La lutte contre la grippe aviaire et ses incohérences

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Cet article sur la grippe aviaire est rédigé par Céline Belondrade.

La grippe aviaire sévit dans le Sud-Ouest. Pendant trois heures, les Canards en colère qui se réunissaient pour la deuxième fois depuis le début de cette deuxième crise sanitaire ont échangé sur leurs expériences et pointé les principales absurdités dans la gestion de ce nouvel épisode de grippe aviaire en France.

Comment l’épizootie a –t-elle pu redémarrer en novembre dernier ?

Le 25 novembre 2016, un éleveur du Tarn a constaté une mortalité foudroyante sur ses canards. Il informe les services sanitaires, des analyses sont pratiquées. Selon nos informations, le mardi 29 novembre, le laboratoire agrée situé en Dordogne informe les autorités sanitaires et les principales coopératives de la découverte d’un foyer H5. Le N n’est pas encore connu mais on signale une « suspicion fortement pathogène ». La contamination serait d’origine « avifaune », c’est-à-dire transmise par un oiseau migrateur. Pourtant, le lendemain, le 30 novembre,  Vivadour (coopérative la plus importante du Gers) fait transporter les canards de la ferme voisine du foyer potentiellement infecté (située à 500 mètres).  Les canards sont envoyés dans le Lot-et-Garonne, le Gers et les Hautes Pyrénées. Le 1er décembre, les résultats des analyses tombent : il s’agit bien du H5N8, la grippe aviaire. L’épizootie ne cesse depuis de flamber.

« L’éleveur qui a laissé partir les canards alors que son voisin constatait une mortalité importante ignorait-il la situation ? Aurait-il caché volontairement cette information ? La coopérative Vivadour a-t-elle organisé le transport en toute connaissance de cause ? Pourquoi les services sanitaires ont mis autant de temps à lancer l’alerte alors que toute suspicion doit être signalée sans délai ? Etait-ce pour satisfaire ce grand groupe du secteur ? » Telles sont les interrogations qui conduisent les Canards en Colère à porter plainte contre X pour négligence volontaire ou involontaire ayant conduit à une crise sanitaire,  afin de déterminer les éventuelles responsabilités et d’accéder aux informations sur le dossier. Début janvier, Christophe Terrain a démissionné de la présidence de Vivadour, officiellement pout se consacrer à la future campagne des législatives ( UDI- Les Républicains). La Chambre d’Agriculture de Lot-et-Garonne et le syndicat agricole la Coordination Rurale, majoritaire dans ce département, ont déjà déposé plainte.

Pourquoi procéder à des abattages massifs et préventifs sur des animaux présumés sains ?

Les services vétérinaires chargés de procéder aux euthanasies seraient totalement débordés. Nathalie Gourdon, éleveuse gaveuse dans les Pyrénées Atlantiques a vu les 10 000 canards de son exploitation partir à l’abattoir par mesure de précaution, alors qu’ils n’étaient pas malades. «  Il faut abattre les canards dans les foyers positifs en priorité ! » estime-t-elle. Elle nous a rapporté le cas d’un  producteur dont les 2000 palmipèdes atteints de la grippe ont été laissés dans un champ pendant 15 jours, faute de personnel vétérinaire pour les euthanasier. «  C’est totalement aberrant » estime Lionel Candelon, futur président de l’association «  Les Canards en Colère ». «  Les services de l’Etat n’ont pas les moyens logistiques de procéder aux euthanasies dans les foyers positifs, du coup les départs à l’abattoir en préventif sont plus rapides que les abattages d’animaux contaminés, faute de moyen. Les agents de l’Etat sont chargés de cela en plus de leurs tâches habituelles, il n’y a pas de cellule de crise dédiée ». 

On envoie de jeunes stagiaires vétérinaires dans les fermes, comme nous l’a raconté Bernard Dupuy, à qui on a demandé de prêter main forte lors de l’euthanasie des 5600 canards qu’ils devaient gaver dans son exploitation du Gers. « C’est un stagiaire qui m’a appelé de la direction de la DDCSCPP (Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations). J’ai été obligé de déverser moi-même les canards morts dans le camion qui partait à l’équarrissage : 24 tonnes ! Quand je leur ai demandé combien de canards ils avaient euthanasié, ils étaient incapables de répondre. Ils m’ont dit qu’ils verraient en fonction de mes registres ! Personne ne s’est déplacé de Auch (Préfecture du Gers). Et ils ne m’ont laissé aucun papier ! Comment je ferai pour prouver ce qui s’est passé quand je monterai un dossier d’indemnisation. Les services de l’Etat n’arrêtent pas de m’appeler pour savoir si j’ai bien fait ceci ou cela, de prouver une multitude de choses et eux ils ne sont obligés à rien ! »

Chaque département décidé de mesures dans son coin, sans harmonisation

Une productrice du Gers témoigne : « Lors de la crise de 2015-2016, nous avons vu le cas ubuesque de canards d’un même lot qui ont été euthanasiés dans les Pyrénées atlantiques, mais pas dans le Gers. Pourquoi ? Ils avaient été testés positifs à la grippe dans le 64. Dans le Gers, le vétérinaire envoyé par les services sanitaires pour tester les canards dans l’élevage a reçu un coup de fil pour lui dire « on arrête toutes les recherches ! Ordre de Paris ! ». Le professionnel est reparti. Les canards ont donc été laissés dans le circuit et sont partis à la consommation. »

Si les transports ont été interdits dans les Landes et le Gers, départements les plus touchés, certains producteurs constatent des incongruités : des canards en provenance des Hautes Landes livrés dans les Hautes Pyrénées, comment sont-ils passés ? Les professionnels évoquent de nombreuses dérogations concernant les transports, «  à la tête des clients ». Dans une commune, on interdit la chasse à la palombe, dans une autre, à 500 mètres, c’est autorisé.

Autres questions : pourquoi les autres volailles ne sont pas concernées par les mesures de précaution sanitaires dans les zones infestées ? Seuls les canards et les oies sont cités pour le moment, en grande majorité. Par ailleurs, les producteurs déplorent que les dernières mesures d’indemnisation annoncées par le gouvernement (jeudi 19 janvier)  ne concernent que les éleveurs et les gaveurs ( filière amont) et pas l’ensemble des intervenants comme les attrapeurs, les vaccins, les transporteurs, les coopératives ou encore les transformateurs.

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