L’angoisse de l’entrepreneur devant la taxation des robots

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La taxation des robots est un serpent de lac (un Loch Ness Monster très français) que Benoît Hamon a ressorti pour amuser et effrayer les téléspectateurs au cours de l’Emission Politique, regardée, paraît-il, par deux millions de personnes. Et forcément, les entrepreneurs qui avaient du temps à perdre et ont échoué sur la chaîne du service public ce soir-là (j’imagine qu’ils n’étaient pas nombreux) ont tressauté en entendant cette fausse bonne idée qui a tout du sabaudet ou du tablier de sapeur: son évocation nous “dit quelque chose” et on a envie d’essayer parce qu’elle fleure bon une tradition sympathique, et quand ça tombe dans l’assiette, c’est tout simplement indigeste.

 

La taxation des robots: une idée vieille comme… Rocard

Contrairement à ce qu’on croit, la taxation des robots n’est pas une idée à la mode des années 90. Elle vient de bien plus profond de notre tradition politique: on remercie Numerama d’en avoir extirpé les racines rocardiennes. De fait, la grande angoisse de voir les humains remplacer par des machines est née avec les machines elles-mêmes, et a particulièrement fleuri dans les années 60. C’est à cette époque que certains politiques imaginent imposer les robots pour libérer les hommes, le travail, et autres rengaines dont personne ne saisit clairement le sens mais dont on se dit: “C’est forcément l’avenir”.

Le fantasme de la raréfaction du travail

Taxation des robots rime avec raréfaction du travail. Cette idée fait partie de l’air du temps: de la “fin du travail” pronostiquée par Jeremy Rifkin, l’esprit contemporain glisse forcément vers l’idée que la révolution numérique remplace les humains. C’est la énième version du même discours des années 60 (au coeur des Trente Glorieuses, donc), mais nourri cette fois à la sauce de l’Internet. Quelle qu’en soit sa version, elle permet de ressortir l’idée décidément très française qu’il faut inventer une nouvelle taxe.

Mon esprit perfide a d’ailleurs la tentation d’émettre l’idée d’une sorte d’hystérie nationale qui rassure ses angoisses face à l’avenir par le recours à l’impôt. J’ai peur, donc je fais payer.

Non, le travail ne se raréfie pas

La théorie de la raréfaction du travail, bien sûr, ne repose sur aucune réalité. Le graphique ci-dessous, tirée de l’INSEE, le rappelle:

taxation des robots

Comme on le voit, entre 1955 et 1967, années des Trente Glorieuses, le nombre de personnes en emploi en France a péniblement stagné autour de 20,5 millions de personnes. Il a brutalement explosé sous Pompidou et sous Giscard. Durant les années Mitterrand, il a considérablement stagné autour des 23 millions de personnes en emploi. Ensuite, durant les années Chirac, la France a mis en emploi plus de 3 millions de personnes nouvelles en emploi. Une nouvelle phase de stagnation commence avec la crise de 2008, dont nous ne sommes pas encore sortis.

Rien, en tout cas, dans ces chiffres, ne laisse à penser que les révolutions technologiques qui s’enchaînent depuis l’invention de l’intelligence artificielle ne conduisent à une raréfaction du travail en France. En revanche, il est très pratique de jouer (de façon populiste?) sur les peurs des Français en leur annonçant la fin du travail, comme on annonçait à une époque la fin du monde, dès qu’un cycle de stagnation de l’emploi commence.

L’angoissante et omniprésente taxation des robots

L’idée de taxer les robots pour financer l’Etat, on l’a vue, n’est pas nouvelle. Elle est aussi beaucoup plus répandue qu’on ne le croit.

Par exemple, Jean-Luc Mélenchon expliquait déjà en 2010:

Le problème du financement des retraites se résume donc à un problème de partage de la richesse créée. Les gains de productivité ont été massivement captés par le capital alors qu’ils devraient contribuer à financer les retraites et à faire progresser les salaires. C’est la contraction de la masse salariale qui compromet le financement des retraites.

L’idée est bien connexe à celle de Benoît Hamon: les robots produisent de la richesse qui doit financer la protection des humains.

Le Front National et la taxation des robots

En grattant bien, on trouvera dans le programme du Front National une idée assez proche, et même redoutablement semblable à celle de Mélenchon et d’Hamon, mais rédigée sous une forme plus éthérée:

Il faut en premier lieu élargir l’assiette du financement des retraites. L’assiette actuelle (les revenus du travail) est trop étroite et pèse sur notre compétitivité. Il convient donc d’élargir cette assiette aux revenus du capital pour financer notamment l’ensemble des prestations qui relèvent du principe de solidarité nationale et non du principe d’assurance : minimum vieillesse, bonifications pour enfants, cotisations du salaire parental, etc.

Comme les robots font partie de l’accumulation capitalistique, et produisent des revenus du capital, on voit bien la proximité des idées…

J’ajouterais même que, lors d’un débat public que j’ai eu avec un conseiller économique de Marine Le Pen, j’ai entendu l’idée que les entreprises qui remplacent les humains par des robots seraient taxées, sauf à recruter des Français à la place de leurs machines. Impressionnant, non?

Mais qu’est-ce qu’un robot?

Ce qui pose immédiatement problème, bien sûr, dans la taxation du robot, c’est la notion même de robot. Car qu’est-ce qu’un robot?

Dans la définition officielle, le robot est une machine pilotée par une intelligence artificielle qui le rend capable d’accomplir une série de tâches programmées. Le robot, c’est donc le bras articulé, de haute précision, qui opère le malade à la place du chirurgien. C’est le pistolet à peinture dans l’usine automobile, qui évite à l’ouvrier d’absorber des substances toxiques au travail. Mais c’est aussi le micro-ordinateur de la secrétaire qui remplace la machine à écrire et qui la soulage d’une multitude de tâches fastidieuses.

Donc: toute entreprise qui achète un micro-ordinateur pour un salarié devra payer une taxe sur le micro-ordinateur, au titre du gain de productivité qu’elle réalise grâce à lui.

La taxation des robots, l’idée ringarde par excellence

On mesure le passéisme profond de cette idée. La taxation des robots est synonyme de taxation du progrès. Là où le travail est suffisamment fastidieux, pauvre, inintéressant, pour être effectué par une machine plutôt que par un homme, on va taxer la machine de façon punitive, simplement parce qu’elle remplace un homme avec sa bonne vieille sécurité sociale et ses droits obsolètes.

Ah! le bon temps où l’intelligence humaine était irremplaçable, même pour compter les prix des produits dans les supermarchés.

Taxation des robots ou hausse de la fiscalité des entreprises?

Derrière la taxation des robots, la stratégie qui pointe est bien celle énoncée par le Front National: il faut taxer le capital beaucoup plus qu’il ne l’est aujourd’hui, pour ne pas réformer les protections dont les humains bénéficient. Et asymptotiquement le paradigme qui pointe le nez est celui de la disparition concertée du travail: pourquoi (en forçant le trait, mais à peine) forcer les pauvres à travailler, alors qu’on pourrait les nourrir avec l’argent que tous les riches se font avec leurs machines?

Structurellement, la taxation des robots correspond à une approche très simple: remplaçons la taxation du revenu du travail, par la taxation du revenu du capital.

Taxation des robots, éloge de l’aliénation

On appréciera l’idéologie cachée derrière la taxation des robots. Bien sûr, elle repose sur la haine du capital, ou par la volonté de le punir, ce qui peut s’imaginer. Mais au lieu de vouloir libérer le salarié de sa condition, au lieu de le désaliéner comme le proposait Marx, c’est bien à un éloge de la servitude qu’invite cette mesure. Ouvriers, employés! ne vous libérez plus! profitez de votre condition et faites payer vos patrons pour continuer à en profiter.

En réalité, la taxation du robot procède du long renoncement, caractéristique de la gauche française, à l’émancipation des salariés.

Entrepreneurs, préparez-vous à partir!

On comprend aussi, derrière la taxation du capital, à quelle sauce seront mangés tous les innovateurs du pays. La tendance dominante dans le grand axe fiscal qui va de Mélenchon à Marine Le Pen en passant par l’aile gauche du Parti Socialiste consiste bine à faire payer les entrepreneurs pour financer l’immobilisme de la société française. Pour ne pas demander aux fonctionnaires de ne pas travailler plus de 35 heures, pour ne pas limiter les visites hebdomadaires chez le médecin pour le moindre bobo, payée par la collectivité, pour ne pas tailler dans une politique d’assistanat qui crée un shadow labor market, pour ne pas revenir à la responsabilisation du plus grand nombre, ce sont les entrepreneurs qui vont passer à la trappe.

Sauf à partir…

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2 commentaires sur L’angoisse de l’entrepreneur devant la taxation des robots

  1. pour achever de tuer* la robotique française, ce Peillon est bien une servile cheville ouvrière des “hautes œuvres” de la socialaisie-fascisante.
    * pour mémoire la France est dans le peloton de queue de la robotique mondiale.

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