L’Europe grande bourgeoise de M. Macron a-t-elle un avenir?

Emmanuel Macron a prononcé un discours fleuve sur l'Europe, qui confirme ce qu'il en avait dit, déjà, à la Pnyx le 7 septembre. Il y développe une conception essentiellement "bourgeoise" du projet européen. Et si cette vision élitiste de l'Europe contenait en elle-même les raisons de son rejet par les peuples?

Reconnaissons à Emmanuel Macron un mérite essentiel: celui d'exprimer la vision bobo de l'Europe, tout en nuance comme il sied à cette caste hégémonique convaincue de percoler l'intelligence et la civilisation. Dans cette vision, il y a deux camps: d'un côté les obscurantistes partisans du nationalisme, parés de tous les vices, de l'autre les défenseurs de l'idée européenne qui subliment forcément tous les vices bureaucratiques dont la réalisation communautaire est porteuse. 

Cette vision binaire, manichéenne, repose sur un non-dit fondamental. Aimer l'Europe, c'est aspirer à une Europe fédéralisée, dans laquelle l'invention (et l'invasion) d'une bureaucratie est un épiphénomène insignifiant et en rien bloquant. Tous ceux qui portent une idée non-fédérale de l'Europe sont d'horribles souverainistes rangés d'office dans le camp des nostalgiques avérés d'Adolf Hitler. Il n'y a pas de place, dans la vision bobo macronienne, pour une alternative européenne qui ne soit pas celle du repli ni celle de l'intégration fédérale. 

Ce disant, Emmanuel Macron est parfaitement sincère et convaincu, il est de bonne foi. Nous lui portons ici le crédit de cette authenticité, tout en considérant que cette vision binaire de l'Europe est la source de son rejet par les citoyens. Nous pensons même que cette vision-là est suicidaire pour l'idée d'Europe elle-même, et voici pourquoi.

L'élitisme bourgeois aux racines de l'Europe macronienne

Dans le discours de la Pnyx, Macron nous dit ceci de l'Europe:

Cette Europe de la littérature, des cafés, de la discussion publique, d'une convivialité et d'une civilité qui n'existe nulle part ailleurs, c'est celle dont le ciment profond est la culture, notre culture.

Dans le discours de la Sorbonne, il persiste dans l'erreur:

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

La redondance en dit long. Elle souligne que, pour Emmanuel Macron, le substrat européen, ce sont les mondanités bourgeoises qui font le sel même de son destin présidentiel. On existe en dissertant avec "convivialité" et "civilité" dans les salons et les cafés. On est européen parce qu'on lit Proust et Suares.

Pour Emmanuel Macron, la culture européenne, c'est le beau discours bourgeois des dîners mondains. L'identité de l'Europe, c'est l'honnête homme qui devise en société sur des questions philosophiques.

On pourrait avec une ironie mordante enchaîner les citations d'Emmanuel Macron sur cette identité bourgeoise de l'Europe, dans laquelle se reconnaît parfaitement son électorat bobo. Toute la question est de savoir si cette conception élitiste de l'Europe est celle dont les peuples européens eux-mêmes sont porteurs, ou si elle est seulement l'apanage d'une classe sociale qui monopolise le pouvoir en France depuis une quarantaine d'années. 

On se doute qu'en posant la question, on y a déjà répondu.

L'Europe de Macron déteste les peuples

Quand Emmanuel Macron exalte l'Europe des salons, des cafés, des beaux discours, il ne tarit pas de haine pour son anti-thèse: l'Europe des peuples, qui travaille de ses mains et qui ne conceptualise pas son identité continentale. Pour Macron, l'Europe à défendre, c'est celle des intellectuels. Mais l'Europe des petites gens lui semble non seulement méprisable, mais aussi dangereuse et à combattre car irrationnelle et vulgaire. 

On en relèvera quelques citations révélatrices.

Dans le discours de la Pnyx, il déclare par exemple:

La souveraineté, ne la laissez pas à celles et ceux qui veulent le recroquevillement, à celles de ceux qui prétendent qu'on défend, qu'on protège, qu'on décide, quand on se replie sur soi, qu’on déteste l’autre, qu’on ferme la porte à ce qui vient de l'extérieur, qu'on renie des décennies d'histoire commune où nous avons cherché enfin à dépasser les nationalismes !

Dans le discours de la Sorbonne, on retrouve cette phrase:

Ces idées ont un nom : nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. Ces idées qui, tant de fois, ont allumé les brasiers où l’Europe aurait pu périr, les revoici sous des habits neufs encore ces derniers jours. Elles se disent légitimes parce qu’elles exploitent avec cynisme la peur des peuples. 

Pour Macron, il y a bien deux mondes. Celui des intellectuels pacifistes et éclairés des cafés, d'un côté, et celui des pauvres, des petits, des sans grades, qui ont peur des autres, juste en face. À croire que son éducation amiénoise l'a convaincu que les petites gens étaient forcément ceux du repli par opposition à l'élite qui boit des cafés en dissertant sur le monde. 

En filigrane, le soubassement idéologique de l'élite européenne de M. Macron repose sur cette conviction intime, non dite mais toujours présente, selon laquelle les petites gens ne sont pas prêts à l'idée européenne, et que seuls les intellectuels peuvent y adhérer et la construire. Que le manichéisme de cette conception suffise à démontrer que cette conception élitiste de l'Europe repose sur un profond simplisme et une méconnaissance ontologique des petites gens qui l'invalident ne compte évidemment pas. La conception européenne de Macron repose sur la peur bourgeoise ancestrale vis-à-vis du pauvre, symbole de la bête, par opposition au semblable aisé ou fortuné, symbole de la lumière. 

Ce que Macron n'a pas compris, c'est que le ver est dans le fruit de cette vision élitiste. Son idée d'Europe est par nature exclusive et socialement discriminante, incompatible avec les petites gens qui ne lisent pas Proust. Ceux-là y vivront toujours sous surveillance. Et ce faisant, cette Europe de la bourgeoisie lettrée ne peut que susciter le rejet des autres classes sociales.

Les peuples européens ne peuvent que détester la vision macronienne de leur identité

Cette Europe bourgeoise, pauseuse, ostentatoire, d'Emmanuel Macron, fait aujourd'hui l'objet d'un rejet massif des peuples. Il faut être perdu dans la réaction de l'élite française obsolète contre le monde moderne pour ne pas s'en rendre compte.

Prenons la victoire (relative) de l'AFD en Allemagne. Que nous dit-elle, sinon que, au sein même du peuple le plus coupable en Europe, la cécité imposée par les élites sur les évolutions démographiques forcées ne peut plus avoir lieu sans réaction vive de ceux qui en subissent les conséquences quotidiennes?

On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que tout discours évoquant les inconvénients d'une politique migratoire mal maîtrisée procède d'un racisme profond. On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que le port du foulard islamique est aussi synonyme de liberté que le port de la mini-jupe. Mais il existe un moment où les petites gens expriment leur ras-le-bol contre ce bréviaire absurde que leur imposent les classes dominantes, et il arrive un moment où le mépris social de ces élites ne suffit plus à contenir la société civile. 

On peut évidemment suinter de mépris pour ces habitants des quartiers populaires qui aspirent à vivre sereinement leurs traditions européennes comme manger du cochon ou boire de l'alcool. On peut les taxer de repli sur soi lorsqu'ils ont l'ambition de préserver un mode de vie dans lequel ils sont nés. On peut imaginer les convaincre à force de les minorer quand soi-même on ne met jamais ses enfants dans des écoles à forte proportion d'immigrés et quand soi-même on s'arrange pour ne jamais croiser une femme voilée dans la rue.

Il faut juste assumer les conséquences de son mépris implicite. Quand on pose le principe absurde, erroné, selon lequel l'Europe est l'invention des lecteurs de Proust et des bourgeois oisifs contre l'obscurantisme des petites gens, on accepte d'exclure lesdits petites gens de la construction politique, et l'on doit assumer le caractère oligarchique de ce système. On ne s'étonne pas, quelques mois ou quelques années plus tard, d'assister à une floraison de mouvements eurosceptiques. 

Si l'on veut lutter contre l'euroscepticisme, il faut abandonner ses préjugés bourgeois et s'ouvrir à ce qui fait l'identité européenne réelle, pas celle des salons germanopratins. 

De la vraie identité européenne

Or, cette identité européenne se situe aux antipodes des fantasmes bourgeois dominants à Saint-Germain-des-Prés. Elle repose d'abord sur un profond attachement aux États-nations et aux traditions qu'ils ont coagulées. On n'en finirait pas ici d'évoquer la longue liste de bizarreries qui distinguent la myriade de pays européens et dont ils ne se passeraient sous aucun prétexte. 

Elle repose aussi sur des caractères historiques sédimentés à travers les siècles. Contrairement au mépris d'Emmanuel Macron, ces caractères sont souvent porteurs de valeurs très positives. On y trouve l'égalité entre les hommes et les femmes, l'attachement au pluralisme politique et la conviction très homérique que l'homme construit mieux son bonheur collectif sans les dieux qu'avec eux. Cela ne signifie pas que les Européens soient athées. Cela signifie simplement qu'ils ont une aversion à la théocratie et ce point-là suffit déjà à les distinguer. 

S'il fallait aller plus loin, la tentation serait grande de retrouver partout en Europe les stigmates de la triade indo-européenne qui a structuré une relation très particulière, très spécifique à la transcendance. Si les Européens se reconnaissent au fait que l'existence de dieux les travaille de tous temps, ils se reconnaissent aussi à leur volonté de construire des société harmonieuses fondées sur des valeurs temporelles et pour ainsi dire laïques.

Bref, l'Europe d'Emmanuel Macron n'est pas celle des peuples, mais celle de la bourgeoisie parisienne à la mode. Tant que la France n'aura pas circonvenu la relativité de sa conception européenne, elle sera l'un des principaux facteurs de rejet de l'Europe...  

 

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

Notre fragmentation n’est que superficielle. Elle est en fait notre meilleure chance. Et au lieu de déplorer le foisonnement de nos langues, nous devons en faire un atout ! L’Europe doit être cet espace où chaque étudiant devra parler au moins deux langues européennes d’ici 2024. Au lieu de regretter le morcellement de nos contrées, renforçons les échanges ! En 2024, la moitié d’une classe d’âge doit avoir passé, avant ses 25 ans, au moins six mois dans un autre pays européen. Qu’il soit étudiant ou apprenti. Et ici même où quelques pionniers, comme à Bologne, Montpellier, Oxford ou Salamanque ont cru dans le pouvoir de l’apprentissage, de l’esprit critique et de la culture, je veux que nous soyons à la hauteur de ce grand dessein.

2 commentaires sur L’Europe grande bourgeoise de M. Macron a-t-elle un avenir?

  1. Excellent article, comme d’habitude.

    Mais je pense que vous vous faites bcp d’illusions la bourgeoisie ou l’oligarchie qui dirigent la France (je connais bien, j’en fais partie).
    Parmi les banquiers et avocats d’affaires, PDG, entrepreneurs, cadres dirigeants etc. que je fréquente, aucun n’a lu Musil, Proust, Suarès, Erasme et Steiner. Quelques-uns ont du lire des chapitres de la « Recherche » quand ils étaient au lycée, c’est tout.
    En général, ils regardent des séries (ils choisissent les bonnes tout de même, en ce moment il a “The Deuce” de David Simon par exemple).

    Idem pour les députés LREM ou la plupart des membres du gouvernement d’Edouard Philippe. Vous imaginez vraiment que Marlène Schiappa a lu tous ces auteurs ???? Sans blague ! Et parmi les autres hommes politiques, Harlem Désir, Sarkosy et consorts, parmi les patrons du CAC 40, Arnaud Lagardère, Bouygues, Niel, vous croyez réellement qu’ils lisent des bouquins ?

    La lecture disparaît à toute allure (et je ne dis pas que “c’était mieux avant” en condamnant la “génération Y” ou les « millennials », je crois que c’était déjà vrai des « baby-boomers » – et sans doute avant eux, voir ce qu’en dit Gérard Chaliand, né en 1934 – ensuite le phénomène s’est accentué avec l’explosion du nombre de chaînes télés, puis l’arrivée d’Internet).

    La pratique régulière de la lecture a disparu depuis un bon bout de temps.

    Cordialement,
    Lou

  2. J’ai effectué une recherche rapide sur l’évolution des pratiques de lecture en France. Suis tombé sur un post de blog assez bien fait, qui montre effectivement un déclin du nombre de « gros lecteurs » (càd plus de 20 livres par an, misère !) mais aussi que les générations nées entre 1925 et 1934 ne lisaient pas tant que ça, et qu’il y avait à l’époque comme aujourd’hui (je l’ignorais) un déclin continu du nombre de « gros lecteurs » avec l’âge.
    J’ai essayé de faire un copier/coller d’un graphique, il ne s’affiche pas, allez le consulter sur le post à l’adresse suivante (c’est le graphique numéro 10) :

    http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2012/01/11/levolution-des-pratiques-de-lecture-a-laune-des-dynamiques-generationnelles-et-des-pesanteurs-sociales/

    Titre du post :
    “L’évolution des pratiques de lecture à l’aune des dynamiques générationnelles et des pesanteurs sociales”

    Cordialement,
    Lou

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