquence, non pas des manipulations douteuses, mais au contraire des opérations de transformation logistiques et industrielles sur le territoire de destination à des conditions privilégiées.

Et ces conditions créent le marché. C’est en fait une sorte de cluster logistique qui attire à lui des flux de marchandise, de capitaux et de compétences ; d’où les succès pré-cités. On parle alors d’enchâssement puisque le port franc va venir mettre en valeur les ressources locales (savoir-faire, matières premières, industries locales, avantages culturels, etc.) et leur permettre de se connecter à la globalisation.

Une opportunité pour la Grande-Bretagne

Face aux réticences de l’Union européenne à redynamiser le modèle des ports francs, la Grande-Bretagne voit une opportunité à saisir en se positionnant à l’interface entre son empire producteur de produits semi-finis et l’immense marché européen, consommateur de produits finis.

Importer les produits semi-finis du Commonwealth à des conditions privilégiées, les stocker et les transformer afin qu’ils prennent le label « Made in UK » à des conditions préférables à celles de l’UE grâce aux ports francs, puis les ré-exporter vers l’Union en bénéficiant d’un partenariat privilégié, voici le plan.

Sur des produits de moindre gamme (textile, câblage automobile, fruits et légumes, etc.) c’est le positionnement stratégique des ports francs d’Afrique du Nord et de Turquie.

L’équipe de Rishi Sunak compte sur la création en Grande Bretagne de 90 000 emplois par ce biais. En plus, ce n’est pas mesquin pour l’UE puisque cette dernière délaisse ses ports francs.

Les Anglais ont leur compréhension de la situation.

En revanche, la logique opportuniste de la Grande-Bretagne face à la posture doctrinaire de l’UE interroge sur le modèle de construction européenne qui doit nous lier et nous faire avancer. Dans ce cas particulier des ports francs, l’Union européenne doit-elle tenir bon seule contre le monde entier, la globalisation et le libéralisme ? Si tel est le cas, elle doit proposer une alternative… ou bien ne doit-elle pas plutôt revoir sa position et couper l’herbe sous le pied de son ancien membre en proposant un modèle de développement économique adapté à ses membres dans une économie globalisée et de plus en plus concurrentielle ?

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