Macron–Le Pen, deux France dans le monde, par Frédéric Charillon

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Article sur la France dans le monde paru dans The Conversation.

Plusieurs règles de prudence s’imposent lorsque l’on parle de la future politique étrangère d’un pays, à la veille d’un résultat électoral :

  • ce ne sont pas les programmes qui dictent l’avenir d’une relation au monde, mais l’actualité internationale, avec ses drames et ses surprises.
  • Dès lors, une partie de ce qui a été dit dans le cadre d’un débat national avant l’élection ne pourra pas toujours être appliquée ensuite ;
  • on ne sait rien de ce que sera l’action extérieure d’un pays avant de connaître avec précision (ministres, conseillers…) les équipes qui en auront la charge ;
  • dans le cas français, il faudra même attendre les élections législatives pour connaître ces équipes ;
  • ce sont aussi les moyens financiers, en plus des volontés politiques, qui détermineront les marges de manœuvre pour agir.

Néanmoins, une certitude peut s’enregistrer dès à présent : à l’issue d’une campagne inédite, le second tour de l’élection présidentielle française verra s’affronter deux visions du monde incompatibles.

Deux visions du monde incompatibles

Emmanuel Macron fut presque le seul candidat à avoir défendu le projet européen, et à vouloir le relancer tout en en admettant les limites ; ses visites à l’étranger en tant que candidat l’ont emmené aux États-Unis dont il ne renie pas l’alliance structurelle tout en se distançant de l’actuel président, en Allemagne qu’il voit en partenaire irremplaçable, au Royaume-Uni où se sont exilés nombre de jeunes Français en quête d’emploi, ou à plusieurs reprises dans le monde arabe (Tunisie, Algérie, Liban, Jordanie).

Il se méfie d’un trop grand rapprochement avec Moscou (qui inquiéterait à la fois les Alliés de l’OTAN et certains partenaires européens de l’Europe orientale), et plus encore d’un choix manichéen entre l’État islamique et le régime de Damas en Syrie.

Marine Le Pen, elle, capitalise depuis longtemps (à la suite de son père) sur le sentiment anti-européen, au point de présenter implicitement les accusations dont elle fait l’objet à propos de son utilisation des fonds européens, en actes de défi vis-à-vis de Bruxelles. Elle dénonce l’OTAN, mais loue régulièrement le nouveau Président américain, et patiente au bas de sa Trump Tower dans l’espoir (non exaucé) d’une rencontre avec lui.

Marine Le Pen reçue par Vladimir Poutine, au Kremlin, le 24 mars 2017. Mikhaïl Klimentiev/SPUTNIK/AFP

A Moscou, elle est reçue par Vladimir Poutine pour qui elle ne cache pas son admiration, persistant et signant dans sa volonté de se rapprocher de la Russie, en dépit des accusations de dépendance dont son parti fait l’objet (notamment après l’octroi d’un prêt de 9 millions d’euros par une banque russe). Ses déclarations sur l’Allemagne sont souvent inamicales. Elle a préféré, dans ses visites de campagne, le Tchad d’Idriss Deby au monde arabe, sauf au Liban, où elle a rencontré le nouveau Président Aoun, allié de Damas et du Hezbollah.

Difficile, donc, d’avoir deux candidats plus éloignés en la matière. Il n’y a pas là que des mots, ou des programmes élaborés à la hâte pour les besoins d’une campagne : chacun est bien en cohérence avec sa vision du monde, et, sans doute, avec son électorat.

Faux clichés

Car, pour la première fois peut-être dans une élection présidentielle, la façon dont les candidats voient l’inscription de la France dans le monde pourrait être la variable déterminante, dont dépendra le reste du discours, l’image de son porteur, et donc l’adhésion suscitée. Jusqu’au risque du cliché, qu’il ne fait pas négliger, et qui pourra peser sur l’entre-deux tours. Mais avec une réalité sociologique qu’il faut intégrer davantage : plus que jamais, en ce qui concerne le rapport au monde, il y a deux France.

Au moins deux clichés pourraient perdurer dans le débat public pour décrire l’affrontement du second tour : celui du bon élève gâté contre « la candidate du peuple », et celui du candidat de la globalisation contre celle du « roman national ». La réalité est bien entendu plus complexe.

Emmanuel Macron, élève du lycée Henry IV, diplômé de Sciences Po et énarque, puis banquier d’affaires avant d’être adoubé en politique, incarne la France qui réussit dans un monde globalisé, mais à partir d’un parcours construit au mérite personnel. Marine Le Pen n’a pas ce parcours dans les grandes écoles, elle est en cela plus proche d’une grande partie de la population française. Mais bien plus que son rival, elle est une héritière dont le père a fondé le parti avant de le lui léguer, et de financer en partie sa campagne.

Emmanuel Macron a une trajectoire (bancaire puis ministérielle) qui l’a amené à traiter de questions financières, en lien étroit avec l’interaction et la contrainte internationales, avec les instances européennes, et son credo est libéral. Marine Le Pen fustige ces instances au nom de la souveraineté nationale, et le Panthéon de son parti convoque davantage ceux qui ont bouté l’étranger hors de France (Charles Martel, Jeanne d’Arc…). Pour autant, le premier a su attirer vers lui de nombreux jeunes, bien au-delà des écoles consacrées, tandis que la seconde s’est efforcée, dans son effort de dé-diabolisation du parti, de rassembler autour d’elle quelques énarques, diplomates, universitaires, qui font partie de cette technostructure officiellement honnie

Vrais clivages

Venons-en, au-delà des images, aux réalités politiques, qui mettent en scène trois clivages majeurs. Le premier est philosophique, le deuxième géopolitique, le troisième sociologique. Deux philosophies du monde s’affrontent.

Emmanuel Macron estime qu’en dépit de leurs imperfections évidentes, les cadres dans lesquels la France évolue depuis plusieurs décennies l’ont protégée : l’UE et sa monnaie unique, l’OTAN, une présence importante dans les circuits multilatéraux ont permis de réduire l’impact des crises successives, et de maintenir une stabilité dans un monde dangereux. Ces cadres restent, selon lui, notre meilleure assurance vie et il faut les maintenir, tout en les réformant pour les améliorer. Marine Le Pen leur fait, à l’inverse, porter la responsabilité des déséquilibres français, et des agressions dont le pays a été la cible, à commencer par le terrorisme.

Emmanuel Macron à Berlin, le 16 mars 2017. John Macdougall/AFP

Le premier maintient donc une posture favorable à l’ouverture – économique, politique, intellectuelle, culturelle – sur le monde, dans laquelle il voit une chance pour la réalisation de soi des jeunes générations (échanges, circulation, investissement…). La seconde prône un plus grand contrôle des frontières pour mieux se protéger de « l’Autre », estime que le repli est possible sans dommages majeurs, et que le multiculturalisme est un danger pour l’identité nationale.

Il en découle un deuxième clivage, géopolitique celui-là, qui amène les candidats à considérer des alliances différentes. Emmanuel Macron reste fidèle aux partenariats avec les démocraties libérales, Marine Le Pen est plus attirée par des modèles axés sur le rétablissement de l’ordre (Russie), par des personnalités dures (de Poutine à Netanyahou), par des régimes inflexibles pour peu qu’ils fassent la démonstration de leur résilience (Damas).

Enfin, ces deux paradigmes renvoient à un clivage sociologique entre deux France. Le discours européen et libéral d’Emmanuel Macron parle à ceux qui ont déjà bénéficié de l’ouverture vers l’extérieur, mais surtout, à ceux qui y aspirent. Le discours national et protectionniste de Marine Le Pen, logiquement, parle à ceux qui rejettent cette ouverture, soit par idéologie (le refus de l’Autre), soit par renoncement ou sentiment d’auto-exclusion, lorsque l’Europe, la modernisation, les nouvelles technologies, les études à l’étranger ou autres opportunités, leur paraissent être faites pour d’autres qu’eux.

Cette France du repli a peur du monde, parfois avec des raisons qu’il faut entendre. Gouverner, penser le rapport à l’international et la politique étrangère exclusivement pour cette France-là, conduirait à l’impasse revancharde. Mais ne pas lui tendre la main pour la faire entrer dans le monde serait une erreur stratégique autant qu’une faute politique.

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