L’égalité femmes-hommes dans les entreprises ? Pas notre genre !

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Article sur l’égalité paru sur The Conversation, sous la signature de Serge Rabier

Depuis la révolution industrielle, à travers les différentes étapes de la mondialisation, les entreprises ont été au cœur du système d’organisation économique. Or, ce système de production/consommation vit une phase de questionnements fondamentaux qui ne proviennent plus uniquement du champ de l’économie politique (marxisme, libéralisme théories de l’État) et de celui plus récent, du management, mais aussi de deux autres champs bien définis : d’une part, les sciences du vivant, et d’autre part, les sciences humaines.

En clair, les enjeux climatiques et les enjeux d’égalité femmes-hommes représentent deux agendas qui influencent les stratégies et les positionnements des entreprises tout autant que celles des institutions publiques, associations, syndicats, organisations patronales, universités, médias…

Ces questionnements fondamentaux insistent à la fois sur les conséquences globales de ce système en termes de consommation/destruction des ressources naturelles et sur les dysfonctionnements et les externalités négatives en termes d’utilisation inadéquate des ressources humaines.

Dès lors, il apparaît opportun de contribuer à provoquer une réflexion stratégique à moyen et long termes sur la durabilité économique de l’environnement humain des entreprises et de faire évoluer les comportements individuels des dirigeants et des salariés au sein de l’entreprise pour une optimisation des ressources. Pour ce faire, il faudra tenir compte des évolutions sociologiques comme l’intégration des générations X à Z aux différents marchés du travail – classique, émergents, collaboratifs, participatifs- ; les engagements extra-professionnels des individus et la reconnaissance de leur responsabilité sociétale par les entreprises.

L’agenda de l’égalité entre les femmes et les hommes : malaise ou défi ?

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L’agenda de l’égalité femmes-hommes s’impose de plus en plus à toutes les sociétés mondialisées, en particulier dans le domaine économique. Or, la théorie de la dissonance cognitive peut nous permettre de mieux comprendre les options stratégiques qui s’offrent aux individus, aux acteurs institutionnels, et bien évidemment aux entreprises.

Théorie majeure de la psychologie sociale, cette approche étudie l’état de malaise et d’inconfort qui peut être celui d’une personne, ou d’un groupe, résultant d’une divergence ou d’une incompatibilité entre les croyances/connaissances et les comportements. Il y a relation dissonante lorsque des connaissances et des actes se révèlent contradictoires ou incompatibles.

Les individus ou les groupes, en recherchant une cohérence entre ce qu’ils savent, ce qu’ils croient, ce qu’ils veulent et leur comportement effectif sont donc dans une perpétuelle recherche de ce qui peut réduire ou faire cesser la dissonance cognitive.

Ainsi, selon cette théorie (souvent évoquée dans le célèbre exemple de la personne qui sait – cognition – que fumer est très dommageable pour sa santé, mais qui pourtant, fume – comportement – un paquet de cigarettes par jour), il y aurait trois façons de réduire les dissonances : modifier son comportement afin de l’accorder avec les éléments cognitifs existants ; modifier l’environnement afin de le rendre compatible avec son comportement ; et enfin ajouter de nouvelles cognitions qui réduisent l’intensité de la dissonance ou justifient le comportement initial.

La dissonance cognitive à l’œuvre. David Hayward

Appliqué à l’agenda de l’égalité femmes-hommes, cet outil méthodologique permet de catégoriser trois types de positionnements à partir de la dissonance initiale suivante : il est de plus en plus avéré que les inégalités femmes/hommes ne sont plus fondées juridiquement, socialement, économiquement, politiquement et moralement, cependant, le système patriarcal qui les justifie et les maintient, reste le modèle dominant.

Le refus

Il existe trois déclinaisons visant à nier l’importance de l’égalité femmes-hommes : celle qui affirme l’ordre inégalitaire comme naturel, nécessaire et immuable, qu’il soit voulu et garanti par Dieu, ou qu’il soit le produit d’un déterminisme matérialiste athée ; celle qui, tout en admettant la possibilité de changements sociétaux, avance les risques liés au bouleversement civilisationnel que de tels changements impliquent ; enfin celle des discours et pratiques masculinistes qui affirment l’existence d’une manipulation idéologique visant la remise en cause des valeurs qui ont solidement structuré nos sociétés. Ces formes concurrentes et/ou complémentaires refusent de prendre en compte l’existence même d’une telle dissonance.

L’accommodement

Les individus et les organisations confronté(e)s à la dissonance justifient leur position d’immobilisme face aux enjeux d’égalité femmes-hommes au prétexte que ces combats sont déjà dépassés, et que les femmes ont déjà obtenu des droits égaux à ceux des hommes. Ce positionnement, qui pourtant admet la légitimité de l’agenda d’égalité, bute sur la question « mais, que veulent-elles de plus ? » Ainsi, au lieu d’ouvrir une perspective vers un contrat social innovant et intégrateur, le statu quo, tout en apaisant les tensions dissonantes, rend de fait impossible l’évolution réelle vers des conditions concrètes d’égalité.

La transformation

Un graffiti dans les rues de Turin. Prof. Lumacorno/Wikimédia, CC BY

Les comportements et les positionnements qui réduisent la dissonance se retrouvent dans des quatre étapes bien identifiées. Il faut d’abord en passer par l’acceptation de la déconstruction des stéréotypes, représentations et processus de domination, mais sans toutefois de lien avec des modalités concrètes de changement individuel, collectif ou entrepreneurial.

Il s’agit ensuite d’opérer un approfondissement continu des législations existantes relatives aux droits politiques et civils, autrement dit la reconnaissance que les rapports inégalitaires de pouvoirs persistent et qu’il reste des progrès à faire dans la société et dans le monde de l’entreprise en particulier, mais sans les aborder véritablement au fond.

Après cette étape de reconnaissance, il convient de mettre en œuvre les modalités de changement des comportements dans les modes de parentalité (congés), le milieu professionnel (harcèlement, parité salariale, plafond de verre), la répartition des charges domestiques et familiales. L’engagement pour un nécessaire questionnement en profondeur des rapports de pouvoirs au sein du ménage et de l’entreprise pose la question des relations entre la sphère de la reproduction et celle de la production.

Enfin, il s’agit de passer du pensable au possible par la mise en œuvre des politiques publiques et de changements juridiques qui suscitent et/ou accompagnent les évolutions sociétales comme la loi no 2011-103 du 27-01-2011 « relative à la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance et à l’égalité professionnelle. »

Les Guerrilla Girls. Eric Huybrechts/Flickr, CC BY

Repenser les stratégies des organisations

Depuis ses débuts lors de la révolution industrielle, et surtout depuis les années 1950 jusqu’au début des années 2000, le système de production/consommation industriel et marchand dans les pays développés s’est structuré sur l’achat, la possession, la conservation et la transmission des biens faisant émerger une société de classes moyennes de plus en plus massivement salariée dans le cadre d’États providence assurant sécurité et stabilité.

Si ce système a permis des avancées considérables dans les domaines économiques, sociaux, sanitaires et technologiques, il a aussi généré des externalités négatives de moins en moins acceptables tant du point de vue de la durabilité du système, des dérèglements et des inégalités au niveau environnemental, que du point de vue éthique, des injonctions et des structurations des inégalités de genre et intergénérationnelles. Ces externalités n’ont pu, pour diverses raisons, être conceptualisées ni par Ricardo ou Marx, Keynes ou Friedman.

Ainsi, en plus de l’approche économique classique qui pense l’entreprise comme le lieu de la création de la valeur, on peut envisager de nouvelles perspectives, à la fois sur l’évolution de nos sociétés industrielles et des forces de travail qui les constituent et aussi en termes d’investissements nouveaux à imaginer afin de faire évoluer le système de l’économie privée.

Ces deux perspectives ne peuvent tenir ensemble que si un impératif d’ordre anthropologique plus englobant fait de l’égalité femmes/hommes et de la durabilité environnementale les deux piliers incontournables d’une aventure entrepreneuriale nouvelle au cœur d’une redéfinition de l’idée de progrès conçu depuis les Lumières comme l’avancement matériel et moral du genre humain.

Un système nouveau émerge, fait de nouvelles sociabilités privilégiant l’échange et le partage de biens, de services ou de connaissances entre particuliers et entre entreprises par l’intermédiaire de plateformes numériques. Des recompositions économiques, sociales et comportementales se font jour, en réponse aux évolutions sociodémographiques des générations X à Z, ou au contexte socioéconomique, cristallisées tout récemment en France dans le débat sur l’inversion de la hiérarchie des normes autour de la primauté de l’accord d’entreprise sur l’accord de branche. Ces nouvelles sociabilités, ces recompositions et ces évolutions perpétueront-elles, sous des formes traditionnelles ou adaptées, ces inégalités de genre et environnementales, ou au contraire seront-elles le creuset d’avancées dans ces domaines ?

Qu’en sera t-il des relations femmes/hommes dans les services financiers, les systèmes de transports et d’hébergement, les services à la personne et aux entreprises, les secteurs de la recherche, des technologies innovantes, des énergies renouvelables et des data, à travers l’émergence de l’économie collaborative qui, dans les domaines de la consommation, de la production, de l’organisation et de la finance, répond aux valeurs portées par les nouvelles générations ? Ces dernières favorisent en effet de plus en plus les modalités des usages (emprunt, location, partage, mutualisation des biens et des outils de production, flexibilité, affranchissement des contraintes) plutôt que les modalités de la possession. Tout un espace sociétal se reconfigure qui de ce fait, amène à re-questionner les rapports de pouvoirs dans le travail et in fine, la performance des entreprises.

Ainsi les entreprises, à la fois comme productrices de richesses, actrices du développement humain durable et créatrices de valeurs plurielles devront-elles intégrer cette perspective anthropologique comme axe stratégique de leur responsabilité sociétale et de leur développement sous peine de reproduire, à leur détriment, les « structures archaïques de la pensée » dont parle Françoise Héritier. Ce faisant, l’égalité femmes-hommes peut devenir un argument stratégique en faveur d’un positionnement comparatif avantageux pour les entreprises qui la mettront en pratique.

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