Libre-échange pictural avec le douanier Rousseau (Musée d’Orsay)

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Notre temps redécouvre les frontières. Éprise d’utopie, de paix, de générosité, d’universalisme, de commerce, l’Europe de l’après-guerre voulut remiser les vieilles notions politiques et inventa le grand marché de la libre circulation, des biens, des marchandises et des hommes. Que tout cela est beau. Plus de contrôle, rien que de la liberté. Mais l’homme n’est pas cet être bon à la Rousseau. Eh oui, la lucidité nous contrainte à constater qu’il n’y a pas que du bon en circulation dans l’humanité. L’argent sale, les voyous, les mafieux, les substances dangereuses, les espèces invasives, les nuisibles en ont aussi profité. Il n’y a avait plus rien pour les arrêter. Dans un autre registre, on a vu dernièrement que cette belle Europe est incapable de contrôler les flux migratoires et est à la merci des pressions et invasions qui peuvent la déstabiliser, à court et long terme. Merci, Madame Merkel.

Un des grands symboles de l’utopie sans frontiériste fut la destruction des postes de douanes, victoire de la lumière sur l’obscurantisme… qui entraina la disparition d’une figure du paysage administratif, le douanier. Plus de douanier donc ! Ou si peu. Si Fernand Raynaud revenait, il serait lui-aussi au chômage. Chuis douanier ! Ben non, y en plus ! Plus de cabanes de douanes sises dans des endroits de nulle-part. Et vous me direz, plus de douanier Rousseau. Heureusement, ce douanier n’est pas concerné par les questions européennes. En fait de douanes, il travaillait aux douanes intérieures, ou plus exactement à l’octroi. Le douanier Rousseau n’était pas douanier. Quelle déception !

Jadis, les villes étant entourées de murailles, il était facile de contrôler l’entrée et la sortie des marchandises. Et qui dit contrôle dit taxe. Donc, il suffisait de mettre un agent fiscal à la porte et hop, voilà une recette pour la commune. En 1681, Louis XIV pérennisa le système né au moyen âge. Les fermiers généraux firent ériger le mur murant Paris qui rendait Paris murmurant. Mécènes, ils demandèrent à Ledoux – l’architecte futuriste de la Saline d’Arc-et-Senans – de construire quelques pavillons (encore visibles au Parc Monceau, place d’Enfer, à la Villette, place du trône). La Révolution française supprima, dans un bel élan d’unification, les zones douanières intérieures et repoussa les frontières douanières aux frontières nationales. Plus de pays de gabelles ou rédimés, plus de provinces à l’instar de l’étranger. Il ne fallait pas de murs entre les Français. On abolit aussi les octrois municipaux en 1791. Bonne idée, mais plus de recettes fiscales pour les communes. Le Directoire pensa à rétablir les octrois, mais n’osa pas, sauf à Paris. Napoléon, qui lui osait tout, osa aller plus loin et autorisa toutes les communes à rétablir les octrois. La législation fut organisée dans le décret du 17 mai 1809. Il fallait bien que les communes vivent. Et rien ne vaut une taxe sur la consommation (ça ne s’arrête jamais). La suppression des octrois fut une demande récurrente des contribuables du XIX° siècle, en vain. L’expérience montre qu’il est plus facile de créer un impôt, une taxe, une redevance que de les supprimer. Certains sont devenus de champions, comme Hollande, grand réhabilitateur de la fiscalité. En 1852, l’État récupéra 10% des octrois. Entraves au commerce mais recette municipales, les octrois eurent encore des beaux jours devant eux. En 1897, la III° république proposa aux communes volontaires de le supprimer, sans composition. La taxe d’octroi fut abolie par Laval, en 1943, mais survécut outre-mer (octroi de mer).

Henri Rousseau est né à Laval en 1844. Il s’engage dans l’armée en 1863. En congé illimité après la mort de son père en 1868 comme « soutien de veuve », il trouva un emploi à l’octroi municipal de Paris en 1871. Peintre amateur, il copie les grandes œuvres au Louvre. Sa carte de copiste lui est donnée en 1884. Rousseau est un grand admirateur des classiques à l’art pompier, des Bouguereau, Jérôme. Pas si naïf que ça le douanier ! Il fréquente le milieu artistique, les peintres modernes. Il rencontre Signac, un de ses premiers fans. Retraité en 1893, il peut se consacrer pleinement à son art, un art spécial qu’on appellera plus tard abusivement naïf, ce qu’il n’est pas. Alors que les impressionnistes le flou, lui opta pour le trait simple, réaliste et magique, aux perspectives surréalistes. À cet égard, plus que d’art naïf, on peut voir en lui un précurseur du surréalisme. Il exposa régulièrement au salon des indépendants. En 1905, il entre au salon d’automne, l’exposition annuelle de l’avant garde… mais au milieu de tous les modernes, il reste un marginal incompris par ceux qui ne veulent pas comprendre. La peinture de Rousseau n’a rien d’intellectuel. Les bobos seront déçus. Il est cependant remarqué par certains artistes. On sait qu’il influença Amadeo de Souza Cardoso (voir la dernière chronique[1]). Il meurt en 1910, et un hommage lui est rendu au salon des indépendants en 1911.

Un peu comme ce bon vieux Gustave (Courbet), pape du réalisme, Henri Rousseau peint ce qu’il voit, les paysages de la région parisienne, la tour Eiffel, les amis… mais aussi ce qu’il rêve, comme les jungles de la fin de sa carrière. On connaît de lui un tableau « culte » qu’on trouvait jadis dans les livres d’histoire : Les représentants des puissances étrangères venant saluer la république (1907). On y reconnaît le Kayser et sa moustache, le roi Léopold et sa longue barbe, l’Empereur d’Autriche et ses bacchantes, le sultan et son bonnet conique, le brexitant Edouard VII, le tsar, et des représentants des colonies (ah, le temps béni des colonies, du rêve impérial de la république!). C’est simple comme une photographie et la touche « naïve » humanise toutes ces personnalités de haut rang. Les drapeaux des nations flottent sur les tribunes. Et vive la France !

La carrière de Rousseau commence par des petits portraits de ses proches, avec des accessoires, un bouquet, une lampe à huile. Le style est là, la posture aussi, de face, hiératique, l’expression sévère. L’exposition tente de montrer l’influence des classiques sur son œuvre et de le comparer avec ses contemporains (Delaunay, Vallotton, Maurice Denis, Picasso, etc…) : un échange en toute liberté. Il y a du Carpaccio dans ce portrait de l’homme au bonnet rouge (1906) : Pierre Loti ? Rousseau se peint Moi-même (1899), un portrait paysage, sur un quai de Paris, géant disproportionné qui, la palette le pinceau à la main, domine les maisons, le bateau, les promeneurs lilliputiens. La composition de la Noce de campagne (1905) est photographique. Les personnages sont endimanchés. Les visages sont austères. On ne sourit pas à l’époque. Un chien noir – symbole de fidélité ou invité surprise – trône aux pieds des figurants. La carriole du père Junier (1908), est hors proportion et perspective. On retrouve les personnages hiératiques, qui de face, vous regardent. Ce ne sont pas des marrants. Même le chien a cette raideur glacée. Le petit chat joue avec la pelote devant une Madame M, portraiturée dans son jardin. Elle ressemble à ces géants des carnavals du Nord (Haut-de-France aujourd’hui). Les fleurs sont peintes avec minutie et feront la joie du botaniste. La muse inspirant le poète (c’est-à-dire Marie Laurencin et Apollinaire) tient plus de la Castafiore hommasse que de la fille de l’Olympe. L’enfance de Rousseau n’est pas drôle. Le garçon de Pour fêter bébé (1903) a le visage sévère et fait la gueule. L’Enfant à la poupée (1904-05) a le regard triste. La poupée est raide comme une statue. La corpulence de la fille est très botérienne !

Ces paysages sont charmants. Innocents et archaïques ? Pas si sûr. Rousseau peint la maison de banlieue, les promeneurs dans un parc, la basse-cour, le moulin, la fabrique de chaise à Alfortville, la passerelle de Passy. Il s’essaye à la perspective dans l’Allée du Parc à Saint-Cloud (1908), c’est très XVIII° siècle, presque du Hubert Robert. Quelques promeneurs flânent sous l’ogive de la frondaison. L’aéroplane traverse le ciel au-dessus des Pêcheurs à la ligne (1908-09). L’automne est coloré dans Un coin du plateau de Bellevue (1902). Rousseau vit son époque en peignant la banlieue industrielle, l’avion, les usines qui fument… et le football. Les joueurs de football (1908), dans leur beau costume de sportif – une sorte de bikini avant l’heure – semblent jouer au volley, la balle au-dessus de la tête. Il s’adonne aussi la nature morte. Il peut aussi être grave, dans La guerre ou la chevauchée de la discorde, clin d’œil à Dürer ou au Mazeppa de Delacroix. La guerre ou la discorde, de blanc vêtue, le sabre à la main, vole sur son cheval au-dessus des cadavres et corps nus, dans un paysage dévasté, aux couleurs tristes (inhabituelle chez Rousseau).

Le réel se transforme en rêve dans les paysages de jungle (1910). C’est magique et touchant ! La flore tropicale vient du Jardin des plantes et la faune du Jardin d’acclimatation. Et les animaux sont des héros de bande dessinée. Couchée dans son canapé, l’Ève de la jungle, Jane lascive attendant son Tarzan, est épiée par les lions (qui font de ses yeux : ouah, qu’elle est belle, l’humaine !). Bien caché, l’éléphant bande sa trompe. Les oiseaux montent la garde. Le serpent s’enfuie et se cache. Et les oranges ne seraient-elle pas des fruits défendus. Ève est à nouveau là ; le serpent enroulé sur le tronc de l’oranger, lui offre un fruit. En face-à-face, la Vénus à Paphos d’Ingres. Hommage au maître. La charmeuse de serpents, Ève d’ébène, attire les animaux. Pas d’Adam en vue, à moins qu’il ne se soit habillé des plumes de cet oiseau  au bec de spatule. La joueuse de flûte a séduit une créature fantomatique à une tête mais deux corps, homme et femme, et six bras. Le tableau sera repris et adapté par Victor Brauner, dans la Rencontre du 2bis rue Perrel ou la Charmeuse Congloméros (1946).

Les singes sont de Joyeux farceurs : ils ont pris au peintre son pinceau et sa bouteille. D’autres s’amusent dans la forêt tropicale, grimpent aux arbres, et narguent le spectateur. Qu’est venu faire ce cheval blanc dans la jungle ? Il aurait dû rester dans la savane. Il est attaqué par un jaguar, qui le mord au cou. Ailleurs, un lion ayant faim se jette sur une antilope. Les animaux de Rousseau n’ont rien d’académie ni d’anatomique. Eh oui, cette bestiole au corps de phoque à quatre pattes est une antilope, l’autre n’est pas un chat mais un lion. Un buffle combat le lion. La cascade est un jardin d’Eden tropical. Les herbes géantes s’entrecroisent pour former des huttes de verdure. Caché dans les arbres, un nègre noir « zieute » une négresse, par verte du tout, appuyée contre le catalpa. Impassibles, les antilopes regardent la scène. Ils sont fous ces humains !

L’exposition se termine. On quitte alors la jungle, la serre tropicale de Rousseau pour le vaisseau de verre de la gare d’Orsay… À cette époque de foisonnement de modernité, d’impressionnisme, de symbolisme, de fauvisme, de cubisme, le douanier fait tache avec son pinceau du bon sens … Il déroute, il est inclassable. Il est de nulle part, non pas de Pologne mais d’Egypte ! Picasso le lui dira : « nous sommes les deux plus grands peintres de l’époque, toi dans le genre égyptien et moins de le genre moderne. »

Antoine de Nesle

Le douanier Rousseau, l’innocence archaïque, Musée d’Orsay :

http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/au-musee-dorsay/presentation-generale/article/le-douanier-rousseau-43250.html?tx_ttnews%5Btx_pids%5D=591&tx_ttnews%5Btt_cur%5D=43250&tx_ttnews%5BbackPid%5D=223&cHash=2e98e24b17

[1] http://www.gazetteassurance.fr/les-multiples-talents-du-portugal-de-ronaldo-a-amadeo-de-souza-cardoso/

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