Et pendant ce temps, à l’Assemblée Nationale, c’est le vide, par Charlotte Brandauer

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Charlotte Brandauer est collaboratrice parlementaire.

J’étais donc encore à l’Assemblée, mais plus pour longtemps.

Il m’arrivait même d’y faire la sieste, mais j’ai toujours eu du mal à dormir hors de mon lit. De la fenêtre de mon cabinet du Faubourg, le petit pan de mur jaune du Quai d’Orsay se teintait de gris, tandis que je tentais de mettre mes pensées sur le papier.

Je comptais les jours qui me restaient jusqu’au 18 juin où la nouvelle moisson d’élus ferait son entrée céans et où je m’efforcerais de trouver ma nouvelle place dans l’équivalent républicain du marché aux esclaves. Ah ! trouver un bon maître ! Etait-ce seulement concevable dans la configuration délétère qui s’offrait à notre pays…Pouvait-on s’imaginer servir le contraire de ses idées, rédiger des suites de phrases sans queue ni tête pour participer à cette nouvelle ère du vide, s’agiter sans cesse pour meubler le néant qui s’apprêtait à régner cinq longues années ? Cette perspective me peinait, il me faut l’avouer, mais je m’étais lancée dans cette carrière depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne faut pas trop s’attacher à l’écume des événements, et la future élection me paraissait autant tenir de l’anecdote que les aléas économiques semblaient en être pour une certaine caste de politiciens roués qui prétendaient encore tenir le haut du pavé, et j’étais aussi devenue circonspecte quant à la valeur réelle de ce qu’apportait le Parlement à la vie de notre pays.

Flottait dans les couloirs du vieux Palais qui doit son nom aux dissipations d’une bâtarde royale mariée d’autorité paternelle, au neveu qui devait bleuir le sang de sa progéniture surnuméraire, rejetonne qui pour mieux s’affranchir du corset des usages de la Cour fit construire au coin du Faubourg, un palais qui la rapprochait de son amant Lassay pas encore lassé ; flottait donc dans ces couloirs, un parfum de déréliction et de désarroi.

Pour tout dire, le vide habitait déjà les lieux, prenant un peu d’avance sur le verdict des urnes. Depuis le 23 février, date de suspension des travaux parlementaires, la machine tournait toute seule et d’aucuns s’amusaient encore à produire des propositions de lois et des questions au gouvernement, ou du moins, à ce qu’il restait du gouvernement. Quelques assistantes comme moi, restaient échouées sur ce rivage, à classer des dossiers, à remplir des agendas de plus en plus ajourés. Ce spectacle, tout délétère qu’il fût, me ravissait pourtant, car il illustrait à merveille ce qu’étaient devenues nos institutions et nos gouvernants : une mécanique colorée et bruyante, qui tournait toute seule comme ces manèges où m’emmenait ma grand-mère au Bois.

Mes pareilles avaient déserté ses parages pour s’affairer dans leurs provinces lointaines à conjurer le vent mauvais qui soufflait sur notre pays. Je les admirais secrètement de garder encore la foi dans la ferveur populaire qui paraissait s’exprimer candidement lors des grands-messes des campagnes électorales. Alors que tout était en réalité bouleversé et perverti, seules, mes consoeurs, telles les vestales de la République, continuaient d’entretenir le feu sacré du suffrage universel. Elles croyaient encore qu’une Vérité allait sortir le soir du 18 juin

qui guiderait notre pays pour les cinq prochaines années. Quand le peuple aura parlé, le pays sera sauvé ! Mais si le peuple vote mal, de madame Le Pen à Monsieur Mélenchon? Si son vote reflète son désarroi et son écartèlement, à quoi ressemblera notre Parlement ? Un hémicycle aux couleurs de l’arc-en-ciel, cela ravirait les amis de Monsieur de Charlus mais il serait tout bonnement ingouvernable. Toute notre petite ruche serait réduite à néant…

De cette ruche, justement ne restaient plus au Palais que les huissiers à chaîne et les gardes républicains qui se pressaient à l’heure du déjeuner pour affronter la robuste cuisine bourgeoise des maîtres-queux. Empilant méthodiquement sur leurs plateaux, l’objet des rêves de ces grands enfants dont la barbe peine à couvrir leurs joues encore pleines, frites, saucisses, glaces et gâteaux, qui s’offrent à eux en vitrine comme le font les grands magasins en période de Noël, dans une frénésie enfantine qui contraste joliment avec le harnachement martial dont ils sont revêtus et dont ils se délestent en s’attablant, nos gardes républicains me rappellent que dans ces lieux, ils sont les derniers à nous signifier ce qu’est l’ordre. Ces grandes tablées bleues, joyeuses et bon enfant, étaient la dernière illustration d’un pays idéal, d’un pays rêvé au goût d’enfance, la dernière flamme d’un vieux pays plein de bon sens, d’amour de la patrie et de la volonté de servir.

Dans le même temps, le Faubourg bruissait des plus folles rumeurs au sujet des élections en cours, avec M. Macron promettant la révolution, pour mieux masquer son vide sidéral, l’autre, Madame Le Pen, le retour à l’ordre, pour que le peuple imagine qu’il avait encore droit au chapitre en France, même si cela faisait longtemps que les salons parisiens tenaient fermement les rênes. Les parlementaires se pressaient dans ces salons du Faubourg qui les recevaient encore, pour faire retentir une dernière fois leur voix, dans l’espoir qu’on continuerait à bien vouloir les entendre. La Patronne consentait encore à les recevoir, mais leur acharnement à se montrer commençait à lui paraître vulgaire. Le temps était proche où ils ne seraient plus invités car de nouvelles têtes étaient attendues dont allait s’enticher la Patronne. « Pour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du « petit clan », une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo », le Credo repris en chœur par tous les journaux et les hommes qui comptaient : M. Macron était l’homme de la situation.

Justement l’autre soir, mon père, comprenant mes désillusions et mon peu d’allant pour ces nouvelles couches, qui se pressaient dans les salons du Faubourg, et pensant m’ouvrir de nouvelles perspectives de carrière, me suggéra, alors qu’il me parlait d’inviter M de N. pour qui il avait des faiblesses : « Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer ; il est très lié avec le directeur de la Revue des Deux-Mondes, il t’y fera entrer, il réglera cela, c’est un vieux malin … »

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1 commentaire sur Et pendant ce temps, à l’Assemblée Nationale, c’est le vide, par Charlotte Brandauer

  1. Madame, vous barbotez dans votre vide sidéral, et je vous plains. Essayez de trouver un vrai travail, faites quelque chose pour vous, croyez en vous. Vous avez du talent pour écrire que vous n’avez rien à dire. Je suis sûr que vous en avez plein d’autres.

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